Habiter l’inhabitable / Inhabiting the uninhabitable (DEA 3, 1996)
Ce troisième texte se présente comme le fragment qui noue les deux précédents — celui sur la panne et l’instrumentalité, celui sur la sentence heideggerienne — autour d’une question unique et volontairement provocante : peut-on habiter dans la réalité virtuelle ?
L’effondrement du sol. Est d’abord analysé le pathos propre aux discours théoriques sur le virtuel (Quéau notamment), qui mettent en scène une menace d’effondrement ontologique — la peur de perdre « toute base, toute position assurée » — pour mieux réaffirmer, en retour, l’autorité intacte d’une « vraie réalité réelle ». Cette stratégie de dramatisation, déjà repérée dans le travail antérieur sur l’enthousiasme conjuratoire, est ici retravaillée du point de vue de l’habitation : la réalité virtuelle est examinée non plus seulement comme discours affectif, mais comme figure d’un déplacement radical du sentiment d’être-là.
Hölderlin et Perse : deux figures de l’exil. Le cœur poétique et le plus singulier du texte est la confrontation entre deux vers cités en épigraphe de la troisième partie : « Difficilement quitte son lieu / Ce qui habite à proximité du jaillissement originel » (Hölderlin) et « L’inhabitable est notre site » (Saint-John Perse, déjà cité dans L’enthousiasme conjuratoire). Chez Hölderlin, l’exil hante la demeure : le proche reste le plus lointain, et le détour par l’étranger permet un retour, fût-il toujours différé, vers la source natale. Chez Perse au contraire, c’est la demeure elle-même qui est dans l’exil : il n’y a plus de lieu de naissance à retrouver, l’être humain fonde « sur l’abîme, et l’embrun et la fumée des sables ». Cette distinction — nostalgie du retour contre ce que le texte nomme la « Pertance », un départ sans fin — permet de lire la réalité virtuelle sans la ramener à un simple substitut ou une simple perte du réel : elle est proposée comme une déterritorialisation radicale, où l’inhabitable devient la condition même de tout habiter.
Vers une pluralité de mondes. La conclusion refuse aussi bien l’enthousiasme conquérant de Pierre Lévy que la nostalgie du réel perdu (Quéau, Virilio) pour proposer une troisième voie : la réalité virtuelle comme seuil permanent, jamais résolu en demeure stable, où l’on ne passe plus d’un continent à un autre mais d’un monde à un autre monde, sans modèle commun. Contre l’idée heideggerienne d’une configuration unitaire de monde, le texte appelle à penser la multiplicité des mondes comme la finitude elle-même — programme qu’il reconnaît lui-même comme partiel, en attente d’un développement historial plus large.
- Abjection technologique / Pensée ab-jecte : Posture philosophique renonçant à la maîtrise, au volontarisme et à la nostalgie du sol natal, assumant pleinement la finitude, l’expropriation radicale et l’absence de demeure fixe au sein de la multiplicité des mondes virtuels.
- Aller-retour fonctionnel : Dispositif comportemental et théorique des doctrines du virtuel consistant à s’immerger dans la réalité virtuelle tout en se garantissant un « billet de retour » vers la réalité réelle afin de réassurer le sentiment d’ontologie et d’éviter la déréalisation.
- Amplification (sensorielle et intellectuelle) : Projet et fantasme d’extension inconditionnée des facultés humaines de perception, de pensée et de communication par superposition et traitement de données numériques.
- Avancement (Mécanisme de l’avancement) : Procédé d’écriture du fragment qui devance ce qu’il devrait dire dès le présent, projetant la réflexion dans une incomplétude structurelle.
- Convertisseur sensoriel : Appareillage technologique capable de traduire des données numériques pour les rendre perceptibles (visibles, audibles ou touchables) aux sens humains.
- Désanthropomorphisation de la technique : Démarche philosophique visant à détacher la technique d’une grille de lecture purement instrumentale ou humaniste pour reconnaître sa dynamique autonome et sa co-originarité avec l’être humain.
- Déterritorialisation / Territorialisation : Mouvement indissociable d’institution et de désintégration de l’espace habité. Toute création d’un territoire ou d’un domicile implique simultanément sa déconstruction et son arrachement.
