Machines et dispositifs

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Une machine : Signal to Noise, LAb[au], BIAN 2014

Une machine est un objet intégré dont le fonctionnement tend vers l’autonomie et vers la régularité. Un dispositif est quelque chose qui communique avec d’autres objets ou événements selon une certaine disposition. Chaque élément est positionné sur une carte qui n’est pas fonctionnelle mais relationnelle. Machine et dispositif ne sont pas des entités ontiques séparées mais des polarités analytiques. Chaque oeuvre contient ces polarités, leur proportion permet de distinguer l’art numérique (machine portée à sa limite intérieure) et l’art …comment le nommer ?… (dispositif porté à sa limite extérieure).

Un dispositif a un niveau d’indétermination, c’est-à-dire d’ouverture, plus grand dans le mesure où son opération n’est pas le fonctionnement instrumental mais la disposition. On attend pas du dispositif qu’il fonctionne. Ceci lui permet de se lier à des éléments appartenant à un autre champ que lui. Non seulement à d’autres machines, mais également à des structures qui lui sont étrangères, des structures sociales par exemple. La machine peut également intervenir sur un autre champ, mais elle va modeler celui-ci à son image, alors que le dispositif le laisse tel quel.

La distinction entre la machine et le dispositif permet de comprendre pourquoi l’art dit « numérique » a tant de mal à investir un espace d’exposition : les oeuvres semblent souvent posées au hasard, comme isolées les unes des autres, séparées du monde extérieur et ne communiquant qu’avec une intériorité autoréférentielle dont l’objet serait la machine fonctionnelle elle-même. La machine, du fait de son idéal d’autonomie, ne parvient pas à communiquer, comme sait le faire un dispositif, avec l’espace muséal qui est une antériorité matérielle déterminant pour une grande part la perception de l’objet. Cette coupure prend la forme concrète du cabinet, de la cellule, du cube qui tentent de neutraliser tout ce qu’il y a autour. La machine fait émerger un espace autonome idéal qui est celui du fonctionnement même : elle fonctionne ou elle ne fonctionne pas. Cette attente fonctionnelle fait qu’on se demande comment elle fonctionne (quelles sont les relations de causalité interne). La machine s’expose selon la modalité classique et moderne de l’objet immanent, elle doit contenir un monde. L’interactivité devient un outil pour consolider cette autonomie en intégrant les spectateurs dans la solitude idéale du fonctionnement : spectateur et machine font corps selon une causalité en feedback.  Pour que dispositif il y ait, il ne faut pas seulement réseau mais aussi hétérogénéité des choses mises en réseau. Il faut que le dispositif se libère de la soumission au centre : toutes choses ne doit pas se réduire à ce qui est au centre. La machine poursuit le destin de l’instrumentalité et même si les objectifs de celle-ci ne sont pas comparables avec l’instrumentalité technique à laquelle nous avons affaire quotidiennement, elle en poursuit la structure et la logique.

Un dispositif : Constant Dullaart – © vinciane verguethen, courtesy xpo gallery

Le dispositif peut quant à lui ne plus fonctionner du tout, parce que le non-fonctionnement est une modalité de la disposition. Cette modalité nous la nommons le barrage, en tant que suspend temporaire d’un flux donné. Le dispositif ne fonctionne pas, il est un réseau : l’objet n’est jamais seul, il est relié à une prise électronique qui l’alimente en énergie, ce courant circule dans des fils, traverse les murs, travers la terre, va dans une centrale qui mobilise la puissance hydraulique ou la fision nucléaire. Le dispositif est hétérogène. Il fait communiquer des matières numériques et analogiques, il ne se limite à aucun médium et abandonne donc la tendance moderniste contenue dans la machinerie de l’art nunérique. Le dispositif pourrait ne contenir aucun fonctionnement, aucune machine, aucune causalité. Là n’est pas sa question.

La machine est littérale : sa fonction doit être véritable, son opération doit être proche de son expression. Le fait qu’une génération ait réellement lieu ou non, est une question qui a du poids envers une machine. Le fait qu’un dessin interactif soit réellement en temps réel importe. Ceci a aussi pour conséquence un caractère explicite de l’explication : le langage devrait être capable de dire ce que c’est. Le dispositif est quant à lui à distance de lui-même : sa fonction peut être simulée ou même simplement représentée, parce que comme objet hétéronome, il se connecte avec des champs préexistants, par exemple les habitudes perceptives du public. Pas besoin pour questionner le numérique de faire du numérique. Le mode d’emploi, s’il existe, ne pourra jamais réduire ce qui est, parce que le langage n’est pas au-dessus de toutes les choses. C’est une chose parmi d’autres : le cartel est une disposition qui ne surplombe aucune autre disposition. Il n’y a pas de métalangage. Il n’est plus nécessaire de créer une autre instrumentalité (une utopie technique) pour ouvrir un horizon, celui-ci est ouvert avant l’oeuvre par d’autres structures (pop art de l’époque Internet). Le dispositif nous fait savoir que de telles utopies fonctionnalistes ne sont pas sans rapport avec le système de domination en place et se lie aux alibis socio-politiques de toutes sortes et à une dimension spectaculaire qui prend, par exemple, la ville comme terrain de jeu.