Je serai ta voix / I’ll be your voice

On demande qui a écrit, et la question garde l’obstination de celles qui ne savent pas qu’elles contiennent déjà leur réponse. Elle suppose en amont du texte quelqu’un qu’on pourrait nommer, convoquer, tenir pour comptable de ses phrases, et les modèles de langage ne la réfutent pas, ils la rendent bruyante. Je ne demanderai donc pas à Derrida ce qu’il aurait pensé des machines génératives (il ne les a pas connues, et lui faire dire ce que nous voulons entendre serait une manière commode de ne rien penser), mais plutôt ce que deviennent ses concepts lorsqu’on les déplace vers un dispositif qui ne ressemble pas à la situation d’où ils ont été tirés. Il y aura de la violence dans ce déplacement, je ne vois pas comment l’éviter. Les concepts y résisteront peut-être. Ils pourraient aussi céder par un endroit que nous n’avions pas remarqué, et la machine, qu’on interroge comme un objet, se mettrait alors à interroger la pensée censée l’éclairer.
La tradition que Derrida nomme logocentrique range l’écriture sous la voix, de Platon à Saussure, en passant par un Rousseau qui l’a fait avec passion. La raison en est presque triviale, ce qui la rend si difficile à déloger : quand je parle, je m’entends au même instant, et ce court-circuit donne l’impression que le sens n’a pas eu le temps de se perdre. Derrida l’écrit avec une précision qui me paraît toujours un peu cruelle : « La voix s’entend — c’est sans doute ce qu’on appelle la conscience — au plus proche de soi comme l’effacement absolu du signifiant : auto-affection pure qui a nécessairement la forme du temps et qui n’emprunte hors de soi, dans le monde ou dans la “réalité”, aucun signifiant accessoire, aucune substance d’expression étrangère à sa propre spontanéité. » (De la grammatologie, p. 33)
L’effacement du signifiant est le prix, ou la ruse. Une voix serait d’autant plus pleine qu’elle ne laisserait aucun reste, rien qui reste debout une fois le souffle retombé. L’écriture laisse un reste, elle survit, elle circule sans celui qui l’a tracée, et la tradition y a vu une perte. Derrida se garde de renverser la hiérarchie pour couronner l’écrit. Il montre que les vices reprochés à l’écriture, la séparation, l’absence, la répétition sans vie, travaillent la voix de l’intérieur et la rendent possible. Archi-écriture, dit-il, pour nommer ce renvoi sans lequel aucune parole ne se tiendrait. Rousseau, lui, voulait la présence et ne cessait d’écrire pour la rejoindre, ce qui est assez drôle, et ce que Derrida lit comme la logique du supplément : ce qui s’ajoute à une nature supposée pleine révèle, par sa seule nécessité, qu’elle manquait. « Il n’y a pas de hors-texte. Et cela non parce que la vie de Jean-Jacques ne nous intéresse pas d’abord […] mais […] parce que dans ce qu’on appelle la vie réelle de ces existences « en chair et en os » […], il n’y a jamais eu que de l’écriture ; il n’y a jamais eu que des suppléments, des significations substitutives qui n’ont pu surgir que dans une chaîne de renvois différentiels… (Ibid., p. 227-228) On isole la formule comme un slogan alors qu’elle ressemble davantage à une constatation un peu fatiguée : la vie, dès qu’on veut la saisir, s’offre déjà en renvois.