- Exil sans nostalgie (Extradition joyeuse / Pertance originaire) : Condition d’existence où l’exil n’est pas éprouvé comme le regret mélancolique d’une patrie perdue ni comme une épreuve temporaire en vue d’un retour, mais comme un état originaire et affirmatif de pure partance sur un sol instable.
- Fragment / Parcellaire : Mode d’organisation de la pensée techno-logique qui brise le miroir de la totalité. Le fragment n’est pas le morceau d’un tout perdu, mais un agencement singulier produisant du sens par coupures, flux et intensités.
- Habiter l’inhabitable : Thèse centrale selon laquelle toute habitation humaine implique structurellement de l’inhabitable (l’insupportable, le désajustement, la non-immanence dans le donné). L’inhabitable n’est pas le contraire de l’habiter, mais sa condition de possibilité dans la finitude et la technicité.
- Inclusion de la réalité virtuelle vs Exclusion de la réalité réelle : Asymétrie de la relation ontologique entre les deux mondes. La réalité virtuelle inclut la réalité réelle puisqu’elle est capable de la simuler et d’en fournir une illusion perceptionnelle. À l’inverse, la réalité réelle ne peut qu’exclure la réalité virtuelle pour préserver l’unité de son principe d’identité et de vérité.
- Inéluctable immersion / Inéluctabilité : Motif discursif et prophétique affirmant que l’avènement et la pénétration de la réalité virtuelle sont inévitables et s’imposeront de manière globale à la société.
- Inhabitable (comme site) : Concept inspiré de Saint-John Perse désignant l’espace dépourvu d’assise stable (mer, vent, sable, océan de données) qui constitue le lieu propre, anonyme et excentré de l’existence humaine et de la technique.
- Légère pression : Tonalité affective, vacuité et vibration imperceptible à partir desquelles la pensée s’amorce et s’organise face à l’inhabitable, sans céder à la panique ni à l’assurance dogmatique.
- Monstration performative : Acte de langage, d’écriture ou de regard qui ne se contente pas de décrire ou de montrer un objet préexistant, mais le produit, l’invente et le réalise au moment même de l’énonciation.
- Myopie philosophique et morale : Défaillance de la vision théorique dénoncée par les conservateurs de l’ontologie qui redoutent le brouillage des frontières essentielles entre le monde réel et les créatures virtuelles.
- Navigation préventive / Instruments de navigation : Ensemble de techniques, de cartes, d’amers, de boussoles et de radars visant à maîtriser l’immensité de l’espace virtuel, à prévenir le chaos et à éviter la perdition dans les abîmes de données.
- Non-immanence de l’existence dans le donné : Fait originaire selon lequel l’être humain ne s’intègre pas naturellement dans le monde brut, nécessitant la technique comme moyen de suppléer à ce déficit d’immanence.
- Partance vs Pertance :
- La partance désigne le mouvement du départ, de l’élan et du voyage vers un ailleurs.
- La pertance désigne l’état d’exil radical, de perte originaire et d’expropriation sans retour possible ni désir de chez-soi.
- Principe de réel (et Principe de vérité) : Exigence ontologique réclamant une base dure et accordant une priorité hiérarchique absolue au réel matériel, lui-même soumis à l’autorité du principe de vérité et d’unité.
- Projet isomorphe / Copie conforme : Fantasme technologique visant à créer une réplique synthétique de la réalité parfaitement conforme, équidistante et indiscernable du monde physique.
- S(t)imulation : Concept esthétique fondamental fusionnant la stimulation (excitation dirigée du corps perçu comme un complexe d’organes-outils) et la simulation (artificialisation de la réalité), révélant la co-appartenance du corps et de la technicité.
- Sol effondré / Perte de base : Sentiment d’abîme et de vertige provoqué par la réalité virtuelle lorsque l’illusion d’une terre ferme ou d’un fondement ontologique s’écroule, révélant le caractère construit et fragile de toute habitation.
- Surdétermination philosophique (Vraie réalité réelle) : Redoublement bégayant des mots mobilisé par les théories du virtuel pour exorciser le doute fondamental et réaffirmer l’autorité d’un référent ultime.
- Techno-logique de la pensée : Thèse selon laquelle la pensée humaine n’est pas une faculté spirituelle pure, mais dépend d’agencements prothétiques, d’interfaces (fenêtrage, écran, copier-coller) et de supports matériels d’inscription.
