Toutes les époques (ou comment exposer l’extinction)

Si le discours médiatique sur l’IA s’est concentré sur la promesse et l’inextricable crainte d’une disruption, le présent étant dans ce cadre purement et simplement balayé par le futur, l’évolution des réseaux artificiels de neurones semble ouvrir la possibilité d’un autre discours et d’une autre temporalité où c’est le passé qui vient comme suspendre le présent.

En effet, les réseaux artificiels de neurones consistent en une induction statistique par laquelle, en fournissant à un logiciel de grandes quantités d’informations, il apprend à produire des résultats ressemblants. Le degré de cette ressemblance est déterminé, au sein du logiciel puis de l’être humain, par la relation entre l’induction qui homogénéise et le bruit qui diversifie jusqu’au point où le résultat peut devenir illisible.

Or le propre de ces stocks d’informations c’est d’être une figure du passé. Stocker de l’information c’est conserver ce qui a eu lieu. La trace vient donc alimenter ce qui peut advenir, une nouvelle donnée qui n’est pas seulement la répétition à l’identique de ce qui a eu lieu, mais qui entretient une ressemblance avec lui. Dans cette ressemblance, il y a une dialectique entre la répétition et la différence, équilibre ou déséquilibre qui va de l’identique mimétique au bruit. Le logiciel apprend à poursuivre une base de données, à continuer une série au-delà des limites de ce qui s’est passé tout en semblant rester dans la même famille.

Ceci advient au moment même où par ailleurs les conditions matérielles de l’Histoire semblent pouvoir s’arrêter parce que l’extinction de l’espèce humaine apparaît de plus en plus probable. En l’absence de témoin, ce que nous avons nommé l’Histoire cesserait dans sa constitution même. Or que le passé des données massives viennent alimenter les possibles d’une série qui se poursuit constitue un écho de cette possibilité extinctive.

Sous une forme abrégée, j’avais désigné cette relation entre les données massives, les réseaux artificiels de neurones et l’extinction, comme le destin égyptien de notre civilisation. Tout se passe comme si nous constituions par anticipation un monument à l’espèce disparue que nous allons devenir, produisant par là même un témoin non-humain mais technique de ce passé que nous sommes à nous-mêmes. Ce récit n’est pas celui du futur mais du présent.

L’extension de la finitude individuelle à la finitude de l’espèce ouvre et ferme dans le même mouvement l’absolu en tant que ce qui est délié : la déliaison qui excéderait l’onto-théologie consisterait en ceci que nous allons disparaître, jusqu’au dernier et qu’ainsi nous n’avons d’autre accès par anticipation au futur que la biffure.

En ce sens, l’automatisation de la ressemblance, qui est une des possibilités des réseaux artificiels de neurones, est non seulement le précieux symptôme de notre époque mais vient modifier jusqu’à l’historicité elle-même, c’est-à-dire la manière de constituer l’Histoire. Et on ne peut que se mettre à rêver à la relation entre cette dynamique de la ressemblance automatique et l’éternel retour nietzschéen : non pas que le même revienne mais le vouloir du même qui peut être entendu comme le projet de l’imagination artificielle en son entier. On pense aussi à Derrida et au lien entre l’archive et l’avenir.

Par l’imagination artificielle, nous comprenons d’une part que nous ne possédons pas des facultés (imagination, intuition, entendement, raison) comme notre propriété, mais qu’elles sont toujours le fruit d’une attribution relationnelle, dans la subjectivité comme dans l’intersubjectivité. C’est pourquoi il n’y a pas de transparence à soi des facultés, il n’y a pas de clarté de la conscience. Nous entendons également la solidarité profonde et structurelle entre la matérialité de l’extinction et les développements technologiques qui ne sont, eux aussi, qu’une formation matérielle (et il n’y a aucune raison de considérer la volonté humaine qui présiderait à leur constitution comme étant hors de cette matérialité).

Derrière le discours volontariste de l’innovation qui affiche ses objectifs comme autant d’impossibilités, se cache une pulsion disnovative : le futur ne bouscule pas nos habitudes, c’est bien la répétition du passé qui pourrait produire l’image d’un avenir disloquant la distinction entre la répétition et la différence.

Cette disnovation qui est la réalité de l’innovation, a pris la forme dans mon travail artistique d’une recherche sur :

– La dislocation (http://chatonsky.net/category/corpus/dislocation), c’est-à-dire la relation entre notre culture et les ruines.

– L’hyperproduction (http://chatonsky.net/category/corpus/hyperproduction), c’est-à-dire de la capacité des machines à produire plus que nous ne pouvons percevoir produisant par là même le paradoxe d’une production humaine des techniques qui outrepasse les capacités de son « auteur » et qui semblerait autonome.

the bear is black. the sky is blue. the nose is black. the head of a bear. the grass is green. the nose is black. the water is white. the rocks are green. the snow is on the ground. the sky is blue. the dog is black. the snow is white. the sky is blue. the top of the bear is black. the sky is white

– L’imagination artificielle (http://chatonsky.net/category/corpus/ami), c’est-à-dire de l’antériorité de l’image sur le concept dans le jeu de synthèse et d’unification des facultés humaines et des dispositifs technologiques, ceci ayant comme conséquence d’appliquer une boucle relationnelle à la question transcendantale.

– L’extinction (http://chatonsky.net/category/corpus/extinction), c’est-à-dire l’avenir entendu comme la possibilité de notre disparition collective supprimant la capacité même à témoigner de la disparition.

Cette quadruple approche a eu comme conséquence, à partir de 2010, de déployer une méthodologie d’exposition : placer les visiteurs dans la posture spéculative de leur propre extinction, en observant des machines semblant fonctionner toutes seules et étant comme les seules traces de notre disparition, afin de revenir plus intensément au présent. Par là même on tente de développer une esthétique de la séparation : s’il est possible de donner à percevoir notre absence c’est d’une part que l’imagination est le premier pouvoir de synthèse des facultés et c’est d’autre part que la perception est toujours en tension avec le pouvoir de déliaison de l’absolu. Ce dispositif spéculatif n’est pas sans rapport avec le sublime mais alors qu’habituellement celui-ci nous place devant un objet extérieur qui n’est pas proportionné à nos facultés, avec l’extinction c’est nous-mêmes qui somme en défaut : nous manquons à l’appel et nous sommes en capacité d’imaginer cette absence. Le dehors reste impassible, il n’est ni grand ni petit, il perd toute échelle parce que nous spéculons sur un monde sans nous. Le précaire équilibre transcendantal est alors déjoué non du fait d’un changement externe mais d’un suppression interne : nous ne serons plus, non pas individuellement mais comme espèce, laissant impensé cette disparition de sorte que nous imaginons l’absence à deux niveaux. Le premier est la présence à soi, la seconde la possibilité de la trace mémorielle qui permet la temporalisation.