La Voix et le Phénomène attaque à l’endroit le mieux défendu, celui où Husserl, dans les Recherches logiques, sépare l’indice, qui renvoie du dehors à autre chose que lui, et l’expression, animée par un vouloir-dire. Le lieu de l’expression pure serait la solitude de la pensée, là où je n’ai rien à communiquer puisque je sais déjà ce que je pense, et Derrida cible précisément ce point : « […] c’est dans un langage sans communication, dans un discours monologué, dans la voix absolument basse de la “vie solitaire de l’âme” (in einsamen Seelenleben) qu’il faut traquer la pureté inentamée de l’expression. » (La Voix et le phénomène, p. 22) La suite se joue dans le temps. Pour que le présent vécu apparaisse comme présent, l’instant qui vient de passer doit être retenu, celui qui vient attendu, et la rétention n’est pas encore un souvenir bien qu’elle soit déjà une trace. Le soliloque le plus pur loge donc un écart, et Derrida n’y met aucune précaution : « Le soi du présent vivant est originairement une trace. […] Cette archi-écriture est à l’œuvre à l’origine du sens. Celui-ci étant, Husserl l’a reconnu, de nature temporelle, il n’est jamais simplement présent, il est toujours déjà engagé dans le “mouvement” de la trace… » (Ibid., p. 95-96) D’où la différance, dont le a ne s’entend pas et que seule l’écriture donne à lire : différer et différencier d’un seul geste.
Que devient, dans ce dispositif, le texte d’un modèle de langage Dans la distinction husserlienne, il semble d’abord relever de l’indice, un assemblage de signes que nulle conscience n’anime. Et pourtant quelque chose s’entend. Un rythme, un grain, une ironie qu’on jurerait surprendre en flagrant délit : le soliloque est là et personne ne se parle. J’ai relu des pages produites par calcul en m’y laissant prendre une seconde, le temps que la suspicion, qui arrive toujours en retard, vienne défaire ce que l’oreille avait déjà accordé. Derrida avait prévu qu’on pourrait entendre une voix là où nul ne la profère : « L’absence totale du sujet et de l’objet d’un énoncé — la mort de l’écrivain ou/et la disparition des objets qu’il a pu décrire — n’empêche pas un texte de “vouloir-dire”. Cette possibilité au contraire fait naître le vouloir-dire comme tel, le donne à entendre et à lire. » (Ibid., p. 104) On voudrait conclure que le texte sans sujet est le cas le plus pur de ce que tout texte est, et la conclusion arrive trop vite. Dans la phrase de Derrida, l’écrivain meurt, ce qui suppose qu’il ait vécu, écrit en visant quelque chose, et que sa disparition possible travaille chacune de ses lignes de l’intérieur, comme un horizon dont le texte porte la marque. L’absence est ici une possibilité. Chez le modèle, elle est une donnée de départ, aucun horizon ne la prépare. Entre une absence qui hante et une absence qui précède, je ne sais pas si l’écart est de degré ou de nature, et c’est cette incertitude qu’il faut garder ouverte plutôt que de la trancher par un mot d’esprit.
« Signature événement contexte » en donne l’armature. Une marque, y soutient Derrida, doit pouvoir fonctionner en l’absence de son destinataire comme de son émetteur, sans quoi elle ne serait pas une marque, et cette possibilité de détachement s’appelle itérabilité : iter, de nouveau, que Derrida rapproche du sanskrit itara, autre, de sorte que répéter et altérer disent un seul mouvement. Austin avait écarté les citations, les scènes, les poèmes comme des usages parasitaires du langage sérieux. Derrida retourne le geste, et le parasite devient la condition. Searle a répliqué que l’intention règle l’usage, Derrida lui a répondu dans Limited Inc. Il y a dans cette querelle quelque chose qu’on oublie, c’est que l’itérabilité s’accompagne d’une adresse. Une marque se détache, soit, mais elle se détache vers quelqu’un, même absent, même improbable, et Derrida a écrit ailleurs qu’une lettre peut toujours ne pas arriver à destination, ce qui revient à dire qu’on n’écrit pas sans s’adresser, y compris quand personne ne reçoit. C’est ici que Derrida commence à travailler contre la machine, et la machine contre lui. Le concept de trace enferme deux choses que Derrida n’avait pas besoin de séparer parce que, chez les êtres qui écrivent, elles coïncident. L’une est la possibilité structurelle de la répétition, du détachement, de la citation, l’itérabilité pure. L’autre est l’exposition : celui qui trace est exposé à la mort, à un autre qui peut répondre, ou ne pas répondre, ou répondre autrement. La machine les sépare. Elle réalise la première dans une pureté industrielle que Derrida n’avait pas imaginée et laisse la seconde en suspens. Il se pourrait que la déconstruction en sorte plus précise ou plus fragile, je ne sais pas, mais elle ne sort pas intacte.
