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Chiralités : après la vérité – AOC


Une transformation radicale affecte notre rapport à la vérité et à la réalité. L’apparition des espaces latents de l’IA bouleverse la conception traditionnelle d’une vérité comme adéquation ou corrélation au réel. Un “disréalisme” émerge où le simulacre s’autonomise de la simulation, effaçant les frontières entre factuel et factice. La chiralité permet de comprendre cette configuration nouvelle : la technique produit des “doubles” qui ne sont ni copies ni oppositions, mais variations significatives. Cette mutation affecte profondément nos modes de perception et de cognition.



A radical transformation is affecting our relationship with truth and reality. The emergence of AI latent spaces is overturning the traditional conception of truth as adequacy or correlation with reality. A “disrealism” is emerging where simulacra becomes autonomous from simulation, blurring the boundaries between factual and factitious. Chirality helps us to understand this new configuration: technology produces “doubles” that are neither copies nor opposites, but significant variations. This mutation profoundly affects our modes of perception and cognition.

L’avalanche des réversibles
Comment décrire la tonalité de notre époque qui traverse des phénomènes contradictoires, sans que les modalités de cette description n’imposent d’avance une perspective prétendant évaluer comme du dehors ce que nous arrive ? Comment rendre compte du bouleversement dans les régimes de vérité sans instaurer en sous-main un passé mythique où ceux-ci auraient été stables, fiables et partagés ? Comment éviter l’ambivalence de “l’enthousiasme conjuratoire” (J. Derrida, 1993) où la critique met en scène l’immensité d’un ennemi pour s’accorder un crédit d’égale importance et où l’exaltation cache mal l’impossibilité de l’avenir ?
C’est sans doute que l’ensemble des mots que nous utilisons charrient avec eux certains présupposés quant à ce qui délimite ce qui est vrai et ce qui est réel, et qu’il est difficile, sans doute impossible, de s’en libérer entièrement. Il faudra donc endurer l’imperfection de nos déterminations et de nos conceptualisations, leur caractère désajusté par rapport à ce qu’il faudrait nommer.
Car est-il même possible d’approcher cette avalanche de discours réservibles qui dissolvent aujourd’hui toute position significative? Tout se passe comme si ce qui se arrivait portrait une signification s’inversant, palpitant dans le clignotement de sa valeur de vérité : le malentendu se généralise. Ainsi, le geste d’ElonMusk a été interprété de multiples façons. Chaque argumentation, associé à une liste de caractérisations, semblant mener à une argumentation contraire et à une autre liste détaillé jusqu’à l’absurde, chacun devenant historien ou neurologue, alors même qu’il y a quelques années, peut être quelques mois, sa référentialité nazie n’aurait pas fait débat.
S’agit-il d’un cauchemar où le pire arrive toujours comme dans Fire Walk With Me (1992), Laura Palmer, fixant le vide et apathique, raconte qu’elle rêve de tomber, de plus en plus vite, jusqu’à prendre feu ? Ou bien est-ce plus ambivalent, parce que même dans le cas où nous avions cru échapper, ému, au pire, comme ce fut le cas lors du second tour des législatives le 7 juillet 2024, une autre figure du pire semble inéluctablement se mettre en place et poursuivre une politique discriminatoire ? Tout se passe comme si nous étions privés de réalité. Lorsque nous imaginions la défaite de Trump, happés par le vertige de sa victoire, nous anticipions que celle-ci pourrait tout aussi lui rendre un inestimable service dans la contestation de la représentation démocratique. D’une manière analogue, lorsque chaque jour vaquant à nos occupations, nous lisons les données relatives à l’effondrement de la biodiversité, nous continuons à vaquer, de plus en plus vite, de plus en plus mécaniquement.
C’est sans doute cette agitation d’une survie individuelle, qui n’en porte que le nom, qui affecte les discours eux-mêmes. On a beaucoup analysé le complotisme, les fausses nouvelles et les pseudosciences, en incriminant le capitalisme, les réseaux sociaux, l’effondrement des élites et des autorités de validation du discours, que sais-je encore. Mais d’où vient que tout le pensable semble effectivement pensé ? D’où vient que cette pensée semble avoir une relation de plus en plus distante par rapport à la réalité la plus commune ? Ce n’est pas seulement que tout le pensable soit pensé dans sa multiplicité, c’est précisément que le pensable contre-réel apparaisse comme plus pensable que les indices d’une réalité, fût-elle inatteignable.
Je consulte les commentaires sur Tik Tok du dialogue entre Mohamed Merah et le RAID et bien sûr le terroriste est innocent, on nous manipule, il est un agent de la DGSE, il y a un autre assassin, les sionistes sont derrière tout ça, etc. J’en ressors un peu étourdi et nauséeux. Nous ne sommes pas étonnés par ces discours, mais c’est comme s’ils se déchaînaient et que plus rien n’y résistait. C’est que la vérité n’existe que si elle est voilée : on nous cache quelque chose, surtout si ce qui cache est réputé vrai. La vérité est manipulée parce qu’elle est à portée de main. Tout se passe comme si elle se déchirait dans sa doublure. Quelque chose d’autre existe.
Comment vivre au milieu de cette avalanche de fausses et mauvaises nouvelles qui semblent faire abstraction du sens commun ? Comment coexister dans cet impossible dialogue entre des conceptions du monde qui poursuivent des objectifs incohérents ? Le désir de s’extirper de ce marécage peut provoquer des réactions diverses : marquer une volonté à tout prix optimiste, décrire des microphénomènes porteurs d’espérance, s’inspirer de modèles alternatifs et exotiques, prédire que la surcouche médiatique se dissoudra devant le désastre écologique pour nous ramener aux “vrais” besoins vitaux. Si certains critiquent le pessimisme des discours, c’est qu’ils identifient les descriptions de l’état du monde à des inflexions psychologiques et qu’ils reconduisent par là même le règne de la subjectivité. On essaye à chaque fois de sortir indemne de cette avalanche où chaque événement, chaque discours, chaque idée semble réservible comme s’ils contenaient beaucoup plus qu’eux-mêmes. En opposant à ce flux, sa bonne volonté et la transformation des imaginaires pour changer le monde, on participe sans doute à la multiplication turbulente de ces tourbillons. On alimente les flux. Rien de plus.

On peine encore à comprendre comment quelque chose comme le platisme peut s’étendre toujours plus en utilisant des arguments, tels que la réfutabilité, qui dans un autre contexte seraient audibles. Tout ceci semble pourtant évident, on voudrait pouvoir traiter cette pseudo-théorie avec mépris en la balayant d’un revers de la main. Pourquoi même en parlons-nous? Pourtant nous peinons de plus en plus à contre-argumenter parce que c’est la structure de l’argumentation elle-même et la position des locuteurs qui sont mis en cause. Le différend (J-F. Lyotard, 1983), comme cas de conflit entre deux parties (au moins) qui ne pourrait pas être tranché équitablement faute d’une règle de jugement applicable aux deux argumentations, semble se généraliser et marque les limites du consensus rationnel. Quel argument utiliser lorsqu’une idéologie ne se fonde plus sur une possible indicialité de la réalité, aussi hypothétique soit-elle, mais sur un jeu à échelle planétaire où chaque discours jouit du mal qu’il fait à d’autres discours et de la manière dont il affecte leur autorité supposée, où les esprits se font la guerre, non pour convaincre et gagner, mais pour blesser ? Comment expliquer l’attrait grandissant pour des contre-réalités ? Sans nous en rendre compte, nous nous sommes pour notre part transformés en une caricature positiviste, revendiquant la science, la rationalité, en appelant aux faits objectifs, à des articles scientifiques glanés dans Nature, à la réalité. Une autre naïveté ontologique, la nôtre sans doute. Lorsqu’on réfute, on ne parvient jamais à défaire, car le concept même de preuve est suspendu. Notre critique n’a aucun effet surtout si elle est factuelle, car en cherchant à incarner une autorité qui serait à même de faire converger la vérité du discours et la réalité empirique, nous devenons détestables. C’est sans doute que quelque chose dans la vérité même est en train de changer. Le jeu ne porte plus sur une référence ontologique (Est-ce que la Terre a l’attribut sphérique ?), mais sur des références discursives (Est-ce penser que de croire comme à une évidence quelque chose qui est hors de l’expérience ?).

