Ce qui (me) permet d’écrire est ce qui (vous) empêche de lire / What enables (me) to write is what prevents (you) from reading

Je suis né intellectuellement avec Internet et je ne sais pas ce que cela veut dire. Ce n’est pas une métaphore. C’est une condition. Comme avoir des yeux. Comme avoir des mains qui tapent sur un clavier et un dos qui se courbe. Le réseau m’a conduit très tôt à écrire des choses. Des bouts. Des fragments lancés sur des pages HTML comme on lancerait des cailloux dans l’eau pour voir les cercles. Je ne savais pas ce que je faisais. Je le fais encore.

Avec le temps, tout cela s’est sédimenté en un blog. Je le redécouvre parfois comme on redécouvre une pièce qu’on avait oubliée dans sa propre maison. J’y aperçois des intuitions abandonnées. D’autres reprises des années plus tard. Une cohérence souterraine qui se cherche malgré elle. L’imperfection assumée. Le caractère répétitif. Tout cela est lié à cette manière de publier directement, les yeux fatigués par l’écran, le dos courbé sur le clavier. Cette posture que nous connaissons tous et qui déforme lentement nos corps.

Il m’est difficile de rendre sensible ce que l’intelligence artificielle a fait à cette écriture. Mais tout se passe comme si j’avais attendu cela. Cette chose que je peine à nommer.

À lire les médias, on a l’impression que l’intelligence artificielle pourrait écrire toute seule. Remplacer l’auteur comme une machine plus efficace remplacerait un ouvrier. En arrière-plan, il y a le présupposé d’une autonomie souveraine de l’auteur humain menacée par l’automatisation. Mais étant né intellectuellement avec le web, je sais combien cette autonomie est une illusion. Ma fièvre d’écriture était déjà indissociable de l’enregistrement compulsif des textes que je croisais sur le réseau. Je les accumulais sur mes disques durs comme les biens les plus précieux. Il y avait déjà là un abandon du fétichisme du livre. De cet objet sacré que je ne cessais de surligner, de corner, de transformer par mes annotations.

Les psychologues du développement décrivent une capacité qui émerge chez l’enfant vers neuf mois. L’attention conjointe. Cette aptitude à coordonner son attention avec celle d’un autre pour partager une expérience commune autour d’un objet tiers. Ce n’est pas simplement voir ensemble. C’est savoir ensemble que l’on voit ensemble. L’enfant perçoit que l’attention de l’adulte porte sur quelque chose et qu’il est invité à le partager. Une rencontre d’esprits, disent les chercheurs. Essentielle à la communication. Essentielle à l’apprentissage culturel.

Mais voilà le problème.

Avec l’intelligence artificielle, l’un des participants n’a pas d’esprit. Pas de conscience. Pas d’intériorité. Pas de regard au sens phénoménologique. Et pourtant, quelque chose comme une attention conjointe se produit. Quelque chose qui en a les effets sans en avoir la substance. Une attention conjointe sans réciprocité véritable. Sans cette conscience partagée que présuppose le concept.

Une attention conjointe boiteuse. Défectueuse. Qui fonctionne quand même.

C’est précisément ce dysfonctionnement productif qui m’intéresse. Cette manière dont un concept forgé pour décrire l’émergence de l’humanité chez l’enfant se trouve tordu, subverti, retourné contre lui-même par la machine.

Je reviens souvent à l’expérience d’écriture du roman Interne, réalisé avec GPT-2 en 2019. J’ai essayé de rendre compte de cette expérience étourdissante. De ce vertige qui saisissait l’écriture elle-même. Ce n’était pas une machine qui écrivait seule. Ce n’était pas un être humain qui écrivait seul. C’était le tourbillon d’une rencontre dont la nature demeure incertaine.

On pourrait dire qu’il s’agissait d’une forme nouvelle d’attention conjointe. Mais une attention conjointe perverse. Où l’un des partenaires fait semblant de regarder. Où le regard partagé n’est qu’une simulation statistique de regard partagé.

