La propriété du monde de la révolution industrielle à l’intelligence artificielle / The Ownership of the World, from the Industrial Revolution to Artificial Intelligence
En janvier 2023, un lecteur envoie à Nick Cave une chanson que ChatGPT a écrite « à la manière de Nick Cave ». La réponse paraît dans la lettre d’information du musicien : le texte est « une parodie grotesque de ce que signifie être humain » (Cave 2023). La raison suit sans détour. Les chansons naissent de la souffrance, de la lutte intérieure que demande leur composition, et « pour autant que je sache, les algorithmes ne ressentent rien » (Cave, cité dans Kolirin 2023). Sept ans plus tôt, devant une démonstration d’animation par apprentissage, Hayao Miyazaki avait parlé d’« une insulte à la vie elle-même » (NHK 2016). Ces deux verdicts circulent comme des étendards. Ils ferment la discussion, et leur force tient à ce qu’ils nomment une répulsion réelle, celle que beaucoup éprouvent devant des textes et des images qui sortent sans douleur. Je ne les conteste pas comme jugements. Je remarque qu’ils n’ont pas d’interlocuteur : personne à qui demander quelque chose, ni celui qui possède le modèle, ni celui qui empoche l’écart entre le prix d’un salaire et celui d’un calcul. Le refus porte sur la nature de la chose. On me dira que Cave et Miyazaki sont des artistes, qu’ils ne parlent pas pour des travailleurs, et qu’une comparaison avec 1811 est déloyale. L’objection tient si l’on prend « travailleur » au sens étroit de l’ouvrier d’usine. L’industrialisation a transformé le travail artisanal au XIXᵉ siècle selon une logique dont l’IA reprend certains traits : la décomposition de compétences qualifiées, la reproduction de leurs résultats à une échelle nouvelle, le déplacement du pouvoir vers ceux qui possèdent les moyens de production. Je ne prétends pas à l’identité des mécanismes. Les modèles génératifs remplacent certaines tâches, en transforment d’autres et reposent sur des chaînes matérielles distribuées, alors que les machines des tondeurs de drap étaient posées dans des fabriques. Le Fonds monétaire international estime que « près de 40 % de l’emploi mondial est exposé à l’IA », et « environ 60 % » des emplois dans les économies avancées (Georgieva 2024), mais l’exposition n’est pas le remplacement. La comparaison devient pertinente là où l’on peut montrer une dépossession de compétences, une menace sur les revenus, une concentration des gains ou une perte de contrôle sur le processus de production. Les artistes, illustrateurs, traducteurs et doubleurs y répondent à plusieurs titres à la fois, parce que leur production, déjà numérisée, a été la plus facile à aspirer. Ils forment un cas emblématique et pas le seul. Cave et Miyazaki restent un repère d’opinion, et les travailleurs sont les collectifs que je cite plus loin, scénaristes, dockers, doubleurs, modérateurs.
Entre 1811 et 1850, des ouvriers anglais et français se sont demandé ce que l’on refuse au juste quand on refuse une machine, et ils n’ont pas tous répondu la même chose. Je distingue cinq orientations : le refus, la régulation de l’usage, l’appropriation, la maîtrise du savoir et la foi dans le progrès. Elles ne sont pas de même nature. Les deux premières sont des stratégies, la troisième un objectif touchant la propriété, la quatrième une capacité d’agir, la cinquième une orientation historique. Je ne les prends donc pas pour des cases où ranger des acteurs. Elles se combinent, parfois chez les mêmes personnes, et c’est le luddisme qui l’enseigne le mieux. L’armature de l’analyse tient dans trois questions posées à chacune, situation par situation. A-t-elle un destinataire, quelqu’un qui peut céder ? Peut-elle obtenir quelque chose et le garder ? Touche-t-elle à la propriété de ce qui produit ?
Marx, que l’imagerie romantique des briseurs n’attendrit guère, y lit un apprentissage : « Il a fallu du temps et de l’expérience avant que les ouvriers apprennent à distinguer la machine de son emploi par le capital, et à diriger leurs attaques non plus contre les instruments matériels de production, mais contre la manière dont ils sont utilisés » (Marx [1867] 1887, chap. 15, sec. 5). Le jugement est stratégique, et il suppose que les luddites ont d’abord attaqué l’instrument. Les historiens ont corrigé ce tableau par le bas. Hobsbawm y voyait dès 1952 une « négociation collective par l’émeute » (Hobsbawm 1952), et E. P. Thompson va plus loin avec les tondeurs de drap du Yorkshire. Ces ouvriers de la laine, qualifiés, privilégiés, se trouvaient « en conflit direct avec des machines dont eux-mêmes et leurs employeurs savaient parfaitement qu’elles les remplaceraient » (Thompson [1963] 2013, chap. 14, sec. IV). Si un groupe devait refuser, c’était celui-là. Pourtant leur opposition aux machines à tondre, écrit-il, « ne semble avoir été ni irréfléchie ni absolue » : il circulait des propositions d’introduction graduelle des machines, avec un emploi de remplacement pour les hommes déplacés, ou une taxe de 6 pence par yard sur le drap apprêté à la machine, qui alimenterait un fonds pour les chômeurs (Thompson [1963] 2013, chap. 14, sec. IV). Les tondeurs de drap connaissaient aussi les lois : un statut d’Édouard VI contre les machines à lainer, la clause élisabéthaine sur l’apprentissage de sept ans. Ils tentaient de les faire appliquer, et dans l’Ouest les ouvriers de la laine levaient des souscriptions pour payer des avoués, sans un seul succès (Thompson [1963] 2013, chap. 14, sec. IV). Les tondeurs de drap ont demandé une régulation, un impôt, un calendrier, bref un destinataire, et c’est lorsque tous les recours légaux ont été abrogés, en 1806 et 1809, que le luddisme, selon Thompson, « est apparu avec une logique presque inévitable » (Thompson [1963] 2013, chap. 14, sec. IV). Déjà en 1805, un comité de ouvriers du drap avait averti une compagnie d’assurances : faute de droits obtenus du Parlement, ils arrêteraient eux-mêmes les machines (Thompson [1963] 2013, chap. 14, sec. IV). Une lettre signée « Général de l’Armée des Redresseurs » porte la même chronologie dans une phrase : « Nous ne pétitionnons plus », et plus loin, « il faut se battre » (cité dans Thompson [1963] 2013, chap. 14, sec. IV). Le refus par la force apparaît ainsi comme la conséquence d’une instance de recours devenue sourde, et la technique n’y est pas haïe pour elle-même. La surdité des instances est exactement ce qui me retiendra à la fin de ce texte.