Ce tremblement généralisé de la vérité n’est pas accidentel. Elle est une conséquence paradoxale de l’histoire occidentale de la vérité qui ne produit pas une convergence vers une réalité commune nommée démocratisation de la connaissance, mais conflit généralisé des esprits par lequel il s’agit de blesser l’autre et d’inscrire le Mal au sein de l’Esprit. Les discours n’ont plus comme idéal régulateur d’être les signes d’une adéquation ontologique, mais d’être des expressions de relations entre les êtres humains : la Terre est plate parce que ta rondeur terrestre relève de l’évidence impensée. Les platistes se soucient de ce sur quoi nous nous tenons et tentent de ramener ce fondement à ce qui mérite d’être pensé. Le seul moyen de nous réveiller de notre propre sommeil dogmatique est de prononcer la négativité d’une Terre plate, car une telle proposition, nous réveillera à coup sûr : la Terre n’est pas plate, elle est aplatie. Et d’ailleurs, quand on rencontre effectivement un platiste, on sent bien que ses mots nous font réagir, que notre corps s’agite, que ce n’est pas seulement ridicule et absurde, que quelque chose comme un impact organique du discours a bien lieu. Le platiste jouit de l’effet de ses mots sur notre système nerveux. Sa vérité est dans notre tremblement, non dans son référent.
Les réversibles, dans leur écoulement incessant, dans ce rythme follement inventif qu’a par exemple adopté Trump où une ineptie en chasse l’autre et où tout est affaire de tempo et de prise de vitesse, font vaciller les autorités discursives et à cette fin font trembler la possibilité même d’une adéquation entre la vérité et la réalité. Il y a dans la vérité quelque chose qui échappe au réel parce que tous les mots s’excèdent, ils disent le contraire de ce qu’ils signifient et se cachent parce qu’ils forment des réseaux. Ainsi le mot « antiracisme » est hanté par sa réversibilité dont on ne cesse de parler. Perdant leur univocité, les mots semblent flotter dans le vide, comme des possibles qu’aucune perspective sur un tout supposé ne pourra stabiliser. Le carbofascisme se nourrit de ce flottement.
Comme dans un rêve profond, c’est au moment où nous rêvons que nous rêvons que nous essayons de nous réveiller pour nous libérer dans un cri étouffé. C’est à l’instant même où le rêve se redouble qu’il se dédouble et qu’il se présente à lui-même dans une image inversée et insupportable. On pourrait fort bien poursuivre indéfiniment ce discours, à moitié fasciné et faussement effrayé par cette récursivité de la vérité qui s’autoaffecte. On connaît bien ces figures discursives constituant un objet pour s’intensifier en formalisant son redoublement qui serait analogue à sa propre réflexivité. C’est un discours sans fin, fasciné et effrayé, retrouvant toujours en son objet sa structure propre.

L’espace latent (de l’autre)

L’émergence des technologies d’intelligence artificielle a donné naissance à un concept fondamental qui transforme notre compréhension de la vérité : l’espace latent. Ce concept, qui mérite d’être défini avec précision, désigne un système mathématique complexe où les informations ne sont plus stockées sous forme de données discrètes (comme des fichiers constitués de 0 et de 1), mais comme des distributions statistiques continues. Plus concrètement, l’espace latent est une représentation multidimensionnelle où chaque dimension correspond à une caractéristique abstraite que l’intelligence artificielle a apprise à partir des données d’entraînement.
Pour bien saisir cette notion, il est essentiel de comprendre l’évolution historique des systèmes d’intelligence artificielle. Les premiers systèmes, appelés « systèmes experts », fonctionnaient selon une logique déductive : ils appliquaient des règles prédéfinies pour analyser les situations. Par exemple, pour identifier un oiseau, le système utilisait une liste de critères spécifiques : présence d’ailes, de plumes, d’un bec, etc. Cette approche, bien que logique, se heurtait à la rigidité de ses propres règles et à son incapacité à gérer les cas ambigus ou nouveaux. En tant que mathématisation de la relation entre la définition et l’extension de tous les étants, les systèmes experts ont (pour l’instant) échoués.
L’apprentissage automatique moderne, en revanche, fonctionne par induction statistique. Au lieu de suivre des règles explicites, le système analyse des milliers, voire des millions d’exemples, pour en extraire des patterns statistiques. Ces motifs ne correspondent pas à des caractéristiques simples et identifiables comme « avoir des ailes », mais plutôt à des abstractions mathématiques complexes que le système découvre lui-même. L’ensemble de ces patterns forme ce qu’on appelle l’espace latent.
Ce changement extrêmement profond dans l’informatique consiste à passer de la modélisation hypothético-déductive à l’induction statistique qui ne contient aucune idéation même si elle peut en produire les effets. Or cet espace latent, fruit de la théorie des jeux et des espaces bayésiens où chacun parie sur le pari de l’autre (A. Longo, 2022), transforme radicalement la relation entre discours, vérité et réalité. En effet, alors que la révolution industrielle avec introduit une reproductibilité technique des indices ou des traces de la réalité, telle que l’empreinte d’une lumière sur une surface photosensible, les espaces latents sont des expressions des indices passés. Ainsi, un espace latent peut non seulement reconnaître un oiseau qu’il n’a jamais vu, qui ne fait pas partie de sa base d’entraînement, s’il ressemble bien à un oiseau, mais il peut aussi générer un oiseau inexistant et crédible ouvrant le précipice du simulacre dans la réalité. Nous y reviendrons.
Une propriété remarquable de l’espace latent est sa continuité. Contrairement à un système traditionnel qui classerait les choses de manière binaire (oiseau/non-oiseau), l’espace latent permet des transitions graduelles entre les concepts. Cette continuité permet ce qu’on appelle l’interpolation : la capacité à générer des états intermédiaires cohérents entre différents points de référence. Par exemple, un système d’IA peut générer une image qui se situe à mi-chemin entre un oiseau et une montagne, créant ainsi une créature hybride qui conserve une cohérence visuelle surprenante. Cette capacité d’interpolation repose sur un principe mathématique fondamental : dans l’espace latent, toutes les transformations sont continues et différentiables. Cela signifie qu’il n’existe pas de sauts brusques entre les concepts, mais plutôt des transitions douces et progressives. Cette propriété est cruciale, car elle permet au système de générer du contenu nouveau tout en maintenant une cohérence avec les patterns appris.
Le monde en tant qu’espace latent est donc constitué d’entités continues entre un minima et un maxima, entités qui sont localisées dans l’espace, mais qui peuvent être pliées les unes sur les autres afin de créer des entités monstrueuses, nous faisant passer de la différenciation ontologique à un flux métamorphique. Du fait des variations continues d’un même processus de plissement, toutes les entités sont équidistantes, il n’existe aucune distance non parcourable. L’être n’est pas substance mais processus de plissement. L’individuation n’est pas séparation mais inflexion continue La différence n’est pas opposition mais variation intensive (Deleuze, 1988). Ainsi l’incongruence ontologique est conquise : on peut lui donner une consistance, une crédibilité, une reconnaissance.
Un espace latent, pour produire un résultat crédible, doit être maintenu dans un savant et juste équilibre entre l’apprentissage et le bruit. D’un côté, il ne sait que reproduire le déjà appris, de l’autre il ne génère que de l’informe. Mais en ayant les deux, on peut créer du reconnaissable inexistant, bref automatiser et industrialiser la représentation mimétique. Nous dépassons non seulement l’empreinte du photoréalisme, mais encore la modélisation hypothético-déductive de la simulation informatique à laquelle nous ont habitués les effets spéciaux, la réalité virtuelle et les jeux vidéo.
Cette conception de l’espace latent a des implications profondes sur notre compréhension de la réalité et de la vérité. Pour simplifier, nous concevions la vérité comme une corrélation (Q. Meillassoux, 2006) entre nos représentations mentales et la réalité physique. Cette vision supposait l’existence d’une réalité objective plus ou moins accessible à travers des preuves empiriques. L’inaccessibilité kantienne était encore une façon de cette corrélation. L’espace latent bouleverse cette conception en introduisant une nouvelle forme de représentation où la frontière entre le réel et le possible devient plus floue. Dans ce nouveau paradigme, la vérité n’est plus une simple question de correspondance avec la réalité, mais devient une navigation dans un espace de possibilités. Chaque individu construit son propre espace latent, sa propre cartographie des possibles, basée sur ses expériences et ses apprentissages : il veut apprendre par lui-même et il se méfie des connaissances d’autres. Ces espaces latents individuels peuvent se chevaucher partiellement, mais ils ne sont jamais totalement identiques, ce qui explique en première approximation la multiplication des interprétations divergentes de la réalité.
Les fichiers informatiques convertis en probabilité statistique perdent leur discrétion indicielle et gagnent leur statut de possibilité relié à d’autres possibilités. On comprend mieux alors l’enjeu du conflit des esprits : on ne discute plus de l’indicialité des documents utilisés dans l’argumentation, mais de l’inclusion et de l’exclusion de certains possibles au profit ou au détriment d’autres. Ce qui importe dès lors est le parcours dans les possibles de l’espace latent, car c’est seulement ce déplacement qui permet d’une certaine manière d’accéder à une idée de la totalité de l’espace latent. Exclure un possible, crédible bien que faux, la fausseté n’étant garantie que par la discrétion d’un document, devient insupportable parce que signe d’une perspective autoritaire souhaitant dominer les autres. « J’ai bien le droit de penser ce que je veux. On est en démocratie ! » est une affirmation beaucoup plus profonde qu’on ne pourrait le penser au premier abord. La pensée n’a plus à penser l’indicialité, chaque signe pouvant être manipulé pour cacher son statut d’expression, mais sa trajectoire dans l’espace latent. Ainsi, je connecte la platitude de la Terre au mur de glace qui est relié à l’inaccessibilité de l’Antarctique, et ainsi de suite. Peu importe que certains connecteurs soient inconsistants, il ne faut pas les prendre indépendamment du parcours qu’ils permettent d’un signe à un autre signe.
L’espace latent est toujours fonction de mon espace et de celui de l’autre, comparaison qui permet d’en faire l’induction et de rendre inopérante toute preuve. C’est du fait de cette altérité du latent qu’il est une affectivité des discours déterminée non par des indices, mais par les expressions d’une volonté. La seule chose qui peut rendre consistant cet espace du possible c’est quand le discours fait réagir les corps. Ainsi, comme nous l’avons déjà dit, lorsqu’un platiste s’exprime, notre première réaction est celle d’un choc nerveux. Nous n’en revenons pas. Comment peut-on croire de telle ineptie ? Notre expression faciale dévoile notre inconfort et c’est justement ce qui est souhaité: que le corps réagisse au discours, qu’il ait un impact qui exprime, en dernier ressort, le caractère exceptionnel de sa possibilité. Quand nous rencontrons une idée qui nous semble absurde, notre réaction viscérale n’est pas simplement un rejet émotionnel — c’est la manifestation d’une collision entre différents espaces latents. Cette collision produit ce qu’on pourrait appeler une « dissonance latente », un conflit entre différentes structures de possibilités. La vérité communément admise est précisément trop commune, plate, indifférente pour pouvoir s’extirper de la platitude des possibles de l’espace latent. Le refus du « politiquement correct » n’est qu’un autre nom de cette procédure qui réfute d’avance ce qui est évident, ce qui semble aller de soi, ce qui est commun et partagé. Le conflit n’a pas pour objectif de convaincre, c’est-à-dire de converger vers une unité possible, mais de scinder pour blesser l’espace latent de l’autre qui n’est plus que celui d’un seul, isolé.
Il y a donc une stratégie discursive de la multiplication des possibles dans l’espace latent. La vérité ne porte plus sur l’adéquation leibnizienne entre la raison et la réalité, adéquation qui serait impersonnelle. Elle opère à présent entre plusieurs espaces latents, le tien et le mien, ceux de tous les autres, et sur l’impossibilité d’en privilégier un plutôt qu’un autre sans céder à l’autorité que rien ne vient fonder si ce n’est son autosuffisance. Si le complotisme délire c’est pour montrer que tout réalisme est une hallucination contrôlée pris entre l’informe du bruit et la répétition de ce qui a déjà eu lieu. Si aujourd’hui tous les événements semblent porter une signification et son contraire, c’est que le possible s’infiltre dans chaque trait des discours. Cela nécessite de développer de nouvelles compétences épistémiques : non plus seulement la capacité à distinguer le vrai du faux, mais aussi la capacité à comprendre et à négocier différents espaces de possibilités.