- Urgence indéterminée : Atmosphère et tonalité affective entourant la réalité virtuelle avant toute expérience directe, marquant la conscience d’une transformation imminente sans pour autant en déterminer d’avance le contenu ou la direction.
- Vacuité / Vide (au sens de privation) : État de retrait, de manque et de privation qui n’est pas le rien absolu, mais la réserve respirante d’où surgit le rythme de la pensée.
- Visite spectrale / Spectralité : Mode de présence paradoxal de la réalité virtuelle qui se manifeste sous la forme d’un spectre ou d’un fantôme (présence absente), déjouant les oppositions binaires de l’ontologie classique entre présence et absence, réel et simulacre.
This third text presents itself explicitly as the fragment that ties together the two previous ones—the one on the breakdown and instrumentality, and the one on the Heideggerian proposition—around a single, deliberately provocative question: can one dwell in virtual reality?
The collapse of the ground. The text first analyzes the specific pathos found in theoretical discourses on the virtual (notably Philippe Quéau), which stage a threat of ontological collapse—the fear of losing “any ground, any firm position”—only to better reaffirm, in return, the intact authority of a “true real reality.” This strategy of dramatization, already identified in the earlier work on conjuring enthusiasm, is reworked here from the perspective of dwelling: virtual reality is examined no longer merely as an affective discourse, but as the figure of a radical shift in the feeling of Dasein (being-there).
Hölderlin and Perse: two figures of exile. The poetic and most singular core of the text is the confrontation between two lines cited as the epigraph to the third part: “Hardly leaves its place / That which dwells near the source” (Hölderlin) and “The uninhabitable is our site” (Saint-John Perse, already cited in L’enthousiasme conjuratoire). In Hölderlin, exile haunts the home: what is near remains the most distant, and the detour through the foreign allows for a return—even if eternally deferred—toward the native source. In Perse, on the contrary, it is the home itself that resides in exile: there is no longer a birthplace to be recovered; human beings found “upon the abyss, the spray, and the smoke of sands.” This distinction—nostalgia for the return versus what the text calls “Pertance”, an endless departure—allows virtual reality to be understood without reducing it to a mere substitute or simple loss of the real: it is proposed as a radical deterritorialization, where the uninhabitable becomes the very condition of any dwelling.
Toward a plurality of worlds. The conclusion rejects both Pierre Lévy’s conquering enthusiasm and the nostalgia for a lost real (Quéau, Virilio) in order to offer a third way: virtual reality as a permanent threshold, never settled into a stable home, where one no longer moves from one continent to another, but from one world to another, with no shared model. Against the Heideggerian idea of a unitary world-configuration, the text calls for thinking the multiplicity of worlds as finitude itself—a program it acknowledges as partial, awaiting a broader historical development.
L’essence techno/logique des techniques pose le cadre heideggerien général (Arraisonnement, dévoilement, essence de la technique) et l’infléchit vers la réalité virtuelle comme cas limite. La panne part de ce même cadre critique de l’instrumentalité mais le déplace du grand récit métaphysique vers l’expérience la plus triviale et la plus quotidienne — le bug, le dysfonctionnement — pour en faire, par un geste inverse, une catégorie esthétique positive : ce qui échappe à la fonction devient le lieu même où la technique se donne à voir. Habiter l’inhabitable opère la synthèse existentielle des deux : la question n’est plus « qu’est-ce que la technique ? » ni « comment ça panne ? » mais « où sommes-nous, désormais, quand nous y sommes ? » — déplaçant l’enquête de l’ontologie de l’objet technique vers la question, éminemment heideggerienne mais retournée contre Heidegger, du lieu et de l’exil. Le trajet va ainsi du général (l’essence) au particulier (l’incident) puis à l’existentiel (l’habiter), chaque texte reprenant et creusant un concept forgé dans le précédent — l’aller-retour fonctionnel, l’instrumentalité incidentelle, l’urgence indéterminée — jusqu’à ce dénouement poétique où Saint-John Perse, déjà convoqué dans L’enthousiasme conjuratoire, finit par fournir la formule qui résume l’ensemble du parcours : l’inhabitable comme notre site propre.