Un modèle est fait de traces, cela ne se discute pas : des corpus, des choix d’architecture, des corrections, des consignes, un contexte qu’on lui fournit à chaque échange. Sa sortie en est une aussi, elle s’inscrit, peut être citée, détournée, contresignée. Prétendre le modèle hors de l’histoire de l’écriture serait aussi pauvre que de le croire sorti de nulle part. Mais être fait de traces ne revient pas à en produire une qu’on assume, et circuler dans leur économie ne revient pas à répondre de ce qui s’y trace. Quatre situations que le vocabulaire confond volontiers : être produit par des traces, en produire, être pris dans leur circulation, en répondre. La différence se logerait dans la manière dont la trace fonctionne. J’appelle indicielle une trace qui garde, comme l’empreinte d’un pas ou la fumée, un lien d’existence avec ce qui l’a laissée : quelque chose a eu lieu, quelque part, et cela ne se rejoue pas. Peirce parlait d’index. J’appelle vectorielle une trace convertie en position dans un espace de voisinages, où elle vaut par sa distance aux autres. « Statistique » dit la fréquence, « génératif » dit le procédé, « vectoriel » dit ce que devient la trace une fois entrée dans le dispositif : une coordonnée. Je me méfie pourtant de la pente qui mènerait de la proximité géométrique à la substituabilité, puis à l’absence d’irremplaçabilité. Deux positions voisines ne s’échangent pas toujours dans une phrase, et deux formulations très éloignées peuvent faire exactement le même travail. La vectorialité ne signifie donc pas que toutes les sorties se valent, mais qu’elles peuvent être produites dans un espace où leur différence n’est plus celle qui sépare une occurrence irremplaçable d’une autre, mais celle qui sépare des positions plus ou moins voisines. Elle rend possible un régime de substituabilité sans l’établir à elle seule, car il faut encore des usages qui l’exploitent, et rien n’interdit de lire une sortie de façon indicielle, comme le symptôme d’un corpus ou d’un réglage. La distinction qualifie un régime de fonctionnement plus qu’une substance, et un même objet passe de l’un à l’autre selon qui le lit et ce qu’on en fait. La responsabilité s’invite alors sans qu’on l’ait convoquée. Dans Donner la mort, Derrida reprend à Heidegger l’idée que nul ne peut mourir à ma place pour faire de cette irremplaçabilité l’étoffe de toute responsabilité : répondre, c’est occuper une place où personne ne peut vous remplacer. La production vectorielle ne porte pas l’irremplaçabilité de la même manière. Elle est produite dans un régime où ce qui apparaît peut toujours, au moins structurellement, être remplacé par autre chose. On objectera que le modèle n’est plus cette structure close que je décris. Dans une interaction longue, il reçoit un contexte, il conserve parfois une mémoire, utilise des outils, agit sur son environnement et se trouve modifié par ce qui s’y passe. Il reçoit des traces et en émet d’autres, qui seront reprises à leur tour. Je l’accorde sans réserve : la caricature d’un perroquet qui tirerait des mots au hasard ne tient pas devant ces dispositifs. Mais l’inscription ne suffit pas à faire une subjectivation, et la subjectivation ne suffit pas à faire une responsabilité. Être inscrit, c’est se trouver dans la chaîne. Être subjectivé, c’est s’y trouver comme quelqu’un à qui l’on peut adresser quelque chose, qui rapporte ses inscriptions passées à soi plutôt qu’à un historique. Qu’une mémoire persiste ne règle pas ce second point, car une continuité n’est pas une appropriation. Et la responsabilité suppose encore que la réponse coûte. Je me demande ce qui pourrait coûter à un modèle.