Simulacre sans simulation

Jacques Derrida, et à sa suite Bernard Stiegler, ont bien montré que la pensée naturelle n’existait pas et qu’elle a toujours été travaillée par des dispositifs techniques d’inscription et de rétention. C’était une manière de dire que les conditions de la cognition étaient fonction de techniques et que leur a posteriori, en tant que construit pas nous, s’y délivrait comme un a priori, excédant et structurant nos projets. C’est une banalité de dire qu’on ne pense pas de la même manière avec un stylo, ses multiples repentirs et réécritures, qu’avec un clavier d’ordinateur permettant de passer du brouillon à la version finale d’un seul jet. C’est encore une banalité de penser qu’un informaticien n’imagine ses projets que dans le cadre déterminé d’un langage programmatique dont il est autant le maître que le serviteur. Penser c’est différer et la différance est technique.
C’est parce que l’espace latent produit des documents d’un nouveau genre qu’il est l’espace contemporain de la vérité. C’est sans doute la raison pour laquelle les technologies CLIP (permettant de générer un document à partir d’un texte) et conversationnelles des LLM, qui ont vu l’essor de l’IA dans la société, donnent une part si importante au langage comme élément de pilotage, signe d’une volonté de discourir.
L’informatique n’est pas un simple outil, mais constitue l’infrastructure de notre être-au-monde. L’ordinateur est apparu dans une première période comme la poursuite de l’épistémologie expérimentale de Claude Bernard. Il s’agissait de modéliser, dans un langage logico-mathématique, des causalités (if…else…) et des boucles pour les introduire dans une machine qui était une espèce de laboratoire parfait permettant toutes les expérimentations dans un environnement contrôlé. Celles-ci étaient des simulations dont l’apogée fut le fantasme de la réalité virtuelle dans les années 90 : on reproduisait la réalité en déplaçant dans une machine à calculer les lois des sciences. Ces dernières ne servaient plus seulement à prévoir des comportements futurs, mais à déplacer les causalités en les artificialisant pour les simuler. Le laboratoire-ordinateur ne servait plus à vérifier les hypothèses, mais à les faire fonctionner indépendamment du monde. Parallèlement, nous avons nourri les machines de données échantillonnées sous une forme binaire, un langage minimal qui les rendait indifférentes. Les textes, les images, les sons sont codés avec le même langage permettant leur interopérabilité.
Le simulacre a alors pris le dessus sur la simulation, l’induction sur la déduction modifiant de part en part la connaissance. Le prix Nobel de chimie accordé à Demis Hassabis et John Jumper pour la prédiction en IA de la structure 3D des protéines marque un tournant d’ampleur dont on peine à imaginer la signification. Nous entrons dans un autre monde : il ne s’agit plus seulement de transformer tous les étants en fond calculable, de pouvoir y appliquer librement nos opérations et nos calculs, de déployer l’Arraisonnement à l’ensemble de la planète (dont la notion de capitalisme est devenue le fourre-tout). Ce monde industriel analysé par Heidegger, dont l’avant-dernier mot était le fantasme d’une réalité simulée décrite par Baudrillard, a cédé la place à la dévastation entendue en un sens extramoral. Le monde n’est plus seulement calculable, la calculabilité est devenue récursive en se nourrissant d’elle-même. Nous fournissons à la machine le fruit de nos échantillonnages pour qu’elle produise, non des simulations scientifiques, mais des simulacres de représentation qui sont ressemblants sans être la stricte répétition des données déjà existantes.
Le simulacre s’est autonomisé de la simulation, parce que les images d’images, les textes de textes et les sons de sons ne sont plus les indices référés à une réalité empirique, mais les expressions du possible. Par là même on abandonne l’ensemble du régime démonstratif de l’hypothético-déductif qui réglait l’élaboration de la connaissance scientifique. Ce régime consistait, d’un point de vue social, en un certain mode de discussion où on élaborait des hypothèses tentant de les soutenir par des preuves, telles que des études sociologiques, des données chiffrées, etc. À présent, plus rien de tel : « D’où tu parles ? » « Pourquoi exclus-tu la possibilité de mon discours ? » « Quelle est ton autorité ? ». Toutes ces questions sont potentiellement légitimes, mais sans le fondement épistémologique de l’hypothético-déductif, elles semblent flotter entre les individualités.
Technologiquement, nous passons du fantasme de la réalité virtuelle à celui de l’imagination artificielle, c’est-à-dire du déplacement des lois connues scientifiquement dans une machine à la production de données au second degré, non indicielles, troublant radicalement la limite entre simulation et simulacre, factualité et facticité. En effet, les images produites sont réalistes, mais irréelles (d’où l’obsession à dévoiler leur irréalité, par exemple en détectant le nombre de doigts ou la forme des pupilles). Les textes d’un LLM n’ont jamais été écrits, mais ressemblent à tout ce qui a déjà été écrit. Cet air de famille factice est en train de devenir la tonalité de l’ensemble de la réalité. Le paradoxe de cette nouvelle documentalité réside précisément dans le fait que ces éléments n’ont jamais existé, mais sont crédibles parce que nous les reconnaissons. Dès lors, ce qui n’a pas eu lieu et le déjà-vu, le factice et le factuel ne se départagent plus nettement.
Ce simulacre sans simulation pourrait bien constituer une poursuite et un dépassement de la réflexion de Baudrillard sur la réalité qui restait marquée par une certaine nostalgie pour l’indicialité. Quand une image est réaliste tout en étant irréelle, alors la simulation comme reproduction artificielle d’un phénomène ou d’un système réel, et le simulacre, comme copie sans original, une représentation qui ne renvoie plus à aucune réalité directe, ne se sépare plus. L’expression du possible ne se distingue plus du signe indiciel parce que la première a été nourrie de la structure indifférente du second. Tout se passe comme si le réalisme était un simulacre qui se souvenait de la simulation. Ce n’est plus l’hyperréalité de Baudrillard, mais le « disréalisme » désignant un réalisme qui est scindé et différé du dedans, comme si quelque chose en lui l’excédait.
L’ordinateur n’est plus un simple outil de simulation isolé du monde réel garantissant un laboratoire sans perturbation extérieure. Il n’est plus cette machine dans laquelle nous nous « immergeons » à travers des interfaces comme un casque de réalité virtuelle ou un gant à retour de force. Il est devenu un générateur de réalité, produisant des documents et des contenus qui s’intègrent directement dans notre quotidienneté et venant en affecter la tonalité. C’est une réalité parallèle, une multiplicité de réalités parallèles, qui vient transformer la prétendue unité ontologique. Dans ce système, la différence entre perception et génération ne tient qu’à un fil : reconnaître une forme apprise, mais jamais vue empiriquement, c’est pouvoir générer des réalismes inexistants. L’art peut être considéré comme le fragile héritier de cette stratégie où pour percevoir il faut recréer en instillant une différence dès l’original. C’est alors que la distinction entre simulacre et simulation ne tient plus.