Les tisserands à la main montrent un autre versant. Thompson juge leur réaction aux machines « plus discriminante qu’on ne le suppose souvent », et le bris de métiers mécaniques rare (Thompson [1963] 2013, chap. 9). Dès la fin des années 1820, ils présentent trois propositions constantes. La première est une taxe sur les métiers mécaniques, pour égaliser les conditions de la concurrence et financer le secours aux tisserands. Une lettre des tisserands de Leeds, en 1835, énumère les impôts qui pèsent sur eux, sur le pain, le malt, le sucre, le savon, et conclut : « Mais le métier mécanique n’est pas taxé » (cité dans Thompson [1963] 2013, chap. 9). Les deux autres propositions visent à limiter les heures de travail dans les fabriques à métiers mécaniques et à y employer des hommes adultes. Elles ont fait des tisserands des partisans de la campagne pour les dix heures, et Thompson y voit une « modèle alternatif d’économie politique » ouvertement déclarée : raccourcir la journée à l’usine devait alléger le travail des enfants, donner aux adultes une journée plus courte et répartir le travail disponible entre les tisserands à la main et les chômeurs (Thompson [1963] 2013, chap. 9).
Il faut aussi comprendre ce qu’ils repoussaient en refusant l’usine. Thompson dit que « raison » n’est pas le bon mot, que le conflit oppose « deux modes culturels ou manières de vivre ». La cloche, le chronométrage, des horaires qui prévalent sur la maladie : le tisserand à la main avait connu un travail à domicile, avec ses lundis de loisir et son rythme de famille. Une chanson de métier le dit sans détour : « vous devez vous tenir à leurs ordres », et Thompson y voit l’indignité la plus profondément ressentie (Thompson [1963] 2013, chap. 9). Ce qu’on refusait ainsi, c’était la forme de commandement que la machine apportait avec elle, la subordination du temps vécu à un temps d’usine. Il me semble que cette distinction éclaire notre cas, car ce que beaucoup d’artistes et de salariés redoutent de l’IA, avant la qualité d’un résultat, est une réorganisation de qui décide de leur temps, de leur rythme et de leur place dans la chaîne.
Lyon avait posé les termes seize ans plus tôt, et par la plume de ceux qui tissaient. Joseph Bouvery, chef d’atelier, petit patron qui possède ses métiers, défend dans L’Écho de la fabrique une position que les histoires du luddisme classent mal. Le 23 septembre 1832, il pose en principe que « la concurrence et l’emploi des machines étant des faits accomplis, il n’y a pas lieu à arrêter leur développement » (Bouvery 1832a, no 48). Le 4 novembre : « je ne suis pas l’adversaire des machines en ce sens qu’elles diminuent le labeur et les fatigues de l’homme, cela serait absurde » (Bouvery 1832b, no 54). Il demande un impôt progressif et des ateliers publics pour les bras que l’industrie laisse sans emploi, et il compte les perdants : on aura plongé « dans la misère trente, quarante, cinquante mille individus, plus ou moins, pour l’unique plaisir de vendre un habit au prix de 25 centimes à un homme qui aura 25 000 fr. de revenu » (Bouvery 1832a, no 48). Les scénaristes américains de 2023 parlent la langue de Bouvery et des tisserands. Leur grève dure de mai à septembre, et le projet d’accord précise : « le matériau généré par l’IA ne peut pas servir à porter atteinte au crédit d’un scénariste ni à ses droits séparés » (Associated Press 2023). Merchant y reconnaît du luddisme, et résume leur position ainsi : « Donnez-nous le pouvoir de décider comment nous voulons utiliser ChatGPT » (Merchant, cité dans Selinger 2023). Les dockers de l’ILA suivent la même ligne. En octobre 2024, leur président Harold Daggett exige « une formulation absolument étanche garantissant qu’il n’y aura ni automatisation ni semi-automatisation » (Daggett, cité dans Peck 2024), refus total formulé comme clause de contrat. Trois mois plus tard, l’accord laisse l’automatisation complète hors de portée : « L’automatisation complète était exclue, comme dans le contrat précédent » (Peck 2025). Un refus ferme a obtenu une ligne rouge et une transition négociée. Des illustrateurs, de leur côté, empoisonnent leurs images avec Nightshade, et Eva Toorenent explique que l’outil pèse sur les entreprises parce qu’elles « ont la possibilité de détruire tout leur modèle en prenant notre travail sans notre consentement » (Toorenent, citée dans Heikkilä 2023). C’est du bris de machine au sens de Hobsbawm : une technique, avec une demande au bout, le consentement. Les comédiens de doublage français portent les deux positions à la fois, le slogan « IA casse-toi, tu ne touches pas à ma voix » et la demande précise d’inscrire dans les contrats l’interdiction d’utiliser leur travail pour entraîner des systèmes d’IA (Benoit 2024). Refus et régulation cohabitent dans la même phrase, comme chez les tondeurs de drap.*
Les chartistes savaient que la régulation tient tant que le pouvoir politique est entre d’autres mains. Je n’ai pas trouvé de chartiste qui parle de la machine avec la netteté de Bouvery. Les sources donnent une demande de pouvoir : Bronterre O’Brien écrit, le 17 mars 1839, que le suffrage universel signifie « de quoi manger et boire, des vêtements, de bonnes heures et de bons lits » (O’Brien 1839, cité dans Bloy s.d.). Les « bonnes heures » sont celles que la machine libère ou vole selon la main qui la tient. Le plan est politique avant d’être technique, et il suppose un État qu’on peut conquérir. La régulation a donc un destinataire, elle obtient, et elle tient tant qu’une convention collective ou une loi la garde. Elle laisse pourtant la propriété où elle est. Chaque clause règle un usage, et ce qui produit continue d’appartenir à celui qui l’a. Une troisième position s’attaque à cette limite. Elle se demande à qui revient ce que la machine produit. Robert Owen, qui est un patron, rapporte en 1821 au comté de Lanark que la détresse publique et le manque d’emploi viennent de « l’accroissement rapide de la nouvelle puissance productive, pour l’application avantageuse de laquelle la société avait négligé de prendre les dispositions convenables » (Owen 1821). La puissance nouvelle est là, l’arrangement manque. Il est tentant d’en faire un allié des ouvriers, et Thompson défait cette image avec précision. Owen, écrit-il, fut campé en « Papa bienveillant du socialisme », et l’idée d’un progrès ouvrier par sa propre activité vers ses propres buts « était étrangère à Owen » ; les mots les plus fréquents dans ses premiers écrits, après « bienveillant », sont « fourni pour eux » (Thompson [1963] 2013, chap. 16, sec. IV). Quand il propose en 1817 ses « villages de coopération », Cobbett parle de « parallélogrammes de miséreux », et le radical Sherwin y voit une manière d’« élever une communauté d’esclaves, et par conséquent de rendre la partie laborieuse du Peuple absolument dépendante des hommes de propriété » (cité dans Thompson [1963] 2013, chap. 16, sec. IV). La leçon vaut pour aujourd’hui : une propriété commune offerte d’en haut par un patron philanthrope peut reconduire la dépendance sous une autre étiquette, et nous aurions tort de l’oublier quand une entreprise nous promet un modèle « ouvert ».
