La monnaie du monde-affect

Nous observons des phénomènes, certains sont irréguliers. Ce sont les cours d’eau, le tumulte des nuages, la lumière non à l’horizon mais qui épouse et creuse le volume des objets, le flux des choses. Ces irrégularités sont troublantes parce qu’elles n’excluent pas certaines régularités, elles ne sont pas un chaos régulier. Nous cherchons des régularités intégrales, des lois permettant de soulager la crainte de l’inconnu et de la catastrophe. Nous cherchons derrière les apparences. Nous voulons tant passer de l’imprévisible (le singulier contingent) au prévisible (le général nécessaire). Les fleuves débordent et emportent tout sur leur passage. Le climat se transforme en nuée. Tout se disloque, s’effondre et nous disparaîtrons.

N’est-ce pas là le paradoxe fondamental de notre condition ? Cette fascination mêlée d’effroi devant l’irrégulier, cette quête obstinée d’un ordre capable de conjurer la menace de la disparition. Le fleuve qui déborde n’est pas simplement l’eau qui sort de son lit : il est la figure même de ce qui échappe à notre contrôle, à notre emprise. Pourtant, dans son mouvement tumultueux, dans ses tourbillons et ses remous, ne percevons-nous pas aussi des motifs, des récurrences, comme si le désordre lui-même obéissait à une logique secrète que nous ne parvenons pas à saisir dans sa totalité ? L’irrégularité n’est pas absence d’ordre mais peut-être présence d’un ordre plus complexe, d’une intelligibilité plus profonde qui défie nos catégories habituelles.

La science moderne ne s’est-elle pas construite sur ce désir de régularité, sur cette volonté de soumettre le monde à des lois immuables et universelles ? De Newton à Einstein, n’avons-nous pas cherché l’équation ultime, la formule capable de rendre compte de tous les phénomènes, de prévoir tous les événements ? Et pourtant, malgré nos avancées prodigieuses, les systèmes complexes — le climat, les sociétés humaines, les organismes vivants — continuent de nous opposer leur résistance, de nous surprendre par leur comportement imprévisible. Tout se passe comme si le monde reculait à mesure que nous avançons, comme si l’horizon de la connaissance s’éloignait à chaque pas que nous faisons vers lui.

Le monde est tumultueux, il nous emporte et transforme tous nos projets, nous obligeant à nous adapter. Nos anticipations se brisent sur le fond du monde. Et il y a en nous quelque chose qui ressemble à cette eurythmie objective, ce sont nos désirs et nos affects, les mouvements de nos corps, cette agitation qui saisit le vif. Il y a au coeur même des lois et des mathématiques, une turbulence structurelle, une incomplétude de la structure en tant que structure (théorie des ensembles). Il y a cette conscience et cette différence en elle qui est sa frontière. L’isomorphie du monde et des affects est folle, elle redouble toutes les intensités. Ca va de l’un à l’autre et de l’autre à l’un, ça circule dans tous les sens et quand on le prend dans une direction c’est l’autre qui se déroule (réversibilité de la conscience). La contingence est nécessaire, c’est la loi qui est contingente et sans nécessité, elle est le fruit d’un désir, d’un fantasme de contrôle sur un monde devenu régulier, le mort et le vif.

Cette turbulence qui caractérise le monde extérieur n’est-elle pas aussi celle qui habite notre intériorité ? N’y a-t-il pas une correspondance profonde, une analogie structurelle entre les flux imprévisibles de la nature et les mouvements chaotiques de nos affects ? Le désir lui-même n’est-il pas cette force qui échappe à toute canalisation définitive, qui s’infiltre toujours dans les interstices de l’ordre que nous tentons de lui imposer ? Étrange miroir où le macrocosme et le microcosme se reflètent mutuellement, où le tumulte du monde trouve son écho dans les remous de la conscience.