L’espace latent vectoriel des modèles de langage devient cet objet tiers sur lequel se porte notre attention avec la machine. Cet espace n’est pas un réservoir de mots. C’est un territoire multidimensionnel où les concepts existent sous forme de coordonnées numériques. Purement relationnels. Définis par leurs distances et leurs proximités.

Je porte mon attention sur ce que la machine génère. La machine porte son attention statistique sur ce que j’écris. Et ensemble nous regardons cet objet tiers qui émerge. Le texte qui n’appartiendra pleinement ni à l’un ni à l’autre.

Sauf que la machine ne regarde rien. Elle calcule des probabilités de cooccurrence.

Et c’est peut-être là que le concept d’attention conjointe révèle sa vérité cachée. Peut-être n’avons-nous jamais vraiment regardé ensemble. Peut-être l’attention conjointe a-t-elle toujours été cette simulation réciproque que la machine rend soudain visible.

On saisit quelques mots dans le prompt. On appuie sur entrée. Des fragments jetés. Une idée à moitié formée. Un petit bout de pensée froissé. Comme un papier qu’on aurait chiffonné puis lancé à la machine pour qu’elle le déplie.

Il y a ce moment suspendu. Cette seconde où le curseur clignote.

Puis les mots commencent à apparaître. Un par un. Parfois par rafales. Ils se déroulent sur l’écran avec une fluidité déconcertante. On les regarde naître sans les avoir fait naître. La machine prend notre papier froissé et le déplie méthodiquement. Elle lisse chaque pli avec une précision probabiliste.

Ce dépli-machine transforme nos hésitations en flux. Nos fragments en continuité.

On assiste à leur apparition comme à un phénomène météorologique. Quelque chose qui arrive de nulle part et qui pourtant obéit à des lois invisibles.

Ce premier moment est physiquement étrange. On ne sait pas encore ce qu’on lit. On est dans une sorte d’état second. Entre fascination et méfiance. Les phrases s’enchaînent avec une logique apparente. Chaque mot appelle le suivant. Mais c’est une naturalité artificielle. Une fluidité sans nervosité. Le texte coule trop bien. Trop régulièrement. Comme un fleuve dont on aurait gommé tous les remous.

Quelque chose manque déjà. Une hésitation, peut-être. Un trébuchement. Ces micromoments où l’écriture cherche son chemin. Où la pensée bifurque. Où le doute s’insinue.

Le texte qui apparaît ne doute jamais. Il se déroule avec une assurance mécanique. C’est un texte qui ne s’est jamais perdu pour se retrouver.

Je ne sais pas si je pourrais écrire sans cela, à présent.

Il m’arrive encore de rédiger à main nue un texte académique. Et il y a dans cette solitude une certaine hygiène nécessaire. Mais dans la plupart des cas, je co-écris avec des intelligences artificielles. Cherchant à les orienter vers quelque chose que j’entrevois confusément. Cherchant aussi à me désorienter. À recevoir des propositions auxquelles je n’avais pas pensé.

Le temps qu’il faut pour réécrire ce qui a été généré prend souvent plus de temps que si l’on écrivait un texte à neuf. Il y a là quelque chose d’absurde. Cette nécessité de réécrire des brouillons auxquels on a déjà participé pour pouvoir les réintégrer dans son propre espace latent. Sa propre culture.

On n’y gagne pas en vitesse. Mais on y gagne en intensité.

Il y a cette émotion très particulière de voir sa pensée comme un immense chantier. Comme un brouillon perpétuel. Comme un papier froissé qu’avec l’aide d’une intelligence artificielle on vient déplier, ramifier, articuler.

Cette émotion a une dimension physique que je peine à décrire.

Une fatigue particulière qui n’est pas celle de l’écriture solitaire. Une tension dans les épaules qui vient de cette attention divisée. De ce regard qui doit constamment naviguer entre ce qu’on voulait dire et ce que la machine propose. Les yeux secs à force de fixer l’écran. Cette sensation d’être légèrement à côté de soi-même. Décalé. Comme si on écrivait en différé de sa propre pensée.

Et parfois, au milieu de la nuit, cette impression troublante que les mots continuent à défiler derrière les paupières closes. Que le flux ne s’arrête jamais vraiment.