Les ouvriers formulent la question de la propriété avec plus de rudesse. Thomas Hodgskin, en 1825 : « Tous les avantages de nos perfectionnements vont au capitaliste et au propriétaire foncier » (Hodgskin 1825). Le possessif compte. Thompson le classe pourtant plus prudemment que je ne le faisais. Hodgskin n’offre pas de système alternatif, et il « a esquivé la question des droits de propriété » ; ce qu’il autorise est une pression organisée de la classe ouvrière, la guerre entre capital et travail devant durer « jusqu’à ce que l’homme soit tenu en plus grand honneur que la motte qu’il foule ou la machine qu’il guide » (cité dans Thompson [1963] 2013, chap. 16, sec. III). Sa théorie vaut moins par une solution de propriété que par une théorie de la valeur : les profits attribués au capital sont « causés en fait par le travail, et par le savoir et l’habileté qui informent et dirigent le travail » (Hodgskin 1825). Bronterre O’Brien, futur chartiste, écrit en 1834 dans le Poor Man’s Guardian (« Gardien du pauvre ») : « La richesse d’une fabrique est uniquement le résultat du travail et de l’habileté qui y sont employés », et la richesse devrait revenir « aux propriétaires de cette habileté et de ce travail » (O’Brien 1834). À Lyon, Anselme Pétetin, jeune journaliste républicain, pousse l’hypothèse jusqu’à l’absurde. Il propose, le 21 octobre 1832, de supposer « une seule et complète machine » qui ferait tout le travail industriel de la France, et il en tire cette conclusion : « Que la machine universelle fût la propriété d’un seul individu, il est clair que cet homme serait le maître absolu du pays et exercerait sur la population tout entière un droit positif de vie et de mort » (Pétetin 1832b, no 52). Aussi la tâche est-elle « d’empêcher que les améliorations tournent au profit exclusif de quelques individus » (Pétetin 1832b, no 52). Le 18 novembre, il ajoute que « le droit de propriété n’est, en réalité qu’un droit d’usufruit » et qu’il sera « très facile d’empêcher le monopole des machines entre les mains des capitalistes » (Pétetin 1832c, no 56). Facile, il y croit parce qu’il attend un gouvernement qui sera « peuple et non pas aristocrate ». Il l’attendra longtemps.
Cette question a pris un tour presque littéral. Matteo Pasquinelli soutient dans The Eye of the Master (« L’Œil du maître ») que le code intérieur de l’IA se constitue non par l’imitation de l’intelligence biologique mais par « l’intelligence du travail et des relations sociales » (Pasquinelli 2023). Si cela tient, la phrase d’O’Brien se laisse reprendre presque mot pour mot : ce qu’un modèle sait, il le doit au travail et au savoir de ceux dont on a aspiré les textes, les images, les voix. Marx apporte à cette position un cadre que ni Owen ni Pétetin n’avaient. Dans les cahiers de 1857-1858, il écrit que les « forces productives générales du cerveau social » sont absorbées dans le capital (Marx [1857-58], cahier VII), diagnostic qui s’applique à la lettre aux modèles entraînés sur le corpus de tous. Les modérateurs de contenu ont lancé le 30 avril 2025 à Nairobi une alliance syndicale mondiale, parce que, dit Christy Hoffman, d’UNI Global Union, « Des entreprises comme Facebook et TikTok ne peuvent pas continuer à se cacher derrière la sous-traitance pour esquiver leurs responsabilités » (Hoffman, citée dans UNI Global Union 2025). Leur demande, comme celle de Hodgskin, est de figurer dans la chaîne de valeur qui les cache. Reconnaître l’origine sociale des capacités d’un modèle n’établit pourtant ni la répartition des gains ni le régime de propriété qui devrait en découler. Le premier niveau étaye le deuxième, qui peut motiver le troisième, sans que le passage soit automatique. Reste le savoir. Hodgskin y tenait autant qu’à la propriété : « Nos ouvriers possèdent déjà à un degré éminent l’habileté d’exécuter, et ils acquièrent rapidement aussi celle de concevoir » (Hodgskin 1825). On pourrait y voir un vœu d’intellectuel. Emma Griffin, qui a lu des mémoires d’ouvriers, montre le contraire. Les écoles du soir, sociétés d’amélioration, instituts de mécaniciens et écoles du dimanche, remarque-t-elle, ne trouvent presque aucune place dans les récits de la révolution industrielle, qui préfèrent les grands mouvements, luddites, partisans des dix heures, chartistes. Ces institutions ont pourtant formé les dirigeants des mouvements en question, et créé « une main-d’œuvre dotée aussi d’une capacité d’action collective » (Griffin 2013, chap. 7). Pour des artistes d’aujourd’hui, la maîtrise n’a rien d’une conversion : ceux qui empoisonnent des images connaissent les modèles qu’ils visent, assez pour savoir où les atteindre. Elle a toutefois sa limite, que les instituts de mécaniciens ont rencontrée : elle forme des individus capables et laisse intacte la question de qui possède les métiers où ils travailleront.
La cinquième position paraît la plus éloignée, et c’est elle qui produit le plus d’effets. Saint-Simon oppose en 1819 ceux qui produisent aux princes (Saint-Simon 1819), et son école parle dès 1829 d’« exploitation de l’homme par l’homme » (Doctrine de Saint-Simon 1830) : l’idée que l’industrie peut libérer ceux qui travaillent traverse tout le socialisme naissant. Pétetin s’en réclame et la durcit. Le 21 octobre 1832, il écrit que « le progrès arrive malgré les clameurs, malgré les sanglots et les pleurs des individus ou des castes » (Pétetin 1832b, no 52). La phrase fait peur. Il sait lui-même ce qu’elle coûte, puisqu’il avait écrit un mois plus tôt que « jusque-là, les perfectionnements industriels seront de véritables malheurs » (Pétetin 1832a, no 47). Le « jusque-là » désigne le jour où le pouvoir représentera les ouvriers, et tient lieu de programme. Ted Chiang remet cette foi à sa place : « J’ai tendance à penser que la plupart des craintes liées à l’IA se comprennent mieux comme des craintes liées au capitalisme » (Chiang, cité dans Klein 2023).
Les trois questions donnent un tableau plus net, et plus mêlé que mon plan initial. Le refus de principe n’a pas de destinataire et n’obtient rien. Le refus par la force, chez les tondeurs de drap, vient après l’échec d’un destinataire, et il obtient parfois. La régulation a un destinataire, obtient, et tient tant que le rapport de forces tient, sans toucher à la propriété. L’appropriation touche à la propriété, n’a presque jamais obtenu ni tenu, et peut devenir tutelle quand elle vient d’en haut. La maîtrise donne des moyens, la foi dans le progrès un horizon, et ni l’une ni l’autre ne fournit de destinataire. Merchant juge que les luddites d’aujourd’hui ont déjà réussi : « Je pense qu’ils le sont déjà », répond-il quand on lui demande s’ils réussiront (Merchant, cité dans Selinger 2023). L’accord des quais lui donne raison sur un point, et je le lui concède. Un refus ferme peut arracher une clause. Il reste que la clause règle un usage dans un contrat, et l’appropriation, celle qui aurait pu changer la question, s’est effondrée chaque fois qu’elle a été tentée. L’Écho de la fabrique s’arrête en mai 1834, peu après la seconde insurrection des canuts (Frobert 2017), et la République qui devait recevoir la machine universelle de Pétetin se fait attendre.