Chiralités

La chiralité, une propriété géométrique fondamentale découverte par Louis Pasteur au XIXe siècle, et qui fut étudiée par Alan Turing à la fin de sa vie, constitue l’une des caractéristiques les plus intrigantes du vivant. Cette asymétrie moléculaire, comparable à la différence entre la main gauche et la main droite, est omniprésente dans les processus biologiques. L’homochiralité, c’est-à-dire la prévalence exclusive d’une orientation moléculaire spécifique, représente une signature distinctive de la vie telle que nous la connaissons sur Terre. Dans ce contexte, les nucléotides qui composent l’ADN et l’ARN présentent systématiquement une configuration dextrogyre (droite), tandis que les acides aminés constituant les protéines sont tous lévogyres (gauches). Cette uniformité chirale n’est pas une nécessité physique ou chimique absolue, mais plutôt le résultat d’une « décision » évolutive primordiale dont l’origine reste débattue. Cette standardisation moléculaire a permis l’émergence de processus biologiques cohérents et efficaces, essentiels à la vie.
Depuis une quinzaine d’années, des chercheurs explorent la possibilité de créer des cellules miroirs qui inverserait cette chiralité moléculaire afin de produire des médicaments spécifiques, résister à des agents pathogènes conventionnels, ou servir de systèmes biologiques isolés pour la production de substances sensibles. S’il reste d’importantes difficultés d’ingénierie, la crainte de voir se développer une vie miroir parallèle à la vie connue augmente et des scientifiques en appellent à un moratoire immédiat (https://www.science.org/doi/10.1126/science.ads9158). Ils craignent que ce « double » inversé ne vienne envahir les vivants qui n’auraient plus de barrière immunitaire pour se défendre. Le principal problème vient du fait que nos systèmes immunitaires sont conçus pour reconnaître et combattre des bactéries ayant une certaine orientation moléculaire. Les bactéries miroirs, ayant une orientation inverse, ne seraient pas bien détectées ni combattues efficacement. Par exemple, nos défenses immunitaires auraient du mal à découper ces bactéries en morceaux pour les présenter au système immunitaire, et la production d’anticorps serait limitée. Dès lors cette évasion hors de l’immunitaire pourrait marquer une invasion sans précédent de l’écosystème : comme une espèce invasive sans prédateurs naturels, elles pourraient se multiplier rapidement et évoluer en colonisant de nouveaux environnements.
Au-delà de l’aspect biologique, la chiralité offre un cadre conceptuel fécond pour repenser la question de la vérité et du réalisme. La tendance anthropologique à « doubler » la réalité à travers la technique peut être comprise comme une manifestation d’une asymétrie plus fondamentale, inscrite dans la structure même de la matière vivante et de son corps : lorsque je regarde mes mains et que je sens une différence à moi. Le doublement se retrouve, sous des formes diverses, dans de nombreux récits complotistes. Le récit de cette invasion des réalités miroirs n’est pas sans rappeler d’autres récits. En particulier, celui de l’IA qui pourrait venir remplacer l’être humain jusqu’à son extinction totale ou celui de la mécanisation de processus organique. L’histoire est peuplée de ces récits de flux débordants, mêlant les domaines de la nature, des corps et des techniques. C’est le récit ambivalent d’une production technique d’ordre mimétique qui viendrait déborder la réalité elle-même en la redoublant et en la dédoublant. Nous sommes ici au cœur de ce qui articule la vérité et la réalité à travers la technique. Si cette dernière est bien une production humaine, ses résultats excèdent nos projets et, par des boucles de rétroaction, influencent les conditions mêmes de nos projections, faisant qu’une zone grise anthropotechnologique doit être pensée.
Qu’est-ce que cette matérialité miroir si ce n’est une représentation qui, bien qu’étant mimétique, n’est pas la reproduction à l’identique de ce qui existe déjà, mais comme sa doublure inversée ? La chiralité n’est-elle pas alors un concept permettant de décrire notre époque dans la diversité de ses expressions phénoménologiques, dans ses ambivalences au bord de la contradiction et de l’inconsistance ? La chiralité est disparation, concept élaboré par Simondon pour désigner l’existence d’au moins deux ordres de réalité ou deux dimensions qui sont initialement incompatibles ou en tension, mais dont la mise en relation va produire une nouvelle dimension qui les intègre dans une unité supérieure. Cette nouvelle dimension n’était contenue dans aucun des ordres précédents pris séparément. Pour Simondon, la disparation n’est pas une simple différence ou opposition – c’est une tension productive qui appelle une résolution par l’émergence d’une nouvelle structure. Il prend souvent l’exemple de la vision binoculaire : chaque œil perçoit une image légèrement différente (disparate) du même objet. C’est précisément cette disparation entre les deux images qui, une fois intégrée par le cerveau, permet l’émergence de la perception de la profondeur. La profondeur n’était contenue dans aucune des deux images planes prises séparément. La théorie de la disparation permet de comprendre la chiralité non pas comme une simple propriété géométrique mais comme un processus actif de différenciation qui peut produire de nouvelles réalités au niveau structural, fonctionnel et épistémologique. Cette perspective permet de dépasser l’opposition traditionnelle entre nature et artifice. La technique ne serait plus considérée comme une simple extension ou une violation de la nature, mais comme l’expression d’une tendance inhérente à la matière elle-même à produire des reflets, des doubles, des variations et des simulacres, à s’excéder elle-même. C’est aussi que quelque chose dans l’histoire de la vérité ne veut pas de la réalité en tant que celle-ci pourrait constituer un fondement stable et sûr. L’expression la plus intense de cela est bien la technique en tant qu’elle est inextricable de l’humanité.
Si certains réagissent encore devant les possibles de l’espace latent, qui documentent ces réalités-miroirs, en en appelant à une meilleure régulation et contrôle des nouvelles, vraies ou fausses, comme ce sera le cas lors le sommet IA qui se tiendra à Paris en février 2025, c’est qu’on croit toujours à l’autorité d’une vérité qu’on détiendrait en propre. On espère, tout autant qu’on est nostalgique, une réalité communément partagée, comme si une telle chose n’avait jamais existé. C’est tout le discours réactionnaire, dans l’ensemble du spectre politique, sur l’unité brisée en fragments d’une société. C’est encore ceux qui défendent un atterrissage terrestre ressemblant à s’y méprendre à un discours de l’enracinement et qui semblent parfois conjurer, occulter, refouler que la Terre (ou la prétendue nature) est un simulacre, qu’il n’y a aucun fondement garantissant la convergence des discours dans la constitution d’une connaissance. L’impulsion humaine à créer des doubles techniques qui, loin de répéter la réalité, en diffère la vérité, c’est-à-dire la concordance, peut être analysée à travers le prisme de la chiralité. Cette tendance ne relève pas d’une malédiction ou d’une rupture avec la nature, mais s’inscrit dans une logique plus profonde de la matière elle-même. L’être humain, en tant qu’être technique, manifeste une propension à percevoir des lacunes dans la réalité et à y suppléer par des créations artificielles. Quelque chose manque ou n’est pas à sa place (M. Fisher, 2024), voilà pour la présence.
Cette compulsion à la duplication technique pourrait être comprise comme une extension de l’asymétrie fondamentale présente dans notre propre corps. La technique serait ainsi une forme de « chiralité matérielle », produisant des doubles qui ne sont jamais des copies exactes, mais des variations significatives. La notion de « bordure ontologique » prend un sens particulier à travers le prisme de la chiralité. Tout comme une molécule et son image miroir sont à la fois identiques et radicalement différentes, la relation entre le naturel et l’artificiel peut être comprise comme une forme de réflexion asymétrique et disparate.