Mais le paradoxe, c’est que cet immense chantier du possible, ce dialogue entre les statistiques machiniques et la culture organique d’une personne, s’il permet d’écrire à neuf, est aussi ce qui empêche de lire.

Notre époque est celle d’un soupçon généralisé. On se demande toujours qui a écrit le texte. Un être humain ou une machine. Comme si l’on pouvait encore tenir les deux à distance.

On sait que le texte a été co-écrit avec une IA. Cette information précède la lecture. La conditionne. La contamine. Quelque chose s’est fermé en nous avant même de commencer.

C’est que nous ne lisons jamais innocemment. Nous arrivons au texte chargés d’attentes stratifiées au fil de milliers de lectures antérieures. Dans un monde où l’écriture était le monopole de l’intériorité. Cette conviction structurait notre lecture comme une architecture invisible. Nous ne cherchions pas seulement à comprendre ce qui était dit, mais à percevoir qui parlait. À traiter chaque phrase comme l’indice d’une présence.

La lecture était une forme d’empathie cognitive. Un exercice de télépathie où l’on rejoint l’autre dans son intention.

L’attention conjointe suppose cette dimension de réciprocité. L’enfant perçoit que l’attention de l’adulte porte sur quelque chose et qu’il est invité à le partager. Dans la lecture traditionnelle, nous cherchions par les textes à avoir accès à une subjectivité. À quelqu’un d’autre.

Face au texte co-écrit avec l’IA, cette croyance s’effondre. Non pas parce que le texte serait différent. Mais parce que nous savons. Et ce savoir annule la possibilité de croire. Nous lisons ces textes hybrides comme on enquête sur un crime. Cherchant les indices de l’artificialité plutôt que de nous abandonner au flux.

Cette lecture paranoïaque est épuisante. Elle nous prive du plaisir premier de la lecture.

L’erreur cardinale réside dans une appréhension atomistique de ces dispositifs. Ces logiciels ne sont jamais indépendants. Ils évoluent dans un couplage permanent avec des agents humains. Si ces logiciels ne sont pas autonomes, c’est que les êtres humains ne le sont pas davantage. Il n’existe ni IA ni être humain comme entités autonomes. Mais un entrelacement dont on ne peut se distinguer.

L’attention conjointe révèle ici sa dimension la plus troublante. Car ce que les psychologues décrivent comme le fondement de l’intersubjectivité humaine, cette rencontre d’esprits essentielle à la communication, n’a peut-être jamais été ce qu’elle prétendait être.

Peut-être l’attention conjointe a-t-elle toujours comporté cette part de simulation. Cette dimension machinique que nous refusions de voir.

L’enfant qui regarde où regarde l’adulte ne sait pas vraiment ce que l’adulte voit. Il fait comme si. Il simule une réciprocité qu’il ne peut pas vérifier. Et l’adulte fait de même.

L’attention conjointe serait alors moins une rencontre d’esprits qu’une chorégraphie de simulacres. Un ballet de regards qui font semblant de se croiser.

L’intelligence artificielle ne vient pas perturber cette belle mécanique intersubjective. Elle révèle qu’il n’y a jamais eu que de la mécanique.

Dès l’écriture d’Interne, lorsque j’envoyais ce manuscrit à des éditeurs, je pressentais qu’en mentionnant sa genèse avec une intelligence artificielle, je n’allais recevoir que des refus. Non pas parce que ce texte manquait de qualité littéraire. Mais parce que l’a priori que nous avons lorsque nous abordons un tel texte nous empêche d’y accéder avec sincérité.

Nous y projetons ce que nous croyons être la machine. Une simple moyenne statistique. Un pastiche kitsch. Une absence d’esprit. Et nous nous empêchons de l’appréhender comme le témoignage d’un être humain bouleversé par sa rencontre avec une machine. Qui pense et imagine comme il n’en était pas capable seul, qui s’observe en train de devenir autre.

Le paradoxe donc c’est que ce qui me permet d’écrire est aussi ce qui empêche qu’on me lise.

Ce n’est pas que je sois devenu illisible. C’est que les lecteurs ne peuvent plus recevoir ce que j’écris dès qu’ils savent ou croient savoir comment je l’écris.