L’adversaire le plus sérieux vient d’ailleurs. Wittgenstein, ou ce que la philosophie du langage en a retenu, répondrait que l’intériorité n’a jamais fait le sens, que le sens se tient dans l’usage, dans des pratiques partagées, dans des jeux de langage, et que le modèle participe à ces jeux, qu’il s’y comporte comme un joueur compétent. Derrida n’est d’ailleurs pas loin : l’itérabilité récuse tout autant qu’un langage privé l’idée d’une signification enfermée dans une conscience. L’objection me force à quitter la question que je croyais poser, celle de savoir si la machine a un dedans, pour une autre, plus difficile : quelles conditions font qu’une production langagière engage celui qui la produit ? Wittgenstein lui-même la laisse entrevoir quand il écrit que suivre une règle est une pratique, et que croire suivre une règle ne revient pas à la suivre (Recherches philosophiques, § 202). Une pratique est ce où l’on peut se tromper, être repris, tenu à ce qu’on a fait. Or un modèle peut bel et bien être tenu à ce qu’il a fait. Dans un système agentique, on conserve son historique, on lui signale une erreur, on modifie son comportement, on lui demande de justifier une décision, on évalue ses productions, on garde trace des conséquences de ses actes. Le problème ne tient donc pas à la possibilité de corriger une machine. Il tient à ce qu’on puisse imputer quelque chose à la machine elle-même plutôt qu’au système qui l’entoure. Être modifié à la suite d’une erreur n’est pas encore être rendu responsable de cette erreur. L’historique est conservé par quelqu’un, la justification demandée par quelqu’un, la conséquence supportée par quelqu’un, et le modèle y figure comme un élément, parfois central, de ce qui répond, sans qu’on sache lui assigner la réponse en propre. Peut-être l’unité qui répond est-elle le système entier, avec ses opérateurs, ses évaluateurs, les décisions qui l’ont configuré. La question devient alors politique : quel système, avec quels visages, et à qui revient ce qui se trace ?
Le lecteur occupe dans ce dispositif une place qu’on ne lui avait pas assignée. Derrida parle du sens comme de ce qui ne se forme qu’au creux de la différance, et ce creux, devant un texte de modèle, est ce que le lecteur comble : « La signification ne se forme ainsi qu’au creux de la différance : de la discontinuité et de la discrétion, du détournement et de la réserve de ce qui n’apparaît pas. (De la grammatologie, p. 99) Le texte du modèle ne contient du détournement et de la réserve que sous forme d’écart entre positions. C’est le lecteur qui y met de la retenue qui n’a jamais eu lieu, une profondeur qu’il tient pour acquise, un visage dans le bruit (on appelle cela paréidolie, mais le mot console moins que la chose ne trouble). Si le sens passe par lui, la responsabilité passe aussi, et qui accepte le texte, le publie, le signe, endosse un énoncé que personne n’a proféré. Foucault avait montré que la fonction-auteur est d’abord juridique, qu’elle apparaît quand il faut imputer à quelqu’un des discours punissables. Elle ne disparaît pas ici, elle se déplace vers celui qui contresigne, et c’est un déplacement que je prolonge à partir de Derrida plus que je ne le lis chez lui, puisque l’idée de contresignature appartient plutôt à ce que la signature, pour valoir, doit pouvoir être reçue et confirmée par un autre.
Il me semble que la question de l’auteur s’est déplacée vers celle de l’imputabilité, et que celle-ci se pose dans un régime où la coupure que Derrida décrivait comme possibilité de principe est devenue procédure, appliquée en masse, en amont, avant qu’on ait pu s’y exposer. Les quatre situations que le vocabulaire confondait se dissocient : un système est produit par des traces, il en produit, il circule dans leur économie, et l’une seule de ces situations, la dernière, demeure sans lieu assigné. Qui répond d’un texte qu’aucune place irremplaçable ne porte ? On peut dire que c’est celui qui le prend, ou le système qui l’entoure. Reste à savoir si le prix d’une phrase qu’on n’a pas voulue se paie encore de la même monnaie que celui d’une phrase qu’on a voulue.