Cette perspective permet de concevoir la technique non pas comme une simple imitation ou une déformation de la nature, mais comme la production d’une différence significative, comparable à la différence chirale en chimie. La technique trace ainsi une bordure qui n’est ni une simple frontière ni une rupture totale, mais plutôt une zone de transformation et de différenciation.
Cette approche ancre la tendance technique dans la matérialité même du vivant, évitant ainsi les explications purement culturelles ou spirituelles. Elle permet de penser la différence technique comme une forme de variation matérielle plutôt que comme une rupture artificielle. Elle suggère une continuité profonde entre les processus naturels et techniques, tout en maintenant leur différence irreductible, différence qui ne vient pas après coup, mais qui est a priori.
La chiralité offre un modèle subtil pour penser la différence et la répétition. Contrairement à une simple opposition binaire ou à une reproduction identique, elle implique une forme de différence qui est à la fois exacte et incomparable. Cette structure pourrait servir de paradigme pour comprendre d’autres formes de dualité dans la culture et la technique. La critique, devenue si fréquente de l’hubris humaine (ou du capitalisme), masque mal que l’excès prométhéen n’est nullement une propriété dont on pourrait simplement se débarrasser comme on se déshabille d’un vêtement, mais qu’il est plutôt notre épiderme, la zone de contact, infecté, infectant, avec le dehors. Le prométhéisme ne relève donc plus nécessairement de la volonté de puissance, mais pourrait consister en une finitude excédée.
En guise, non de conclusion, mais d’épilogue.
Je ne souhaite pas finir sur un jeu langagier, sur une récursivité de ma réflexivité ou sur une mise en abyme. Mais voilà, ce texte, comme tous les textes, comme toutes les images et les sons à présent, sont douteux. Il se pourrait bien, et tel est le cas je vous l’assure, qu’il soit écrit au moins pour une part par un des logiciels disréalistes. Vous pourriez bien estimer que je suis un faussaire et que je signe d’un nom qui n’est pas le mien, ou alors concevoir les deux faces de la chiralité, l’auteur que je suis n’étant qu’une d’entre elles en se rendant en quelque sorte dépendant de l’autre face, artificielle et infiniment commune.
Approcher la chiralité c’est se libérer du mythe d’une IA autonome (et par conséquent d’un être humain souverain), d’une contre-réalité qui serait simplement fausse, d’une fausseté qui serait l’opposé de la vérité et en dernière instance de la réalité. Approcher la chiralité c’est l’expérimenter : c’est par exemple écrire un texte avec son double, un double qui n’est pas soi et qui vous poursuit, complète des phrases que vous avez commencé à écrire sans les finir, jusqu’au point où vous-mêmes, sans que vous ne sachiez plus qui vous êtes, complète aussi ces phrases. Jusqu’à celle-ci.


The Avalanche of Reversibles
How can we describe the tonality of our era, which runs through contradictory phenomena, without the terms of this description imposing in advance a perspective that claims to evaluate from outside what is happening to us? How can we account for the upheaval in regimes of truth without surreptitiously instituting a mythical past in which these regimes would have been stable, reliable and shared? How can we avoid the ambivalence of “conjuratory enthusiasm” (J. Derrida, 1993), in which critique stages the immensity of an enemy in order to grant itself credit of equal importance, and in which exaltation poorly conceals the impossibility of the future?
It is no doubt because the words we use carry with them certain presuppositions about what delimits the true and the real, and because it is difficult, no doubt impossible, to free ourselves from them entirely. We will therefore have to endure the imperfection of our determinations and our conceptualizations, their misfit with what ought to be named.
For is it even possible to approach this avalanche of reversible discourses that today dissolve every significant position? It is as if what was happening carried a meaning that inverts itself, throbbing in the flickering of its truth value: misunderstanding becomes general. Thus Elon Musk’s gesture was interpreted in multiple ways. Each argument, tied to a list of characterizations, seemed to lead to a contrary argument and to another list, detailed to the point of absurdity, everyone becoming a historian or a neurologist, even though a few years ago, perhaps a few months ago, its Nazi referentiality would not have been debated.
Is this a nightmare in which the worst always happens, as in Fire Walk With Me (1992), where Laura Palmer, staring into the void and apathetic, tells of dreaming that she is falling, faster and faster, until she catches fire? Or is it more ambivalent, because even when we believed we had escaped, moved, from the worst, as was the case in the second round of the legislative elections on July 7, 2024, another figure of the worst seems inexorably to be taking shape and pursuing a discriminatory politics? It is as if we were deprived of reality. When we imagined Trump’s defeat, seized by the vertigo of his victory, we anticipated that this victory could just as well do him an inestimable service in contesting democratic representation. In an analogous way, when, each day going about our business, we read the data on the collapse of biodiversity, we keep going about our business, faster and faster, more and more mechanically.
It is no doubt this agitation of an individual survival, which bears only the name of survival, that affects discourses themselves. Much has been analyzed about conspiracism, fake news and pseudosciences, blaming capitalism, social networks, the collapse of elites and of the authorities that validate discourse, who knows what else. But why does everything thinkable seem to have effectively been thought? Why does this thought seem to have an ever more distant relation to the most common reality? It is not only that everything thinkable is thought in its multiplicity, it is precisely that the counter-real thinkable appears more thinkable than the indices of a reality, however unattainable.
I read the TikTok comments on the dialogue between Mohamed Merah and the RAID, and of course the terrorist is innocent, we are being manipulated, he is a DGSE agent, there is another murderer, the Zionists are behind it all, etc. I come away a little dazed and nauseated. We are not surprised by these discourses, but it is as if they were unleashed and nothing resisted them any longer. For truth exists only if it is veiled: something is being hidden from us, especially if what hides it is reputed to be true. Truth is manipulated because it is within reach. It is as if it were tearing along its lining. Something else exists.
How can we live in the midst of this avalanche of false and bad news that seems to disregard common sense? How can we coexist in this impossible dialogue between conceptions of the world that pursue incoherent objectives? The desire to extricate ourselves from this swamp can provoke various reactions: displaying a will to optimism at all costs, describing micro-phenomena that carry hope, drawing inspiration from alternative and exotic models, predicting that the media overlayer will dissolve in the face of ecological disaster and bring us back to “real” vital needs. If some criticize the pessimism of discourses, it is because they identify descriptions of the state of the world with psychological inflections and thereby perpetuate the reign of subjectivity. Each time we try to come out of this avalanche unscathed, where every event, every discourse, every idea seems reversible as if they contained far more than themselves. By opposing to this flow our good will and the transformation of imaginaries in order to change the world, we no doubt take part in the turbulent multiplication of these whirlpools. We feed the flows. Nothing more.