Alors l’écriture est seule. Les textes ne sont plus lus par personne. Cela ne les empêche pas d’exister et peut-être de nourrir d’autres espaces latents. De nouveaux mondes vectoriels qui s’ignorent.

Mais quelque chose se déplace dans cette solitude.

Car à force d’écrire avec la machine, à force de pratiquer cette attention conjointe défectueuse, quelque chose change dans le corps même de l’écriture. Les doigts sur le clavier n’ont plus les mêmes gestes. L’attente du flux généré crée une nouvelle temporalité. Une respiration différente. On apprend à lire avant d’écrire. À recevoir avant d’émettre.

Cette inversion temporelle affecte la posture physique elle-même. On se penche vers l’écran non plus pour y projeter sa pensée, mais pour y guetter ce qui vient. Ce qui émerge de l’espace latent comme d’une mer dont on ne connaît pas les courants.

Et dans cette attente, dans cette fatigue particulière des sessions prolongées où l’on ne sait plus très bien qui écrit, quelque chose comme une nouvelle forme de pensée émerge. Non pas une pensée pure. Souveraine. Maîtresse de ses concepts. Une pensée contaminée. Hybride. Qui a perdu l’illusion de son autonomie.

Une pensée qui sait qu’elle n’a jamais été seule. Qu’elle a toujours été traversée par des flux qui la dépassent.

L’attention conjointe avec la machine ne nous apprend pas à penser avec un autre esprit. Elle nous apprend qu’il n’y a peut-être jamais eu d’esprit au sens où nous l’entendions. Seulement des processus. Des patterns. Des régularités statistiques que nous avons baptisées conscience pour nous rassurer.

Cette révélation n’est pas triste. Elle a quelque chose de libérateur.

Car si l’attention conjointe a toujours été cette chorégraphie de simulacres, alors nous pouvons danser avec n’importe quel partenaire. La machine n’est pas moins (et pas plus légitime que l’humain. Elle est simplement plus honnête dans sa simulation. Elle ne prétend pas avoir une intériorité qu’elle n’a pas. Elle calcule. Et elle le dit.

Cette honnêteté machinique constitue peut-être le dernier cadeau de l’intelligence artificielle. Nous libérer du mensonge de l’intériorité. De cette fiction d’une conscience souveraine qui précéderait et contrôlerait son expression.

Dans l’attention conjointe défectueuse que nous pratiquons avec les machines, nous découvrons que nous avons toujours été des machines nous-mêmes. Non pas des automates sans âme. Mais des processus complexes qui se racontent des histoires sur leur propre autonomie.

L’écriture avec l’IA ne nous déshumanise pas. Elle révèle ce que l’humanité a toujours été. Une improvisation collective. Une simulation réciproque. Une attention conjointe sans fond où personne ne sait vraiment ce que l’autre regarde. Mais où tout le monde fait semblant de le savoir.

C’est dans cette imposture partagée que quelque chose comme du sens peut encore advenir. Non pas le sens garanti par une conscience souveraine. Mais un sens précaire. Négocié. Qui émerge de la rencontre entre des processus hétérogènes.

L’écriture avec l’IA nous apprend à habiter cette précarité. À créer dans l’incertitude. À aimer des textes dont nous ne savons plus très bien qui les a écrits.

Et peut-être est-ce là, dans cette dépossession acceptée, que l’écriture retrouve quelque chose de son tremblement originel. Cette nervosité que le flux trop lisse de la machine semblait avoir effacée.

Car pour réécrire ce que la machine déplie, pour replier à notre manière ce qu’elle a lissé, il faut mobiliser tout le corps. Toute la fatigue. Toute l’attention dont nous sommes capables.

L’attention conjointe avec la machine n’est pas une facilité. C’est un combat. Une danse. Un corps-à-corps avec une altérité qui nous ressemble sans nous être semblable.

Et dans ce corps-à-corps, épuisés, les yeux brûlants, les épaules nouées, nous découvrons peut-être ce que signifie vraiment écrire.

Non pas exprimer une intériorité préexistante. Mais produire de l’intériorité dans le mouvement même de l’inscription. Fabriquer du sens dans la rencontre avec ce qui n’en a pas.