One asks who wrote, and the question retains the obstinacy of those who do not know that they already contain their answer. It presupposes, upstream of the text, someone who could be named, summoned, held accountable for their sentences, and language models do not refute this; they make it noisy. I will not ask Derrida what he would have thought of generative machines (he did not know them, and making him say what we want to hear would be a convenient way of thinking nothing at all), but rather what happens to his concepts when they are moved to a device that does not resemble the situation from which they were drawn. There will be violence in this displacement, and I do not see how to avoid it. The concepts may resist. They might also yield at a place we had not noticed, and the machine, interrogated as an object, would then begin to interrogate the thought supposed to illuminate it.
The tradition Derrida calls logocentric ranges writing under the voice, from Plato to Saussure, via a Rousseau who did so with passion. The reason is almost trivial, which makes it so difficult to dislodge: when I speak, I hear myself at the exact same instant, and this short-circuit gives the impression that meaning has not had time to get lost. Derrida writes this with a precision that always strikes me as a little cruel: “The voice hears itself—this is doubtless what is called consciousness—closest to itself as the absolute erasure of the signifier: pure auto-affection which necessarily has the form of time and which borrows outside itself, in the world or in ‘reality,’ no accessory signifier, no substance of expression foreign to its own spontaneity.” (Of Grammatology, p. 33)
The erasure of the signifier is the price, or the ruse. A voice is all the fuller when it leaves no trace behind, nothing that remains standing once the breath has subsided. Writing leaves a trace, it survives, it circulates without the one who traced it, and tradition has seen this as a loss. Derrida refrains from inverting the hierarchy to crown the written word. He shows that the vices reproached to writing—separation, absence, lifeless repetition—work upon the voice from within and make it possible. Arch-writing, he says, to name this referral without which no speech would stand. Rousseau wanted presence and kept writing to rejoin it, which is rather funny, and which Derrida reads as the logic of the supplement: what adds up to a supposed full nature reveals, by its mere necessity, that it was lacking. “There is no outside-text. And that not because the life of Jean-Jacques does not interest us first […] but […] because in what is called the real life of these existences ‘in flesh and bone’ […], there has never been anything but writing; there has never been anything but supplements, substitutive significations which could only arise within a chain of differential referrals…” (Ibid., p. 227-228) The formula is isolated like a slogan whereas it resembles more a somewhat tired observation: life, as soon as one wants to seize it, already offers itself in referrals.
Speech and Phenomena attacks at the best-defended place, where Husserl, in the Logical Investigations, separates the sign [indice], which refers from the outside to something other than itself, and expression, animated by a vouloir-dire [meaning-intention]. The place of pure expression would be the solitude of thought, where I have nothing to communicate since I already know what I think, and Derrida precisely targets this point: “[…] it is in a language without communication, in a monologued discourse, in the absolutely low voice of the ‘solitary life of the soul’ (in einsamen Seelenleben) that one must track the unblemished purity of expression.” (Speech and Phenomena, p. 22) The rest plays out in time. For the lived present to appear as present, the instant that has just passed must be retained, the one to come awaited, and retention is not yet a memory although it is already a trace. The purest soliloquy therefore lodges a gap, and Derrida puts no precaution into it: “The self of the living present is originally a trace. […] This arch-writing is at work at the origin of meaning. The latter being, as Husserl recognized, of a temporal nature, it is never simply present, it is always already engaged in the ‘movement’ of the trace…” (Ibid., p. 95-96) Hence différance, whose a is not heard and which only writing gives to read: to defer and to differentiate in a single gesture.