C’est ici que le présent se sépare du XIXᵉ, et la séparation me paraît plus importante que les analogies qui précèdent. Bouvery possédait ses métiers, Pétetin imaginait une machine unique, les tondeurs de drap pétitionnaient un Parlement, et dans tous les cas la machine se trouvait quelque part : dans un atelier de la Croix-Rousse, dans un moulin du Lancashire, dans un pays dont le Parlement pouvait voter, en 1847, une loi sur les heures de travail. L’infrastructure de l’IA n’a pas cette localité. L’Agence internationale de l’énergie estime que les centres de données ont consommé environ 415 TWh en 2024, soit 1,5 % de l’électricité mondiale, et que cette consommation atteindrait environ 945 TWh en 2030, « un peu plus que la consommation totale d’électricité du Japon aujourd’hui » (IEA 2025). Cette demande est concentrée : les États-Unis pèsent 45 % de la consommation de 2024, la Chine 25 %, l’Europe 15 % (IEA 2025). Kate Crawford rappelle que l’IA est « à la fois incarnée et matérielle » (Crawford, citée dans Geneva Observer s.d.). L’objet dont nous discutons la propriété tire sur les ressources de la planète entière, et ses effets, climatiques, énergétiques, culturels, traversent les frontières. Ces chiffres n’établissent pas à eux seuls qu’il faille une propriété commune. Ils établissent que les conséquences de l’infrastructure dépassent les territoires, ce qui rend insuffisante une réflexion sur la propriété centrée sur l’entreprise ou sur l’État national.
Marx a écrit, dans le troisième livre du Capital, à propos de la rente foncière, une phrase qui vaut ici bien au-delà de son objet : « Du point de vue d’une forme économique supérieure de la société, la propriété privée du globe par des individus isolés paraîtra » aussi absurde que la propriété d’un homme par un autre, et les hommes ne sont que les possesseurs de la terre, « ses usufruitiers », qui doivent la léguer aux générations suivantes en meilleur état, en bons pères de famille (Marx [1894], chap. 46). Marx parlait du sol, et je prends sa phrase comme une analogie : ce que le sol était à l’agriculture, l’infrastructure de calcul l’est à l’économie qui vient. Il y a plus. L’usufruit, c’est le mot même que Pétetin employait en 1832 : « le droit de propriété n’est, en réalité qu’un droit d’usufruit » (Pétetin 1832c, no 56). Une infrastructure de cette échelle ne peut appartenir à des personnes privées comme leur appartient une paire de chaussures, parce que sa possession décide de la condition des autres.
On répondra qu’il suffit de réguler, et la réponse mérite mieux qu’un rejet. Un régime juridique peut imposer à des entreprises privées des obligations fortes, limiter des usages, organiser l’accès à des infrastructures, redistribuer des revenus, sans abolir la propriété. Je ne soutiens donc pas que la régulation soit impossible. Je soutiens qu’elle est vulnérable, et je distingue trois propositions de force inégale. La première, que la régulation est exposée à la capture économique, se défend solidement. Marx et Engels écrivaient dès 1848 que « Le pouvoir exécutif de l’État moderne n’est qu’un comité chargé de gérer les affaires communes de toute la bourgeoisie » (Marx et Engels [1848] 1888, chap. 1), formule polémique dont le noyau empirique tient dans les financements, les carrières et les amitiés qui lient le personnel politique aux propriétaires. La deuxième, que la régulation nationale est insuffisante face à une infrastructure mondiale, se défend aussi, et les chiffres qui précèdent l’étayent. La troisième, que la régulation ne pourrait par principe maîtriser la propriété privée de cette infrastructure, serait beaucoup plus difficile à démontrer, et je ne la défends pas. Ce que je défends est plus modeste : la régulation tient là où le rapport de forces tient, et les conditions de sa fragilité sont identifiables, la concentration des moyens, la capacité des propriétaires de se déplacer d’un territoire à l’autre, la réversibilité des victoires obtenues.
Le 1ᵉʳ juillet 2025, le Sénat américain a voté 99 voix contre 1 pour retirer d’un projet de loi un moratoire de dix ans sur la régulation de l’IA par les États, que soutenaient notamment Sam Altman, Palmer Luckey et Marc Andreessen (TechCrunch 2025). Un contre-pouvoir a fonctionné, et ce serait mentir de le taire. Le 11 décembre 2025, l’exécutif a répondu par un autre chemin : le décret 14365 crée un « groupe de travail sur les contentieux liés à l’IA » chargé de contester les lois des États et rend inéligibles à certains fonds fédéraux les États dont les lois sont jugées « excessivement contraignantes » (Executive Order 14365 2025, sec. 3 et 5). En mars 2026, la Maison-Blanche a demandé au Congrès de préempter ces lois, ce que le sénateur Markey, adversaire politique, a décrit comme une façon de « continuer à rembourser les dons de campagne des géants de la tech » (Markey 2026). La séquence peut se lire comme un conflit réel dont l’issue reste ouverte. Je la lis aussi comme une réversibilité : une victoire réglementaire a rencontré une contre-offensive par une autre voie. L’argument dépasse les États-Unis. À l’échelle d’une planète, l’instance de régulation n’existe pas, les États se font concurrence pour attirer les centres de calcul et l’énergie qui les nourrit, et chacun craint que l’exigence imposée chez lui soit contournée chez le voisin. Cette dynamique n’a pas besoin de corruption : il suffit que les propriétaires puissent déplacer leur capital. La proximité sociale entre le politique et le privé, ajoutée à la concurrence entre territoires, aboutit à une régulation structurellement en retard sur ce qu’elle encadre.
Les deux grandes puissances proposent des réponses qui laissent la propriété hors champ. À Shanghai, le 17 juillet 2026, Xi Jinping appelle à « bâtir un système juste et équitable de gouvernance mondiale de l’IA » et dit que le développement de l’IA « ne doit pas être un solo joué par un seul pays, mais une symphonie de coopération internationale » (Xi 2026), sans aborder la propriété de l’infrastructure. Le plan d’action américain de juillet 2025 pose que « le secteur privé américain doit être libéré des entraves de la paperasserie bureaucratique » et que les États-Unis doivent répondre à la demande mondiale en « exportant l’ensemble de sa pile technologique d’IA » (White House 2025, p. 3 et 20). Le multilatéralisme chinois et l’exportation américaine organisent l’usage et la diffusion d’une infrastructure sans en discuter les propriétaires. Dans le premier cas, c’est un État-parti qui encadre le marché, ce qui oblige à se demander si le problème tient à la proximité entre gouvernements et propriétaires ou, plus largement, à la concentration du pouvoir de décision, quelle que soit la forme de propriété. Je penche pour la seconde lecture, qui élargit mon argument sans l’abolir.