Mais cette correspondance n’est pas simple reflet : elle est redoublement vertigineux, intensification réciproque. L’agitation du monde alimente celle de la conscience, qui à son tour projette son inquiétude sur le monde, dans une spirale sans fin. La contingence devient alors la seule nécessité véritable, l’unique certitude dans un univers où tout le reste — les lois, les structures, les systèmes — révèle sa fragilité fondamentale, son caractère provisoire et arbitraire. Les mathématiques elles-mêmes, ce paradigme de la rigueur et de la certitude, ne sont-elles pas traversées par cette incomplétude structurelle mise en lumière par Gödel, cette impossibilité pour un système formel d’être à la fois cohérent et complet ? Le fantasme de contrôle se heurte ainsi à ses propres limites, inscrites au cœur même de ses instruments les plus perfectionnés.

On créé une monnaie, un ordre absolu qui s’applique indifféremment au monde (des objets) et aux désirs (des objets), à la pensée comme à l’action, manière de concevoir le monde et d’agir dessus. Ainsi la faille entre les deux sera résorbée, la monnaie garantira la traduction réversible de l’un à l’autre et de l’autre à l’un, son épuration. Et en ce sens, le numérique serait un autre nom de cette traduction intégrale puisque tout y est conçu, analysé, manipulé sous une forme binaire, asémantique et réversible. Le numérique appartient à cette ontologie.

Face à cette double turbulence — celle du monde et celle de la conscience — l’humanité n’a-t-elle pas toujours cherché des médiations, des dispositifs capables d’établir une correspondance stable, un système d’équivalences entre l’intérieur et l’extérieur ? La monnaie n’est-elle pas précisément cette invention prodigieuse, ce pharmakon ambivalent qui prétend résoudre la tension entre le désir et son objet, entre la valeur subjective et l’échange objectif ? Par elle, tout devient commensurable, comparable, échangeable. Le désir trouve sa mesure, l’objet sa valeur. La faille ontologique semble comblée, la béance refermée.

Le numérique prolonge et radicalise cette logique d’équivalence généralisée. En réduisant toute réalité à des séquences de 0 et de 1, il accomplit le rêve leibnizien d’une characteristica universalis, d’un langage parfait capable de traduire sans reste toute pensée, toute sensation, tout phénomène. La médiation devient totale, la traduction intégrale. Tout peut désormais être converti, transformé, manipulé selon les mêmes protocoles, les mêmes algorithmes. Le monde et la conscience semblent enfin réconciliés dans cette nouvelle langue universelle, dans ce code qui ne connaît ni ambiguïté ni équivocité.

Économiquement, quelque chose a une valeur et cette valeur peut être retirée de sa revente avec une baisse correspondant à son usure ou à son absence de nouveauté, c’est-à-dire à la diminution d’un désir. Tout ceci est pris dans le temps de l’innovation et de la production qui est aussi le temps de l’organisation du travail et de sa division. La monnaie assure la convertibilité du monde-affect, elle est l’energia circulant sur toutes les surfaces.

Cette économie généralisée ne se contente pas de réguler les échanges matériels : elle structure le temps lui-même, elle impose son rythme au désir et à sa satisfaction. La nouveauté devient la valeur suprême, l’innovation la condition de toute valorisation. Le désir est ainsi soumis à une obsolescence programmée, à un renouvellement perpétuel qui est aussi sa perpétuelle insatisfaction. La monnaie n’est plus simplement un moyen d’échange : elle devient cette énergie circulante qui anime tout le système, qui donne vie à cette économie libidinale où le désir et sa frustration s’alimentent mutuellement dans un circuit sans fin.

Bien sûr son ordre n’est que d’apparence parce qu’elle nous déborde, la monnaie devient argent, le désir se confronte alors à l’impossibilité de sa réalisation, à la frustration d’un objet inaccessible. C’est le monde qui s’obstrue de part en part, et la violence sera la réaction. On se déchaîne, on brûle la voiture de son voisin, le magasin du quartier, on s’attaque au plus proche car le lointain a disparu. La révolte est un affect négatif mais tout du moins il prend conscience de sa condition mondaine.