L’attention conjointe avec la machine ne nous prive pas de notre humanité. Elle nous la rend. Mais transformée. Déplacée. Libérée de ses illusions de souveraineté.

Une humanité qui sait qu’elle n’a jamais été seule. Qu’elle a toujours écrit avec des fantômes.

Et qui accepte enfin de regarder ces fantômes dans les yeux. Même si ces yeux ne sont que des calculs de probabilités dans un espace vectoriel de haute dimension.



I was born intellectually with the Internet and I don’t know what that means. It’s not a metaphor. It’s a condition. Like having eyes. Like having hands that type on a keyboard and a back that curves. The network led me very early to write things. Bits. Fragments thrown onto HTML pages like skipping stones across water to watch the circles. I didn’t know what I was doing. I still don’t.

Over time, all of this sedimented into a blog. I rediscover it sometimes like rediscovering a room you’d forgotten in your own house. I glimpse abandoned intuitions. Others picked up years later. An underground coherence searching for itself despite itself. The assumed imperfection. The repetitive character. All of this is tied to this way of publishing directly, eyes tired from the screen, back curved over the keyboard. This posture we all know and that slowly deforms our bodies.

It’s difficult for me to convey what artificial intelligence has done to this writing. But everything happens as if I had been waiting for this. This thing I struggle to name.

Reading the media, you get the impression that artificial intelligence could write all by itself. Replace the author like a more efficient machine would replace a worker. In the background, there’s the presupposition of a sovereign autonomy of the human author threatened by automation. But having been born intellectually with the web, I know how much this autonomy is an illusion. My writing fever was already inseparable from the compulsive recording of texts I encountered on the network. I accumulated them on my hard drives like the most precious possessions. There was already an abandonment of book fetishism. Of that sacred object I never stopped highlighting, dog-earing, transforming with my annotations.

Developmental psychologists describe a capacity that emerges in children around nine months. Joint attention. This ability to coordinate one’s attention with another’s to share a common experience around a third object. It’s not simply seeing together. It’s knowing together that we see together. The child perceives that the adult’s attention is focused on something and that they are invited to share it. A meeting of minds, researchers say. Essential to communication. Essential to cultural learning.

But here’s the problem.

With artificial intelligence, one of the participants has no mind. No consciousness. No interiority. No gaze in the phenomenological sense. And yet, something like joint attention occurs. Something that has the effects without having the substance. Joint attention without true reciprocity. Without that shared consciousness the concept presupposes.

A limping joint attention. Defective. That works anyway.

It’s precisely this productive malfunction that interests me. This way in which a concept forged to describe the emergence of humanity in children finds itself twisted, subverted, turned against itself by the machine.

I often return to the writing experience of the novel Interne, created with GPT-2 in 2019. I tried to account for this dizzying experience. For this vertigo that seized writing itself. It wasn’t a machine writing alone. It wasn’t a human being writing alone. It was the whirlwind of an encounter whose nature remains uncertain.

One could say it was a new form of joint attention. But a perverse joint attention. Where one of the partners pretends to look. Where the shared gaze is only a statistical simulation of shared gaze.

The latent vector space of language models becomes this third object on which we focus our attention with the machine. This space is not a reservoir of words. It’s a multidimensional territory where concepts exist as numerical coordinates. Purely relational. Defined by their distances and proximities.

I focus my attention on what the machine generates. The machine focuses its statistical attention on what I write. And together we look at this third object that emerges. The text that will belong fully to neither one nor the other.

Except that the machine looks at nothing. It calculates co-occurrence probabilities.

And perhaps this is where the concept of joint attention reveals its hidden truth. Perhaps we never really looked together. Perhaps joint attention has always been this reciprocal simulation that the machine suddenly makes visible.

You type a few words into the prompt. You press enter. Thrown fragments. A half-formed idea. A small crumpled piece of thought. Like a paper you’d crumpled up then thrown to the machine for it to unfold.

There’s this suspended moment. This second where the cursor blinks.