Faut-il alors nationaliser ? Engels, que l’on ne peut pas soupçonner de tendresse pour le capital, a répondu à l’avance, et sa réponse déçoit les deux camps : « La propriété d’État des forces productives n’est pas la solution du conflit » (Engels [1880], chap. 3). Il explique que l’État moderne, quelle que soit sa forme, est « l’État des capitalistes, la personnification idéale du capital national total », et que plus il prend en charge de forces productives, « plus il devient en fait le capitaliste national » (Engels [1880], chap. 3). Appliquée à l’IA, la leçon est qu’une nationalisation reconduirait la question à l’échelle du seul État qui disposerait de l’infrastructure, et ne résoudrait pas le problème planétaire, puisque la planète n’a pas d’État. L’exemple d’Owen ajoute une seconde mise en garde : une propriété « commune » décidée d’en haut peut faire des dépendants plutôt que des usufruitiers. La difficulté ne se résout donc ni par la propriété privée, ni par la propriété d’État, ni par la bienfaisance. « Propriété commune » recouvre pourtant trois objectifs qui ne supposent pas les mêmes institutions. Un accès garanti à la capacité de calcul ferait de celle-ci un service commun dont les usagers peuvent exiger leur part, à la manière d’un service public. Une gouvernance commune des données et des bénéfices passerait par un droit collectif sur ce qui a servi à entraîner les modèles et sur une part de la valeur produite, avec des formes de gestion collective que le droit d’auteur connaît déjà. Une propriété collective des infrastructures elles-mêmes déplacerait enfin la décision d’investir, de localiser et de se retirer vers une gouvernance partagée entre ceux qui y travaillent, ceux qui s’en servent et les populations qui en subissent les effets. Les deux premiers objectifs me paraissent atteignables par la régulation d’un régime privé, et je les tiens pour le premier pas raisonnable. Le troisième seul engage la propriété au sens strict, et c’est lui que j’ai à justifier. Je le justifie ainsi : la régulation contraint de l’extérieur un propriétaire qui garde le pouvoir de sortie, et ce pouvoir est précisément ce qu’une infrastructure planétaire rend décisif. C’est l’usufruit de Pétetin et de Marx, un droit d’usage assorti d’une obligation envers ceux qui viennent. L’argument ne démontre pas la supériorité de la propriété collective sur des régimes privés fortement encadrés, car il faudrait comparer des institutions réelles et je ne l’ai pas fait. Je ne sais pas quelle institution la porterait.
Je travaille depuis des années avec des modèles ouverts que je fais tourner chez moi, sur ma propre machine. Ce choix répond à la question de Pétetin à ma mesure : je sais qui possède l’outil qui produit sous mes yeux. Il ne répond pourtant pas à celle de l’infrastructure. Mon atelier tire son courant du même réseau, ses puces de la même chaîne, ses modèles d’un entraînement dont les coûts ne se sont pas évaporés parce que j’exécute le résultat en local. Ce que j’ai là est une appropriation d’échelle domestique, celle du petit patron Bouvery, qui possédait ses métiers et dont l’argument d’une propriété bien répartie fut dépassé par la concentration. Qu’elle soit nécessaire, je le crois. Qu’elle suffise, l’histoire de Lyon me l’interdit. Bouvery a laissé une question qu’on peut recevoir telle quelle. Il demandait comment nourrir ceux dont les machines auraient supprimé le salaire, et il mettait un prix à une réponse : « Que l’on veuille bien répondre à cette question d’une manière positive et péremptoire, et je changerai d’opinion » (Bouvery 1832b, no 54). La question s’est agrandie jusqu’à contenir un réseau électrique, des terres rares et le savoir de millions de personnes mis en calcul, et il n’existe pas de lieu où la poser. Les tondeurs de drap, au moins, savaient à quelle porte ils frappaient avant de cesser de frapper.
In January 2023, a reader sends Nick Cave a song that ChatGPT wrote “in the style of Nick Cave.” The reply appears in the musician’s newsletter: the text is “a grotesque mockery of what it is to be human” (Cave 2023). The reason follows without detour. Songs are born of suffering, of the inner struggle their composition demands, and “as far as I know, algorithms don’t feel anything” (Cave, cited in Kolirin 2023). Seven years earlier, watching a demonstration of animation by machine learning, Hayao Miyazaki had spoken of “an insult to life itself” (NHK 2016). These two verdicts circulate like banners. They close the discussion, and their force lies in the fact that they name a real revulsion, the one many people feel before texts and images that come out without pain. I do not contest them as judgments. I note that they have no interlocutor: no one to ask for anything, neither the person who owns the model nor the person who pockets the gap between the price of a salary and the price of a computation. The refusal bears on the nature of the thing. It will be said that Cave and Miyazaki are artists, that they do not speak for workers, and that a comparison with 1811 is unfair. The objection holds if one takes “worker” in the narrow sense of the factory hand. Industrialization transformed craft work in the nineteenth century according to a logic of which AI takes up certain features: the decomposition of skilled competences, the reproduction of their results on a new scale, the shifting of power toward those who own the means of production. I do not claim that the mechanisms are identical. Generative models replace certain tasks, transform others and rest on distributed material chains, whereas the machines of the cloth croppers stood inside mills. The International Monetary Fund estimates that “almost 40 percent of global employment is exposed to AI,” and “about 60 percent” of jobs in advanced economies (Georgieva 2024), but exposure is not replacement. The comparison becomes pertinent where one can show a dispossession of skills, a threat to income, a concentration of gains or a loss of control over the production process. Artists, illustrators, translators and voice actors answer on several of these counts at once, because their output, already digitized, was the easiest to vacuum up. They form an emblematic case and not the only one. Cave and Miyazaki remain a landmark of opinion, and the workers are the collectives I cite further on: screenwriters, dockworkers, voice actors, moderators.
Between 1811 and 1850, English and French workers asked themselves what exactly one refuses when one refuses a machine, and they did not all give the same answer. I distinguish five orientations: refusal, regulation of use, appropriation, mastery of knowledge, and faith in progress. They are not of the same nature. The first two are strategies, the third an objective concerning property, the fourth a capacity to act, the fifth a historical orientation. I therefore do not take them as boxes in which to file actors. They combine, sometimes in the same people, and Luddism teaches this best. The framework of the analysis rests on three questions put to each orientation, situation by situation. Does it have an addressee, someone who can yield? Can it obtain something and keep it? Does it touch the ownership of what produces?
