Ahumains

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Dans L’Inhumain, Lyotard distingue deux formes d’inhumains. Le premier est le développement techno-scientifique qui se comporte de façon inhumaine à notre égard dans la mesure ou son mouvement semble autonome et dépasser toute prise politique. Le second est l’art. Reprenant la fameuse pensée d’Adormo quant à l’inhumanité de l’art par rapport aux artistes, Lyotard montre combien les oeuvres sont incommensurables (sublime) à la perception. Cette distinction est compliquée dans le dernier article de l’ouvrage, « Domus et la mégapole », puisque l’art n’est pas dépositaire d’une résistance par rapport au développement économique, mais participe de celui-ci (« Même le témoin est un traître », il reprend là l’idée de Primo Lévi et en déplace le champ d’application). Cette ambiguité, que l’on retrouve sous une forme encore plus radicale dans Économie libidinale, est simplement pointée et non développée.

Si la notion d’inhumain revendique la corrélation entre ce qui est inhumain et ce qui est humain, le premier ne se définissant que négativement puisque c’est sa relation à nous qui le détermine, on ne peut qu’être frappé par les liens qui se tissent entre ce livre et certaines problématiques contemporaines. Il n’y a qu’à lire « Si l’on peut penser sans corps » pour voir se poser les questions d’une vie humaine hors de la terre et de la durée même du soleil comme condition du vivant que nous sommes. Mais Lyotard en approchant les inhumains dans leur relationnalité à notre égard présuppose un rapport du sujet à l’objet.

Sans doute faut-il proposer un nouveau concept, l’ahumain, pour pouvoir refaire la genèse de la relationnalité et de son absence, afin donc d’approcher la possibilité de la destruction et du néant. Le mouvement de l’ahumain est le flux et il peut avoir plusieurs vitesses. Une vitesse rapide (cette rapidité étant relative à notre propre durée existentielle) dont les technologies sont la forme la plus visible. Le projet « Capture » en est un exemple : une machine qui ne cesse de produire rapidement. Une vitesse lente, si lente qu’elle est quasi-immobile, mais cette immobilité n’est pas un attribut de la matière elle-même, elle est aussi relative. « Télofossiles » travaille cette lenteur minérale qui est prise dans des dimensions cosmologiques.

Ces ahumains qui ne se rapportent pas à nous, constituent pourtant un nouvel imaginaire et pour ainsi dire une nouvelle perception. C’est sans doute là le paradoxe que nous soyons poussés, en particulier par les sciences, à accepter du non-corrélatif et que celui-ci, cette absence même de relation, ouvre la possibilité de nouvelles conditions pour la pensée. C’est bien que « se rapporter à » a au mieux deux sens : la corrélation et le rapport incommensurable. Ce dernier fait que ce à quoi on ne peut pas s’ajuster, cette défaillance de l’appareillage transcendantal, devient en soi un objet d’expérience. Et c’est sans doute en ce point, dans lequel peut se glisser aujourd’hui l’art, que les nouvelles formes de réalisme et l’empirisme transcendantal deleuzien trouve une conjonction surprenante.