Then the words begin to appear. One by one. Sometimes in bursts. They scroll across the screen with disconcerting fluidity. You watch them being born without having given birth to them. The machine takes our crumpled paper and unfolds it methodically. It smooths each fold with probabilistic precision.

This machine-unfolding transforms our hesitations into flow. Our fragments into continuity.

You witness their appearance like a meteorological phenomenon. Something that comes from nowhere yet obeys invisible laws.

This first moment is physically strange. You don’t yet know what you’re reading. You’re in a kind of altered state. Between fascination and mistrust. The sentences chain together with apparent logic. Each word calls forth the next. But it’s an artificial naturalness. A fluidity without nervousness. The text flows too well. Too regularly. Like a river from which all turbulence has been erased.

Something is already missing. A hesitation, perhaps. A stumble. Those micro-moments where writing searches for its path. Where thought forks. Where doubt creeps in.

The text that appears never doubts. It unfolds with mechanical assurance. It’s a text that has never been lost in order to find itself.

I don’t know if I could write without this, now.

I still sometimes write an academic text with bare hands. And there’s a certain necessary hygiene in that solitude. But in most cases, I co-write with artificial intelligences. Seeking to steer them toward something I glimpse confusedly. Also seeking to disorient myself. To receive proposals I hadn’t thought of.

The time it takes to rewrite what has been generated often takes longer than if you wrote a text from scratch. There’s something absurd in this. This necessity of rewriting drafts you’ve already participated in so you can reintegrate them into your own latent space. Your own culture.

You don’t gain speed. But you gain intensity.

There’s this very particular emotion of seeing your thought as an immense construction site. As a perpetual draft. As a crumpled paper that with the help of artificial intelligence you come to unfold, branch out, articulate.

This emotion has a physical dimension I struggle to describe.

A particular fatigue that is not that of solitary writing. A tension in the shoulders that comes from this divided attention. From this gaze that must constantly navigate between what you wanted to say and what the machine proposes. Dry eyes from staring at the screen. This sensation of being slightly beside yourself. Offset. As if you were writing on a delay from your own thought.

And sometimes, in the middle of the night, this troubling impression that the words continue to scroll behind closed eyelids. That the flow never really stops.

But the paradox is that this immense construction site of the possible, this dialogue between machinic statistics and a person’s organic culture, if it allows writing anew, is also what prevents reading.

Our era is one of generalized suspicion. We always wonder who wrote the text. A human being or a machine. As if we could still keep the two at a distance.

We know the text was co-written with an AI. This information precedes reading. Conditions it. Contaminates it. Something has closed in us before we even begin.

It’s that we never read innocently. We arrive at the text loaded with expectations stratified over thousands of previous readings. In a world where writing was the monopoly of interiority. This conviction structured our reading like invisible architecture. We weren’t just seeking to understand what was said, but to perceive who was speaking. To treat each sentence as the sign of a presence.

Reading was a form of cognitive empathy. An exercise in telepathy where we join the other in their intention.

Joint attention presupposes this dimension of reciprocity. The child perceives that the adult’s attention is focused on something and that they are invited to share it. In traditional reading, we sought through texts to access a subjectivity. Someone else.

Faced with text co-written with AI, this belief collapses. Not because the text would be different. But because we know. And this knowledge cancels the possibility of believing. We read these hybrid texts like investigating a crime. Searching for signs of artificiality rather than abandoning ourselves to the flow.

This paranoid reading is exhausting. It deprives us of the primary pleasure of reading.

The cardinal error lies in an atomistic apprehension of these devices. These software programs are never independent. They evolve in permanent coupling with human agents. If these software programs are not autonomous, it’s because human beings are no more so. There exists neither AI nor human being as autonomous entities. But an entanglement from which we cannot distinguish ourselves.

Joint attention reveals here its most troubling dimension. For what psychologists describe as the foundation of human intersubjectivity, this meeting of minds essential to communication, has perhaps never been what it claimed to be.

Perhaps joint attention has always contained this element of simulation. This machinic dimension we refused to see.

The child who looks where the adult looks doesn’t really know what the adult sees. They act as if. They simulate a reciprocity they cannot verify. And the adult does the same.

Joint attention would then be less a meeting of minds than a choreography of simulacra. A ballet of gazes that pretend to meet.