Marx, whom the romantic imagery of the machine-breakers hardly moves, reads in it an apprenticeship: “It took both time and experience before the workpeople learnt to distinguish between machinery and its employment by capital, and to direct their attacks, not against the material instruments of production, but against the mode in which they are used” (Marx [1867] 1887, chap. 15, sec. 5). The judgment is a strategic one, and it assumes that the Luddites first attacked the instrument. Historians have corrected this picture from below. Hobsbawm already saw in it, in 1952, “collective bargaining by riot” (Hobsbawm 1952), and E. P. Thompson goes further with the croppers of Yorkshire. These wool workers, skilled and privileged, found themselves “in direct conflict with machines which both they and their employers knew full well would replace them” (Thompson [1963] 2013, chap. 14, sec. IV). If any group were to refuse, it was this one. Yet their opposition to the shearing machines, he writes, “does not seem to have been either thoughtless or absolute”: proposals circulated for introducing the machines gradually, with replacement employment for the displaced men, or a tax of 6 pence per yard on cloth finished by machine, which would feed a fund for the unemployed (Thompson [1963] 2013, chap. 14, sec. IV). The croppers also knew the laws: a statute of Edward VI against gig mills, the Elizabethan clause on seven-year apprenticeship. They tried to have them enforced, and in the West the wool workers raised subscriptions to pay attorneys, without a single success (Thompson [1963] 2013, chap. 14, sec. IV). The croppers asked for a regulation, a tax, a timetable, in short an addressee, and it was when all legal remedies had been repealed, in 1806 and 1809, that Luddism, according to Thompson, “appeared with an almost inevitable logic” (Thompson [1963] 2013, chap. 14, sec. IV). As early as 1805, a committee of cloth workers had warned an insurance company: lacking rights obtained from Parliament, they would stop the machines themselves (Thompson [1963] 2013, chap. 14, sec. IV). A letter signed “General of the Army of Redressers” carries the same chronology in one sentence: “We petition no more,” and further on, “we must fight” (cited in Thompson [1963] 2013, chap. 14, sec. IV). Refusal by force thus appears as the consequence of a court of appeal that has gone deaf, and technology is not hated there for its own sake. The deafness of such bodies is exactly what will hold me at the end of this text.
The handloom weavers show another side. Thompson judges their reaction to machines “more discriminating than is often supposed,” and the breaking of power looms rare (Thompson [1963] 2013, chap. 9). From the end of the 1820s, they put forward three constant proposals. The first is a tax on power looms, to equalize the conditions of competition and to finance relief for weavers. A letter from the Leeds weavers, in 1835, lists the taxes that weigh on them, on bread, malt, sugar, soap, and concludes: “But the power loom is not taxed” (cited in Thompson [1963] 2013, chap. 9). The other two proposals aim to limit the hours of work in power-loom factories and to employ adult men there. They made the weavers partisans of the campaign for the ten hours, and Thompson sees in it an “alternative model of political economy” openly declared: shortening the factory day was to lighten the labor of children, give adults a shorter day and spread the available work among handloom weavers and the unemployed (Thompson [1963] 2013, chap. 9).
We must also understand what they were rejecting in refusing the factory. Thompson says that “reason” is not the right word, that the conflict sets two “cultural modes or ways of life” against each other. The bell, the timekeeping, schedules that take precedence over illness: the handloom weaver had known work at home, with its Mondays of leisure and its family rhythm. A trade song says it bluntly: “you must stand at their command,” and Thompson sees in this the most deeply felt indignity (Thompson [1963] 2013, chap. 9). What was refused, then, was the form of command that the machine brought with it, the subordination of lived time to factory time. It seems to me that this distinction sheds light on our case, for what many artists and employees fear from AI, before the quality of any result, is a reorganization of who decides their time, their rhythm and their place in the chain.
Lyon had set out the terms sixteen years earlier, and by the pens of those who wove. Joseph Bouvery, a chef d’atelier, a small employer who owns his looms, defends in L’Écho de la fabrique a position that the histories of Luddism classify poorly. On September 23, 1832, he lays down as a principle that “competition and the use of machines being accomplished facts, there is no reason to halt their development” (Bouvery 1832a, no. 48). On November 4: “I am not an adversary of machines in the sense that they diminish the labor and fatigue of man, that would be absurd” (Bouvery 1832b, no. 54). He asks for a progressive tax and public workshops for the hands that industry leaves without employment, and he counts the losers: one will have plunged “into misery thirty, forty, fifty thousand individuals, more or less, for the sole pleasure of selling a coat at the price of 25 centimes to a man who will have an income of 25,000 francs” (Bouvery 1832a, no. 48). The American screenwriters of 2023 speak the language of Bouvery and the weavers. Their strike lasts from May to September, and the draft agreement specifies: “AI-generated material can’t be used to undermine a writer’s credit or separated rights” (Associated Press 2023). Merchant recognizes Luddism in it, and sums up their position thus: “Give us the power to decide how we want to use ChatGPT” (Merchant, cited in Selinger 2023). The dockworkers of the ILA follow the same line. In October 2024, their president Harold Daggett demands “an absolutely watertight wording guaranteeing that there will be neither automation nor semi-automation” (Daggett, cited in Peck 2024), a total refusal formulated as a contract clause. Three months later, the agreement leaves full automation out of reach: “Full automation was excluded, as in the previous contract” (Peck 2025). A firm refusal obtained a red line and a negotiated transition. Illustrators, for their part, poison their images with Nightshade, and Eva Toorenent explains that the tool weighs on companies because they “have the possibility of destroying their whole model by taking our work without our consent” (Toorenent, cited in Heikkilä 2023). This is machine-breaking in Hobsbawm’s sense: a technique, with a demand at the end of it, consent. French dubbing actors carry both positions at once, the slogan “AI, get lost, hands off my voice” and the precise demand to write into contracts a ban on using their work to train AI systems (Benoit 2024). Refusal and regulation cohabit in the same sentence, as with the croppers.*
The Chartists knew that regulation holds only as long as political power remains in other hands. I have not found a Chartist who speaks of the machine with Bouvery’s sharpness. The sources give a demand for power: Bronterre O’Brien writes, on March 17, 1839, that universal suffrage means “something to eat and drink, clothes, good hours and good beds” (O’Brien 1839, cited in Bloy n.d.). The “good hours” are those that the machine frees or steals depending on the hand that holds it. The plan is political before it is technical, and it presupposes a state that can be conquered. Regulation thus has an addressee, it obtains, and it holds as long as a collective agreement or a law protects it. It nevertheless leaves property where it is. Each clause settles a use, and what produces continues to belong to the one who has it. A third position attacks this limit. It asks to whom what the machine produces belongs. Robert Owen, who is an employer, reports in 1821 to the County of Lanark that public distress and lack of employment come from “the rapid increase of the new power of production, for the advantageous application of which society had neglected to make the proper arrangements” (Owen 1821). The new power is there, the arrangement is missing. It is tempting to make him an ally of the workers, and Thompson undoes this image with precision. Owen, he writes, was cast as the “Benevolent Papa of socialism,” and the idea of working-class progress through its own activity toward its own ends “was foreign to Owen”; the most frequent words in his early writings, after “benevolent,” are “provided for them” (Thompson [1963] 2013, chap. 16, sec. IV). When he proposes in 1817 his “villages of cooperation,” Cobbett speaks of “parallelograms of paupers,” and the radical Sherwin sees in them a way to “raise a community of slaves, and consequently to render the laboring part of the People absolutely dependent upon men of property” (cited in Thompson [1963] 2013, chap. 16, sec. IV). The lesson holds for today: a common property offered from above by a philanthropic employer can renew dependence under another label, and we would be wrong to forget it when a company promises us an “open” model.