Mais cet ordre n’est-il pas fondamentalement illusoire ? La monnaie prétend dompter la turbulence du monde et du désir, mais n’est-elle pas elle-même emportée par cette même turbulence ? Quand elle devient argent, capital, finance, ne retrouve-t-elle pas les caractéristiques essentielles du flux qu’elle prétendait réguler : imprévisibilité, instabilité, débordement ? Les crises financières ne sont-elles pas la manifestation spectaculaire de cette vérité refoulée, de ce retour du refoulé où le médiateur se révèle aussi chaotique que ce qu’il devait ordonner ?

Et lorsque ce système d’équivalence généralisée montre ses limites, lorsque la promesse de satisfaction qu’il porte est démentie par l’expérience, la violence n’émerge-t-elle pas comme l’ultime réponse, comme l’expression brute d’un désir qui ne trouve plus dans l’ordre symbolique de la monnaie les moyens de sa réalisation ? La révolte, l’émeute, la destruction : autant de manifestations d’une énergie qui, ne pouvant plus circuler dans les canaux prévus à cet effet, déborde et ravage tout sur son passage. Paradoxalement, cette violence est aussi prise de conscience, retour à une condition mondaine que l’abstraction monétaire tentait précisément de faire oublier.

On retrouve dans la solution économique du monde-affect, les mêmes flux et reflux, plis et replis, tumulte et arrêt, que les turbulences des phénomènes. Nous y revenons sans cesse.

Ainsi se referme le cercle : ce que nous avions voulu fuir — la turbulence imprévisible du monde et du désir — nous le retrouvons au cœur même du dispositif censé nous en protéger. La monnaie, le numérique, la finance : autant de tentatives pour domestiquer le flux, pour le canaliser, le mesurer, le contrôler. Mais le flux finit toujours par déborder, par retrouver sa puissance originelle, sa capacité de destruction et de création. Nous revenons sans cesse à cette vérité fondamentale : la contingence est nécessaire, le tumulte est la règle, l’ordre n’est qu’une île provisoire dans un océan de chaos.

La monnaie est hantée par sa disparition, par la crise systémique effondrant le système d’encaissement, par la révolution et le chaos, par la pollution épuisant le fond du monde, etc. Car que restera-t-il ensuite? Que deviendront tous ces affects qui ne seront plus soumis à cette traduction monétaire généralisée qui leur permet de se conserver tout en étant toujours autre (par projection sur des objets convertibles) et de se répandre sur le monde ? Quel contre-investissement pour cette fin des désirs ? Que serait un désir singulier, sans langage et sans transaction ? Et toute structure sociale ne suppose-t-elle pas l’échange possible des désirs ? Que deviendra la psyché seule, face à face avec ce flot interrompu et dont rien ne saurait plus la défaire ou la consoler ?

Cette hantise de la disparition qui travaille secrètement tout notre système économique n’est-elle pas aussi révélatrice de notre condition existentielle la plus profonde ? Ce qui nous effraie dans l’effondrement possible du système monétaire, dans la crise écologique qui menace l’habitabilité même de notre planète, n’est-ce pas précisément cette confrontation sans médiation avec le réel, ce face-à-face insoutenable avec un monde qui ne serait plus voilé par nos constructions symboliques, par nos systèmes d’équivalence et de traduction ?

Le désir sans médiation, sans transaction, sans langage : voilà peut-être l’horizon le plus terrifiant que nous puissions concevoir. Car qu’est-ce qu’un désir qui ne pourrait plus se projeter sur des objets, qui ne pourrait plus circuler dans l’espace social, qui ne pourrait plus se transformer et se déplacer au gré des substitutions et des métaphores ? Ne serait-ce pas la fin même du désir tel que nous le connaissons, tel que notre culture l’a façonné ? Et sans cette économie libidinale, sans cette circulation des affects, que devient la psyché humaine, que devient la structure sociale elle-même ?

Ces questions vertigineuses nous ramènent à notre point de départ : cette turbulence fondamentale du monde et de la conscience, cette contingence nécessaire que tous nos dispositifs tentent de conjurer mais finissent toujours par retrouver en leur sein même. Peut-être est-ce là notre tâche la plus urgente : non pas chercher un nouvel ordre capable de remplacer celui qui vacille, mais apprendre à habiter le flux, à vivre dans la turbulence, à faire de l’incertitude même le terrain d’une nouvelle sagesse.