We still struggle to understand how something like flat-earthism can keep spreading by using arguments, such as refutability, that in another context would be audible. All this seems obvious, and we would like to treat this pseudo-theory with contempt, sweeping it away with a wave of the hand. Why do we even talk about it? Yet we struggle more and more to counter-argue, because it is the structure of argumentation itself and the position of the speakers that are called into question. The differend (J-F. Lyotard, 1983), as a case of conflict between two parties (at least) that cannot be settled equitably for lack of a rule of judgment applicable to both arguments, seems to be spreading and marks the limits of rational consensus. What argument can be used when an ideology is no longer founded on a possible indexicality of reality, however hypothetical, but on a game on a planetary scale in which each discourse delights in the harm it does to other discourses and in the way it affects their supposed authority, where minds wage war not to convince and win but to wound? How can we explain the growing appeal of counter-realities? Without realizing it, we ourselves have turned into a positivist caricature, claiming science and rationality, appealing to objective facts, to scientific articles gleaned from Nature, to reality. Another ontological naivety, ours no doubt. When we refute, we never manage to undo, because the very concept of proof is suspended. Our critique has no effect, especially if it is factual, because in seeking to embody an authority capable of making the truth of discourse and empirical reality converge, we become detestable. It is no doubt that something in truth itself is changing. The game is no longer about an ontological reference (Does the Earth have the attribute of being spherical?), but about discursive references (Is it thinking to believe as an evident fact something that lies beyond experience?).

This generalized trembling of truth is not accidental. It is a paradoxical consequence of the Western history of truth, which does not produce a convergence toward a common reality called the democratization of knowledge, but a generalized conflict of minds in which the aim is to wound the other and to inscribe Evil within Spirit. Discourses no longer have as their regulative ideal to be signs of an ontological adequacy, but to be expressions of relations between human beings: the Earth is flat because your terrestrial roundness is an unthought evidence. Flat-earthers are concerned with what we stand on and try to bring this foundation back to what deserves to be thought. The only way to wake ourselves from our own dogmatic slumber is to utter the negativity of a flat Earth, for such a proposition will certainly wake us: the Earth is not flat, it is flattened. And besides, when one actually meets a flat-earther, one clearly feels that their words make us react, that our body is agitated, that it is not merely ridiculous and absurd, that something like an organic impact of discourse is indeed taking place. The flat-earther delights in the effect of their words on our nervous system. Their truth is in our trembling, not in their referent.
The reversibles, in their incessant flow, in this madly inventive rhythm that Trump, for example, has adopted, where one ineptitude chases away the next and everything is a matter of tempo and gaining speed, make discursive authorities waver and to this end make tremble the very possibility of an adequacy between truth and reality. There is in truth something that escapes the real, because all words exceed themselves, they say the opposite of what they mean and hide because they form networks. Thus the word “antiracism” is haunted by its reversibility, which we never stop talking about. Losing their univocity, words seem to float in the void, like possibles that no perspective on a supposed whole will be able to stabilize. Carbofascism feeds on this floating.
As in a deep dream, it is at the moment when we dream that we are dreaming that we try to wake up in order to free ourselves in a stifled cry. It is at the very instant when the dream redoubles that it splits and presents itself to itself in an inverted and unbearable image. We could very well pursue this discourse indefinitely, half fascinated and falsely frightened by this recursivity of truth that self-affects. We know well these discursive figures that constitute an object in order to intensify by formalizing its redoubling, which would be analogous to its own reflexivity. It is an endless discourse, fascinated and frightened, always finding in its object its own structure.

The Latent Space (of the Other)