What becomes, in this apparatus, of the text of a language model? In Husserlian distinction, it first seems to fall under the sign [indice], an assemblage of signs that no consciousness animates. And yet something is heard. A rhythm, a grain, an irony one would swear to catch red-handed: the soliloquy is there and no one is speaking to anyone. I have reread pages produced by computation while letting myself be caught by them for a second, the time it takes for suspicion, which always arrives late, to undo what the ear had already granted. Derrida had foreseen that one could hear a voice where no one utters it: “The total absence of the subject and object of an utterance—the death of the writer and/or the disappearance of the objects he may have described—does not prevent a text from ‘meaning’ [vouloir-dire]. This possibility on the contrary gives birth to meaning as such, gives it to be heard and read.” (Ibid., p. 104) One would like to conclude that the text without a subject is the purest case of what any text is, and the conclusion arrives too quickly. In Derrida’s sentence, the writer dies, which supposes that they have lived, written aiming at something, and that their possible disappearance works each of their lines from the inside, like a horizon whose text bears the mark. Absence here is a possibility. In the model, it is a starting datum, no horizon prepares it. Between an absence that haunts and an absence that precedes, I do not know if the gap is one of degree or of nature, and it is this uncertainty that must be kept open rather than settled by a witty remark.
“Signature event context” provides the armature. A mark, Derrida maintains, must be able to function in the absence of its recipient as well as its emitter, otherwise it would not be a mark, and this possibility of detachment is called iterability: iter, again, which Derrida links to the Sanskrit itara, other, so that repeating and altering state a single movement. Austin had dismissed citations, stages, poems as parasitic uses of serious language. Derrida reverses the gesture, and the parasite becomes the condition. Searle replied that intention governs usage, Derrida answered him in Limited Inc. There is something in this quarrel that one forgets, which is that iterability is accompanied by an address. A mark detaches itself, granted, but it detaches itself toward someone, even if absent, even if improbable, and Derrida wrote elsewhere that a letter can always fail to arrive at its destination, which amounts to saying that one does not write without addressing oneself, including when no one receives. This is where Derrida begins to work against the machine, and the machine against him. The concept of trace encloses two things Derrida did not need to separate because, in beings who write, they coincide. One is the structural possibility of repetition, of detachment, of citation, pure iterability. The other is exposure: the one who traces is exposed to death, to another who can answer, or not answer, or answer otherwise. The machine separates them. It realizes the first in an industrial purity Derrida had not imagined and leaves the second in suspense. Deconstruction might come out of it more precise or more fragile, I do not know, but it does not come out intact.
A model is made of traces, this is undisputed: corpora, architecture choices, corrections, instructions, a context provided to it at each exchange. Its output is one too, it inscribes itself, can be cited, hijacked, countersigned. To pretend the model is outside the history of writing would be as poor as believing it came out of nowhere. But being made of traces does not amount to producing one that one assumes, and circulating in their economy does not amount to answering for what traces itself there. Four situations that vocabulary readily confuses: being produced by traces, producing them, being caught in their circulation, answering for them. The difference would lodge in the way the trace functions. I call indexical [indicielle] a trace that keeps, like the footprint of a step or smoke, a bond of existence with what left it: something took place, somewhere, and this is not replayed. Peirce spoke of the index. I call vectorial a trace converted into a position in a space of neighborhoods, where it counts by its distance to others. “Statistical” says frequency, “generative” says procedure, “vectorial” says what the trace becomes once entered into the apparatus: a coordinate. Yet I distrust the slope that would lead from geometric proximity to substitutability, then to the absence of irreplaceability. Two neighboring positions do not always exchange in a sentence, and two very distant formulations can do exactly the same work. Vectoriality therefore does not mean that all outputs are equivalent, but that they can be produced in a space where their difference is no longer that which separates an irreplaceable occurrence from another, but that which separates positions more or less close. It makes possible a regime of substitutability without establishing it by itself, for usages that exploit it are still required, and nothing forbids reading an output indexically, as the symptom of a corpus or a setting. The distinction qualifies a regime of functioning rather than a substance, and the same object passes from one to the other depending on who reads it and what is done with it. Responsibility then invites itself without being summoned. In The Gift of Death, Derrida takes up from Heidegger the idea that no one can die in my place to make of this irreplaceability the fabric of all responsibility: to answer is to occupy a place where no one can replace you. Vectorial production does not carry irreplaceability in the same way. It is produced in a regime where what appears can always, at least structurally, be replaced by something else. One will object that the model is no longer this closed structure I describe. In a long interaction, it receives context, sometimes retains memory, uses tools, acts on its environment and finds itself modified by what happens there. It receives traces and emits others, which will be taken up in turn. I grant this unreservedly: the caricature of a parrot pulling words at random does not hold up before these devices. But inscription does not suffice to make a subjectivation, and subjectivation does not suffice to make a responsibility. To be inscribed is to find oneself in the chain. To be subjectivated is to find oneself there as someone to whom something can be addressed, who relates past inscriptions to oneself rather than to a history. That a memory persists does not settle this second point, for continuity is not appropriation. And responsibility still supposes that the response costs something. I wonder what could cost something to a model.