Workers formulate the question of property with greater bluntness. Thomas Hodgskin, in 1825: “All the advantages of our improvements go to the capitalist and the landowner” (Hodgskin 1825). The possessive matters. Thompson nevertheless classes him more cautiously than I had. Hodgskin offers no alternative system, and he “dodged the question of property rights”; what he authorizes is organized pressure by the working class, the war between capital and labor being due to last “until man is held in higher honor than the clod he treads on or the machine he guides” (cited in Thompson [1963] 2013, chap. 16, sec. III). His theory is worth less for a solution about property than for a theory of value: the profits attributed to capital are “in fact caused by labor, and by the knowledge and skill that inform and direct labor” (Hodgskin 1825). Bronterre O’Brien, the future Chartist, writes in 1834 in the Poor Man’s Guardian: “The wealth of a factory is solely the result of the labor and skill employed in it,” and wealth should go “to the owners of that skill and labor” (O’Brien 1834). In Lyon, Anselme Pétetin, a young republican journalist, pushes the hypothesis to the point of absurdity. He proposes, on October 21, 1832, to suppose “a single, complete machine” that would do all the industrial work of France, and he draws this conclusion: “Were the universal machine the property of a single individual, it is clear that this man would be the absolute master of the country and would exercise over the entire population a positive right of life and death” (Pétetin 1832b, no. 52). The task is therefore “to prevent improvements from turning to the exclusive profit of a few individuals” (Pétetin 1832b, no. 52). On November 18, he adds that “the right of property is, in reality, only a right of usufruct” and that it will be “very easy to prevent the monopoly of machines in the hands of capitalists” (Pétetin 1832c, no. 56). Easy, he believes, because he expects a government that will be “the people and not aristocrat.” He will wait a long time.
This question has taken an almost literal turn. Matteo Pasquinelli argues in The Eye of the Master that the inner code of AI is constituted not by the imitation of biological intelligence but by “the intelligence of labor and social relations” (Pasquinelli 2023). If that holds, O’Brien’s sentence can be taken up almost word for word: what a model knows, it owes to the labor and knowledge of those whose texts, images and voices were vacuumed up. Marx brings to this position a framework that neither Owen nor Pétetin had. In the notebooks of 1857–1858, he writes that the “general productive forces of the social brain” are absorbed into capital (Marx [1857–58], notebook VII), a diagnosis that applies to the letter to models trained on everyone’s corpus. Content moderators launched a global union alliance in Nairobi on April 30, 2025, because, says Christy Hoffman of UNI Global Union, “Companies like Facebook and TikTok cannot continue to hide behind outsourcing to dodge their responsibilities” (Hoffman, cited in UNI Global Union 2025). Their demand, like Hodgskin’s, is to appear in the value chain that hides them. Recognizing the social origin of a model’s capabilities nevertheless establishes neither the distribution of gains nor the property regime that should follow from it. The first level supports the second, which may motivate the third, without the passage being automatic. There remains knowledge. Hodgskin held to it as much as to property: “Our workers already possess in an eminent degree the skill to execute, and they are quickly acquiring that to conceive” (Hodgskin 1825). One might see in this an intellectual’s wish. Emma Griffin, who has read workers’ memoirs, shows the opposite. Night schools, improvement societies, mechanics’ institutes and Sunday schools, she remarks, find almost no place in the accounts of the industrial revolution, which prefer the great movements, Luddites, ten-hours partisans, Chartists. These institutions nevertheless trained the leaders of those very movements, and created “a workforce endowed also with a capacity for collective action” (Griffin 2013, chap. 7). For artists today, mastery is no conversion: those who poison images know the models they target, well enough to know where to strike them. It nonetheless has its limit, which the mechanics’ institutes met: it trains capable individuals and leaves intact the question of who owns the looms on which they will work.
The fifth position seems the most remote, and it is the one that produces the most effects. Saint-Simon opposes, in 1819, those who produce to the princes (Saint-Simon 1819), and his school speaks as early as 1829 of “the exploitation of man by man” (Doctrine de Saint-Simon 1830): the idea that industry can liberate those who work runs through the whole of nascent socialism. Pétetin claims it and hardens it. On October 21, 1832, he writes that “progress arrives despite the clamors, despite the sobs and tears of individuals or castes” (Pétetin 1832b, no. 52). The sentence is frightening. He himself knows what it costs, since he had written a month earlier that “until then, industrial improvements will be genuine misfortunes” (Pétetin 1832a, no. 47). The “until then” designates the day when power will represent the workers, and stands in for a program. Ted Chiang puts this faith back in its place: “I tend to think that most fears about A.I. are best understood as fears about capitalism” (Chiang, cited in Klein 2023).
The three questions give a clearer picture, and a more mixed one than my initial plan. Principled refusal has no addressee and obtains nothing. Refusal by force, among the croppers, comes after the failure of an addressee, and it sometimes obtains. Regulation has an addressee, obtains, and holds as long as the balance of power holds, without touching property. Appropriation touches property, has almost never obtained or held, and can become tutelage when it comes from above. Mastery provides means, faith in progress a horizon, and neither provides an addressee. Merchant judges that today’s Luddites have already succeeded: “I think they already are,” he answers when asked whether they will succeed (Merchant, cited in Selinger 2023). The dockworkers’ agreement proves him right on one point, and I concede it to him. A firm refusal can wrest a clause. It remains that the clause settles a use in a contract, and appropriation, the one that could have changed the question, collapsed each time it was attempted. L’Écho de la fabrique stops in May 1834, shortly after the second uprising of the canuts (Frobert 2017), and the Republic that was to receive Pétetin’s universal machine is still slow in coming.
It is here that the present parts from the nineteenth century, and the separation seems to me more important than the analogies that precede it. Bouvery owned his looms, Pétetin imagined a single machine, the croppers petitioned a Parliament, and in every case the machine was somewhere: in a workshop of the Croix-Rousse, in a Lancashire mill, in a country whose Parliament could vote, in 1847, a law on hours of work. The infrastructure of AI has no such locality. The International Energy Agency estimates that data centers consumed about 415 TWh in 2024, 1.5 percent of the world’s electricity, and that this consumption would reach about 945 TWh in 2030, “slightly more than the entire electricity consumption of Japan today” (IEA 2025). This demand is concentrated: the United States accounts for 45 percent of 2024 consumption, China 25 percent, Europe 15 percent (IEA 2025). Kate Crawford reminds us that AI is “both embodied and material” (Crawford, cited in Geneva Observer n.d.). The object whose ownership we are discussing draws on the resources of the entire planet, and its effects, climatic, energetic, cultural, cross borders. These figures do not establish by themselves that a common property is needed. They establish that the consequences of the infrastructure exceed territories, which makes insufficient any reflection on property centered on the firm or on the nation-state.