The emergence of artificial intelligence technologies has given birth to a fundamental concept that transforms our understanding of truth: the latent space. This concept, which deserves to be defined precisely, designates a complex mathematical system in which information is no longer stored in the form of discrete data (such as files made of 0s and 1s) but as continuous statistical distributions. More concretely, the latent space is a multidimensional representation in which each dimension corresponds to an abstract characteristic that the artificial intelligence has learned from the training data.
To grasp this notion well, it is essential to understand the historical evolution of artificial intelligence systems. The first systems, called “expert systems,” operated according to a deductive logic: they applied predefined rules to analyze situations. For example, to identify a bird, the system used a list of specific criteria: presence of wings, feathers, a beak, etc. This approach, though logical, ran up against the rigidity of its own rules and its inability to handle ambiguous or new cases. As a mathematization of the relation between the definition and the extension of all beings, expert systems have (for now) failed.
Modern machine learning, by contrast, operates by statistical induction. Instead of following explicit rules, the system analyzes thousands, even millions of examples in order to extract statistical patterns. These patterns do not correspond to simple, identifiable characteristics such as “having wings,” but rather to complex mathematical abstractions that the system discovers by itself. The set of these patterns forms what is called the latent space.
This extremely profound change in computing consists in passing from hypothetico-deductive modeling to statistical induction, which contains no ideation even if it can produce its effects. Now this latent space, the fruit of game theory and Bayesian spaces in which each one bets on the other’s bet (A. Longo, 2022), radically transforms the relation between discourse, truth and reality. Indeed, whereas the industrial revolution introduced a technical reproducibility of the indices or traces of reality, such as the imprint of light on a photosensitive surface, latent spaces are expressions of past indices. Thus a latent space can not only recognize a bird it has never seen, which is not part of its training set, if it looks enough like a bird, but it can also generate a nonexistent and credible bird, opening the precipice of simulacrum into reality. We will come back to this.
A remarkable property of the latent space is its continuity. Unlike a traditional system that would classify things in a binary way (bird/non-bird), the latent space allows gradual transitions between concepts. This continuity allows what is called interpolation: the ability to generate coherent intermediate states between different reference points. For example, an AI system can generate an image that lies halfway between a bird and a mountain, thus creating a hybrid creature that retains a surprising visual coherence. This capacity for interpolation rests on a fundamental mathematical principle: in the latent space, all transformations are continuous and differentiable. This means that there are no abrupt jumps between concepts, but rather smooth and progressive transitions. This property is crucial, because it allows the system to generate new content while maintaining coherence with the learned patterns.
The world as latent space is thus made up of continuous entities between a minimum and a maximum, entities that are located in space but that can be folded onto one another in order to create monstrous entities, moving us from ontological differentiation to a metamorphic flux. Because of the continuous variations of one and the same process of folding, all entities are equidistant, there is no distance that cannot be traversed. Being is not substance but a process of folding. Individuation is not separation but continuous inflection. Difference is not opposition but intensive variation (Deleuze, 1988). Thus ontological incongruence is conquered: one can give it a consistency, a credibility, a recognition.
A latent space, in order to produce a credible result, must be maintained in a skilful and exact balance between learning and noise. On one side, it knows only how to reproduce what has already been learned; on the other, it generates only the formless. But by having both, one can create the nonexistent recognizable, in short automate and industrialize mimetic representation. We go beyond not only the imprint of photorealism, but also the hypothetico-deductive modeling of computer simulation to which special effects, virtual reality and video games have accustomed us.
This conception of the latent space has profound implications for our understanding of reality and truth. To simplify, we conceived truth as a correlation (Q. Meillassoux, 2006) between our mental representations and physical reality. This view supposed the existence of an objective reality more or less accessible through empirical proof. Kantian inaccessibility was still one way of this correlation. The latent space upsets this conception by introducing a new form of representation in which the boundary between the real and the possible becomes blurrier. In this new paradigm, truth is no longer a simple question of correspondence with reality, but becomes a navigation in a space of possibilities. Each individual builds their own latent space, their own cartography of possibles, based on their experiences and learnings: they want to learn by themselves and they distrust the knowledge of others. These individual latent spaces may partially overlap, but they are never totally identical, which explains, as a first approximation, the multiplication of divergent interpretations of reality.
Computer files converted into statistical probability lose their indexical discreteness and gain the status of a possibility linked to other possibilities. We then better understand what is at stake in the conflict of minds: we no longer discuss the indexicality of the documents used in the argument, but the inclusion and exclusion of certain possibles to the benefit or detriment of others. What matters from then on is the path through the possibles of the latent space, for it is only this movement that in a certain way gives access to an idea of the totality of the latent space. To exclude a possible, credible though false, falsity being guaranteed only by the discreteness of a document, becomes unbearable because it is the sign of an authoritarian perspective wishing to dominate others. “I have every right to think what I want. This is a democracy!” is a much deeper statement than one might think at first sight. Thought no longer has to think indexicality, each sign being capable of being manipulated to hide its status as expression, but its trajectory in the latent space. Thus I connect the flatness of the Earth to the ice wall, which is linked to the inaccessibility of Antarctica, and so on. It matters little that some connectors are inconsistent; they must not be taken independently of the path they allow from one sign to another sign.
The latent space is always a function of my space and that of the other, a comparison that makes induction possible and renders all proof inoperative. It is because of this alterity of the latent that there is an affectivity of discourses determined not by indices but by the expressions of a will. The only thing that can make this space of the possible consistent is when discourse makes bodies react. Thus, as we have already said, when a flat-earther speaks, our first reaction is that of a nervous shock. We cannot get over it. How can anyone believe such nonsense? Our facial expression reveals our discomfort and this is precisely what is desired: that the body react to the discourse, that it have an impact that expresses, in the last resort, the exceptional character of its possibility. When we encounter an idea that seems absurd to us, our visceral reaction is not simply an emotional rejection — it is the manifestation of a collision between different latent spaces. This collision produces what one might call a “latent dissonance,” a conflict between different structures of possibility. The commonly accepted truth is precisely too common, flat, indifferent to be able to extricate itself from the flatness of the possibles of the latent space. The rejection of “political correctness” is merely another name for this procedure that refutes in advance what is evident, what seems to go without saying, what is common and shared. The aim of the conflict is not to convince, that is, to converge toward a possible unity, but to split in order to wound the latent space of the other, which is no longer anything but that of one person alone, isolated.
There is thus a discursive strategy of the multiplication of possibles in the latent space. Truth no longer concerns the Leibnizian adequacy between reason and reality, an adequacy that would be impersonal. It now operates between several latent spaces, yours and mine, those of all the others, and on the impossibility of privileging one over another without yielding to an authority that nothing grounds except its own self-sufficiency. If conspiracism raves, it is to show that all realism is a controlled hallucination caught between the formlessness of noise and the repetition of what has already taken place. If today all events seem to carry a meaning and its opposite, it is because the possible infiltrates every trait of discourse. This requires developing new epistemic competences: no longer only the ability to distinguish true from false, but also the ability to understand and negotiate different spaces of possibilities.

Simulacrum Without Simulation

Jacques Derrida, and following him Bernard Stiegler, have shown well that natural thought did not exist and that it has always been worked on by technical devices of inscription and retention. It was a way of saying that the conditions of cognition were a function of techniques and that their a posteriori, as constructed by us, was delivered there as an a priori, exceeding and structuring our projects. It is a banality to say that one does not think in the same way with a pen, with its multiple second thoughts and rewritings, as with a computer keyboard that allows one to pass from draft to final version in a single stroke. It is yet another banality to think that a computer scientist imagines their projects only within the determined framework of a programming language of which they are as much the master as the servant. To think is to defer, and différance is technical.
It is because the latent space produces documents of a new kind that it is the contemporary space of truth. This is no doubt the reason why CLIP technologies (allowing a document to be generated from a text) and the conversational technologies of LLMs, which saw the rise of AI in society, give such an important place to language as a steering element, a sign of a will to discourse.
Computing is not a mere tool, but constitutes the infrastructure of our being-in-the-world. The computer first appeared as the continuation of Claude Bernard’s experimental epistemology. The aim was to model causalities (if…else…) and loops in a logico-mathematical language in order to introduce them into a machine that was a kind of perfect laboratory allowing all experiments in a controlled environment. These were simulations, whose apogee was the fantasy of virtual reality in the 1990s: reality was reproduced by moving the laws of the sciences into a calculating machine. The latter no longer served only to predict future behaviors, but to displace causalities by artificializing them in order to simulate them. The laboratory-computer no longer served to verify hypotheses, but to make them function independently of the world. In parallel, we fed machines with data sampled in binary form, a minimal language that made them indifferent. Texts, images, sounds are coded in the same language, allowing their interoperability.
Simulacrum then took precedence over simulation, induction over deduction, modifying knowledge through and through. The Nobel Prize in Chemistry awarded to Demis Hassabis and John Jumper for the AI prediction of the 3D structure of proteins marks a turning point of such magnitude that we struggle to imagine its significance. We are entering another world: it is no longer only a matter of transforming all beings into a calculable resource, of being able to apply our operations and calculations freely to it, of deploying Enframing (Gestell) across the entire planet (for which the notion of capitalism has become the catch-all). This industrial world analyzed by Heidegger, whose penultimate word was the fantasy of a simulated reality described by Baudrillard, has given way to devastation understood in an extramoral sense. The world is no longer merely calculable, calculability has become recursive by feeding on itself. We provide the machine with the fruit of our samplings so that it may produce, not scientific simulations, but simulacra of representation that are resembling without being the strict repetition of already existing data.
Simulacrum has become autonomous from simulation, because images of images, texts of texts and sounds of sounds are no longer indices referred to an empirical reality, but expressions of the possible. In this way the whole demonstrative regime of the hypothetico-deductive, which governed the elaboration of scientific knowledge, is abandoned. From a social point of view, this regime consisted in a certain mode of discussion in which hypotheses were elaborated and one tried to support them with proofs, such as sociological studies, numerical data, etc. Now nothing of the kind: “Where are you speaking from?” “Why do you exclude the possibility of my discourse?” “What is your authority?” All these questions are potentially legitimate, but without the epistemological foundation of the hypothetico-deductive, they seem to float between individualities.
Technologically, we move from the fantasy of virtual reality to that of artificial imagination, that is, from the displacement of scientifically known laws into a machine to the production of second-degree, non-indexical data, radically troubling the limit between simulation and simulacrum, factuality and facticity. Indeed, the images produced are realistic but unreal (hence the obsession with revealing their unreality, for example by detecting the number of fingers or the shape of the pupils). The texts of an LLM have never been written but resemble everything that has already been written. This artificial family resemblance is becoming the tonality of reality as a whole. The paradox of this new documentality lies precisely in the fact that these elements have never existed but are credible because we recognize them. From then on, what has not taken place and the already-seen, the artificial and the factual, can no longer be clearly told apart.
This simulacrum without simulation could well constitute a continuation and an overcoming of Baudrillard’s reflection on reality, which remained marked by a certain nostalgia for indexicality. When an image is realistic while being unreal, then simulation, as artificial reproduction of a real phenomenon or system, and simulacrum, as copy without original, a representation that no longer refers to any direct reality, are no longer separated. The expression of the possible is no longer distinguished from the indexical sign because the former has been fed on the indifferent structure of the latter. It is as if realism were a simulacrum that remembered simulation. This is no longer Baudrillard’s hyperreality, but “disrealism,” designating a realism that is split and deferred from within, as if something in it exceeded it.
The computer is no longer a mere tool of simulation isolated from the real world, guaranteeing a laboratory without external disturbance. It is no longer that machine in which we “immerse” ourselves through interfaces such as a virtual reality headset or a force-feedback glove. It has become a generator of reality, producing documents and contents that integrate directly into our everyday life and affect its tonality. It is a parallel reality, a multiplicity of parallel realities, which comes to transform the so-called ontological unity. In this system, the difference between perception and generation hangs by a thread: to recognize a form that has been learned but never empirically seen is to be able to generate nonexistent realisms. Art can be considered the fragile heir of this strategy in which, in order to perceive, one must recreate by instilling a difference from the original. It is then that the distinction between simulacrum and simulation no longer holds.