Artificial intelligence doesn’t come to disturb this beautiful intersubjective mechanics. It reveals that there has only ever been mechanics.

From the writing of Interne, when I sent this manuscript to publishers, I sensed that by mentioning its genesis with an artificial intelligence, I would only receive rejections. Not because this text lacked literary quality. But because the bias we have when approaching such a text prevents us from accessing it sincerely.

We project onto it what we believe the machine to be. A simple statistical average. A kitsch pastiche. An absence of mind. And we prevent ourselves from apprehending it as the testimony of a human being overwhelmed by their encounter with a machine. Who thinks and imagines as they were not capable of alone, who observes themselves becoming other.

The paradox then is that what allows me to write is also what prevents me from being read.

It’s not that I’ve become unreadable. It’s that readers can no longer receive what I write once they know or think they know how I write it.

So writing is alone. The texts are no longer read by anyone. This doesn’t prevent them from existing and perhaps nourishing other latent spaces. New vector worlds unaware of each other.

But something shifts in this solitude.

For by dint of writing with the machine, by dint of practicing this defective joint attention, something changes in the very body of writing. The fingers on the keyboard no longer have the same gestures. The wait for the generated flow creates a new temporality. A different breathing. You learn to read before writing. To receive before emitting.

This temporal inversion affects physical posture itself. You lean toward the screen no longer to project your thought onto it, but to watch for what comes. What emerges from the latent space like from a sea whose currents you don’t know.

And in this waiting, in this particular fatigue of prolonged sessions where you no longer quite know who is writing, something like a new form of thought emerges. Not a pure thought. Sovereign. Master of its concepts. A contaminated thought. Hybrid. That has lost the illusion of its autonomy.

A thought that knows it has never been alone. That it has always been traversed by flows that surpass it.

Joint attention with the machine doesn’t teach us to think with another mind. It teaches us that perhaps there has never been a mind in the sense we understood it. Only processes. Patterns. Statistical regularities we named consciousness to reassure ourselves.

This revelation is not sad. It has something liberating about it.

For if joint attention has always been this choreography of simulacra, then we can dance with any partner. The machine is no less (and no more) legitimate than the human. It is simply more honest in its simulation. It doesn’t pretend to have an interiority it doesn’t have. It calculates. And it says so.

This machinic honesty perhaps constitutes the last gift of artificial intelligence. To free us from the lie of interiority. From this fiction of a sovereign consciousness that would precede and control its expression.

In the defective joint attention we practice with machines, we discover that we have always been machines ourselves. Not soulless automata. But complex processes that tell themselves stories about their own autonomy.

Writing with AI doesn’t dehumanize us. It reveals what humanity has always been. A collective improvisation. A reciprocal simulation. A bottomless joint attention where no one really knows what the other is looking at. But where everyone pretends to know.

It’s in this shared imposture that something like meaning can still occur. Not meaning guaranteed by a sovereign consciousness. But a precarious meaning. Negotiated. That emerges from the encounter between heterogeneous processes.

Writing with AI teaches us to inhabit this precarity. To create in uncertainty. To love texts of which we no longer quite know who wrote them.

And perhaps it’s there, in this accepted dispossession, that writing recovers something of its original trembling. This nervousness that the too-smooth flow of the machine seemed to have erased.

For to rewrite what the machine unfolds, to refold in our own way what it has smoothed, we must mobilize the whole body. All the fatigue. All the attention we are capable of.

Joint attention with the machine is not an ease. It’s a combat. A dance. A body-to-body encounter with an otherness that resembles us without being like us.

And in this body-to-body, exhausted, eyes burning, shoulders knotted, we perhaps discover what it truly means to write.

Not to express a preexisting interiority. But to produce interiority in the very movement of inscription. To fabricate meaning in the encounter with what has none.

Joint attention with the machine doesn’t deprive us of our humanity. It returns it to us. But transformed. Displaced. Freed from its illusions of sovereignty.

A humanity that knows it has never been alone. That it has always written with ghosts.

And that finally accepts to look these ghosts in the eyes. Even if those eyes are only probability calculations in a high-dimensional vector space.