The most serious adversary comes from elsewhere. Wittgenstein, or what philosophy of language has retained of him, would answer that interiority never made meaning, that meaning is held in use, in shared practices, in language games, and that the model participates in these games, that it behaves there as a competent player. Derrida is moreover not far off: iterability rejects just as much as a private language the idea of a signification enclosed within a consciousness. The objection forces me to leave the question I thought I was asking—whether the machine has an inside—for another, more difficult one: what conditions make a language production engage the one who produces it? Wittgenstein himself lets it glimpse when he writes that following a rule is a practice, and that believing one follows a rule does not amount to following it (Philosophical Investigations, § 202). A practice is what allows one to be wrong, corrected, held to what one has done. Yet a model can indeed be held to what it has done. In an agentic system, its history is kept, an error is pointed out to it, its behavior is modified, it is asked to justify a decision, its productions are evaluated, trace is kept of the consequences of its acts. The problem therefore does not lie in the possibility of correcting a machine. It lies in whether something can be imputed to the machine itself rather than to the system surrounding it. Being modified following an error is not yet being held responsible for that error. The history is kept by someone, the justification requested by someone, the consequence borne by someone, and the model figures there as an element, sometimes central, of what answers, without one knowing how to assign the response properly to it. Perhaps the unit that answers is the entire system, with its operators, its evaluators, the decisions that configured it. The question then becomes political: which system, with which faces, and to whom belongs what traces itself?
The reader occupies a place in this apparatus that had not been assigned to them. Derrida speaks of meaning as that which only forms in the hollow of différance, and this hollow, before a model’s text, is what the reader fills: “Signification thus forms only in the hollow of différance: of discontinuity and discretion, of the detour and reserve of what does not appear.” (Of Grammatology, p. 99) The model’s text contains detour and reserve only in the form of a gap between positions. It is the reader who puts into it a restraint that never took place, a depth they take for granted, a face in the noise (this is called pareidolia, but the word consoles less than the thing disturbs). If meaning passes through them, responsibility passes too, and whoever accepts the text, publishes it, signs it, endorses an utterance no one uttered. Foucault had shown that the author-function is primarily juridical, that it appears when punishable discourse must be imputed to someone. It does not disappear here, it moves toward the one who countersigns, and it is a movement I prolong from Derrida rather than read in him, since the idea of countersignature belongs rather to what signature, to be valid, must be able to be received and confirmed by another.
It seems to me that the question of the author has shifted toward that of imputability, and that the latter arises in a regime where the cut Derrida described as a principle possibility has become a procedure, applied en masse, upstream, before one could be exposed to it. The four situations that vocabulary confused dissociate themselves: a system is produced by traces, it produces them, it circulates in their economy, and only one of these situations, the last, remains without an assigned place. Who answers for a text that no irreplaceable place bears? One can say it is the one who takes it, or the system surrounding it. It remains to be seen whether the price of a sentence one did not will is still paid with the same currency as that of a sentence one did will.