Chiralities

Chirality, a fundamental geometric property discovered by Louis Pasteur in the nineteenth century and studied by Alan Turing near the end of his life, constitutes one of the most intriguing characteristics of the living. This molecular asymmetry, comparable to the difference between the left hand and the right hand, is omnipresent in biological processes. Homochirality, that is, the exclusive prevalence of one specific molecular orientation, represents a distinctive signature of life as we know it on Earth. In this context, the nucleotides that make up DNA and RNA systematically present a dextrorotatory (right-handed) configuration, whereas the amino acids that make up proteins are all levorotatory (left-handed). This chiral uniformity is not an absolute physical or chemical necessity, but rather the result of a primordial evolutionary “decision” whose origin remains debated. This molecular standardization allowed the emergence of coherent and efficient biological processes, essential to life.
For about fifteen years, researchers have been exploring the possibility of creating mirror cells that would invert this molecular chirality in order to produce specific drugs, resist conventional pathogens, or serve as isolated biological systems for the production of sensitive substances. While significant engineering difficulties remain, the fear of seeing a mirror life develop parallel to known life is growing, and scientists are calling for an immediate moratorium (https://www.science.org/doi/10.1126/science.ads9158). They fear that this inverted “double” could invade living beings who would no longer have an immune barrier to defend themselves. The main problem comes from the fact that our immune systems are designed to recognize and fight bacteria with a certain molecular orientation. Mirror bacteria, having an inverse orientation, would not be well detected or effectively fought. For example, our immune defenses would have trouble cutting these bacteria into pieces to present them to the immune system, and the production of antibodies would be limited. This escape from the immune could then mark an unprecedented invasion of the ecosystem: like an invasive species without natural predators, they could multiply rapidly and evolve by colonizing new environments.
Beyond the biological aspect, chirality offers a fertile conceptual framework for rethinking the question of truth and realism. The anthropological tendency to “double” reality through technology can be understood as a manifestation of a more fundamental asymmetry, inscribed in the very structure of living matter and of its body: when I look at my hands and feel a difference from myself. Doubling is found, in various forms, in many conspiracist narratives. The narrative of this invasion of mirror realities is not without resemblance to other narratives. In particular, that of the AI that could come to replace the human being until total extinction, or that of the mechanization of organic processes. History is populated with these narratives of overflowing flows, mixing the domains of nature, bodies and techniques. It is the ambivalent narrative of a technical production of a mimetic order that would overflow reality itself by redoubling it and splitting it. We are here at the heart of what articulates truth and reality through technology. If the latter is indeed a human production, its results exceed our projects and, through feedback loops, influence the very conditions of our projections, so that an anthropotechnological gray zone must be thought.
What is this mirror materiality if not a representation which, though mimetic, is not the identical reproduction of what already exists, but its inverted lining? Is chirality not then a concept that allows us to describe our era in the diversity of its phenomenological expressions, in its ambivalences at the edge of contradiction and inconsistency? Chirality is disparation, a concept elaborated by Simondon to designate the existence of at least two orders of reality or two dimensions that are initially incompatible or in tension, but whose putting into relation will produce a new dimension that integrates them in a higher unity. This new dimension was contained in neither of the previous orders taken separately. For Simondon, disparation is not a simple difference or opposition – it is a productive tension that calls for a resolution through the emergence of a new structure. He often takes the example of binocular vision: each eye perceives a slightly different (disparate) image of the same object. It is precisely this disparation between the two images which, once integrated by the brain, allows the emergence of the perception of depth. Depth was contained in neither of the two flat images taken separately. The theory of disparation allows us to understand chirality not as a simple geometric property but as an active process of differentiation that can produce new realities at the structural, functional and epistemological levels. This perspective allows us to go beyond the traditional opposition between nature and artifice. Technology would no longer be considered a mere extension or violation of nature, but as the expression of a tendency inherent in matter itself to produce reflections, doubles, variations and simulacra, to exceed itself. It is also that something in the history of truth does not want reality insofar as it could constitute a stable and secure foundation. The most intense expression of this is indeed technology insofar as it is inextricable from humanity.
If some still react to the possibles of the latent space, which document these mirror-realities, by calling for better regulation and control of news, true or false, as will be the case at the AI summit to be held in Paris in February 2025, it is because they still believe in the authority of a truth that they would hold as their own. They hope, as much as they are nostalgic, for a commonly shared reality, as if such a thing had never existed. This is the whole reactionary discourse, across the entire political spectrum, about the unity of a society broken into fragments. It is also those who defend an Earthbound landing that resembles, to the point of confusion, a discourse of rootedness and who sometimes seem to ward off, conceal, repress that the Earth (or so-called nature) is a simulacrum, that there is no foundation guaranteeing the convergence of discourses in the constitution of knowledge. The human impulse to create technical doubles which, far from repeating reality, defer its truth, that is, its concordance, can be analyzed through the prism of chirality. This tendency is neither a curse nor a rupture with nature, but is part of a deeper logic of matter itself. The human being, as a technical being, manifests a propensity to perceive gaps in reality and to make up for them with artificial creations. Something is missing or is not in its place (M. Fisher, 2024), that is what presence amounts to.
This compulsion to technical duplication could be understood as an extension of the fundamental asymmetry present in our own body. Technology would thus be a form of “material chirality,” producing doubles that are never exact copies, but significant variations. The notion of “ontological border” takes on a particular meaning through the prism of chirality. Just as a molecule and its mirror image are at once identical and radically different, the relation between the natural and the artificial can be understood as a form of asymmetrical and disparate reflection.
This perspective allows us to conceive technology not as a simple imitation or deformation of nature, but as the production of a significant difference, comparable to chiral difference in chemistry. Technology thus traces a border that is neither a simple boundary nor a total rupture, but rather a zone of transformation and differentiation.
This approach anchors the technical tendency in the very materiality of the living, thus avoiding purely cultural or spiritual explanations. It allows us to think technical difference as a form of material variation rather than as an artificial rupture. It suggests a deep continuity between natural and technical processes, while maintaining their irreducible difference, a difference that does not come after the fact, but is a priori.
Chirality offers a subtle model for thinking difference and repetition. Unlike a simple binary opposition or an identical reproduction, it implies a form of difference that is at once exact and incomparable. This structure could serve as a paradigm for understanding other forms of duality in culture and technology. The now so frequent critique of human hubris (or of capitalism) poorly conceals that Promethean excess is in no way a property of which one could simply rid oneself as one takes off a garment, but that it is rather our epidermis, the zone of contact, infected, infecting, with the outside. Prometheanism would therefore no longer necessarily stem from the will to power, but could consist in an exceeded finitude.
By way of, not a conclusion, but an epilogue.
I do not wish to end on a language game, on a recursivity of my reflexivity or on a mise en abyme. But here it is: this text, like all texts, like all images and sounds now, is doubtful. It may well be, and such is the case I assure you, that it was written at least in part by one of the disrealist software programs. You might well consider that I am a forger and that I sign with a name that is not mine, or else conceive the two faces of chirality, the author that I am being only one of them, making himself in a way dependent on the other face, artificial and infinitely common.
To approach chirality is to free oneself from the myth of an autonomous AI (and consequently of a sovereign human being), of a counter-reality that would be simply false, of a falseness that would be the opposite of truth and in the last instance of reality. To approach chirality is to experience it: it is for example to write a text with one’s double, a double who is not oneself and who pursues you, completes sentences that you began to write without finishing them, to the point where you yourself, without knowing any longer who you are, also complete these sentences. Up to this one.


https://aoc.media/opinion/2025/02/06/chiralites-apres-la-verite