Marx wrote, in the third volume of Capital, about ground rent, a sentence that holds here well beyond its object: “From the standpoint of a higher economic form of society, the private ownership of the globe by single individuals will appear” quite as absurd as the private ownership of one man by another, and human beings are only the possessors of the earth, “its usufructuaries,” who must hand it down to succeeding generations in an improved condition, like good heads of the family (Marx [1894], chap. 46). Marx was speaking of the soil, and I take his sentence as an analogy: what the soil was to agriculture, the infrastructure of computation is to the economy that is coming. There is more. Usufruct is the very word Pétetin used in 1832: “the right of property is, in reality, only a right of usufruct” (Pétetin 1832c, no. 56). An infrastructure of this scale cannot belong to private persons the way a pair of shoes belongs to them, because its possession decides the condition of others.
It will be answered that it suffices to regulate, and the answer deserves better than dismissal. A legal regime can impose strong obligations on private firms, limit uses, organize access to infrastructures, redistribute income, without abolishing property. I therefore do not maintain that regulation is impossible. I maintain that it is vulnerable, and I distinguish three propositions of unequal strength. The first, that regulation is exposed to economic capture, is solidly defensible. Marx and Engels wrote as early as 1848 that “The executive of the modern State is but a committee for managing the common affairs of the whole bourgeoisie” (Marx and Engels [1848] 1888, chap. 1), a polemical formula whose empirical core lies in the funding, careers and friendships that bind political personnel to owners. The second, that national regulation is insufficient in the face of a worldwide infrastructure, is also defensible, and the preceding figures support it. The third, that regulation could not in principle master the private ownership of this infrastructure, would be far harder to demonstrate, and I do not defend it. What I defend is more modest: regulation holds where the balance of power holds, and the conditions of its fragility are identifiable: the concentration of means, the owners’ ability to move from one territory to another, the reversibility of the victories obtained.
On July 1, 2025, the US Senate voted 99 to 1 to strip from a bill a ten-year moratorium on state regulation of AI, backed notably by Sam Altman, Palmer Luckey and Marc Andreessen (TechCrunch 2025). A counterpower worked, and it would be lying to stay silent about it. On December 11, 2025, the executive answered by another path: Executive Order 14365 creates an “AI Litigation Task Force” charged with challenging state laws and makes states whose laws are judged “excessively onerous” ineligible for certain federal funds (Executive Order 14365 2025, secs. 3 and 5). In March 2026, the White House asked Congress to preempt these laws, which Senator Markey, a political adversary, described as a way to “continue paying back the campaign donations of Big Tech” (Markey 2026). The sequence can be read as a real conflict whose outcome remains open. I also read it as a reversibility: a regulatory victory met a counteroffensive by another route. The argument goes beyond the United States. On the scale of a planet, the body of regulation does not exist, states compete to attract data centers and the energy that feeds them, and each fears that the requirement imposed at home will be circumvented next door. This dynamic needs no corruption: it is enough that the owners can move their capital. The social proximity between politics and the private sector, added to competition between territories, results in a regulation structurally behind what it frames.
The two great powers propose answers that leave property out of the field. In Shanghai, on July 17, 2026, Xi Jinping calls for “building a just and equitable system of global AI governance” and says that the development of AI “must not be a solo played by a single country, but a symphony of international cooperation” (Xi 2026), without addressing the ownership of the infrastructure. The American action plan of July 2025 holds that “the American private sector must be freed from the shackles of bureaucratic red tape” and that the United States must meet global demand by “exporting its full AI technology stack” (White House 2025, pp. 3 and 20). Chinese multilateralism and American export organize the use and diffusion of an infrastructure without discussing its owners. In the first case, it is a party-state that frames the market, which forces us to ask whether the problem lies in the proximity between governments and owners or, more broadly, in the concentration of decision-making power, whatever the form of ownership. I lean toward the second reading, which widens my argument without abolishing it.
Should we then nationalize? Engels, whom no one can suspect of tenderness toward capital, answered in advance, and his answer disappoints both camps: “State ownership of the productive forces is not the solution of the conflict” (Engels [1880], chap. 3). He explains that the modern state, whatever its form, is “the state of the capitalists, the ideal personification of the total national capital,” and that the more it takes over productive forces, “the more does it actually become the national capitalist” (Engels [1880], chap. 3). Applied to AI, the lesson is that nationalization would return the question to the scale of the single state that would hold the infrastructure, and would not resolve the planetary problem, since the planet has no state. Owen’s example adds a second warning: a “common” property decided from above can produce dependents rather than usufructuaries. The difficulty is therefore resolved neither by private property, nor by state property, nor by benevolence. “Common property” nevertheless covers three objectives that do not presuppose the same institutions. Guaranteed access to computing capacity would make it a common service whose users can demand their share, in the manner of a public service. A common governance of data and benefits would run through a collective right over what has served to train the models and over a share of the value produced, with forms of collective management that copyright law already knows. A collective ownership of the infrastructures themselves would, finally, shift the decision to invest, to locate and to withdraw toward a governance shared among those who work there, those who use it and the populations who bear its effects. The first two objectives seem to me attainable by regulating a private regime, and I hold them to be the first reasonable step. Only the third engages property in the strict sense, and it is the one I have to justify. I justify it thus: regulation constrains from outside an owner who keeps the power of exit, and this power is precisely what a planetary infrastructure makes decisive. This is the usufruct of Pétetin and of Marx, a right of use accompanied by an obligation toward those who come after. The argument does not demonstrate the superiority of collective property over strongly framed private regimes, for one would have to compare real institutions and I have not done so. I do not know which institution would carry it.
I have worked for years with open models that I run at home, on my own machine. This choice answers Pétetin’s question on my own scale: I know who owns the tool that produces before my eyes. It does not, however, answer the question of the infrastructure. My studio draws its current from the same grid, its chips from the same supply chain, its models from a training whose costs did not evaporate because I run the result locally. What I have there is an appropriation on a domestic scale, that of the small employer Bouvery, who owned his looms and whose argument for a well-distributed property was overtaken by concentration. That it is necessary, I believe. That it suffices, the history of Lyon forbids me to think. Bouvery left a question that we can inherit as it stands. He asked how to feed those whose machines would have abolished their wages, and he put a price on an answer: “Let someone answer this question in a positive and peremptory manner, and I will change my opinion” (Bouvery 1832b, no. 54). The question has grown to contain a power grid, rare earths and the knowledge of millions of people put into computation, and there is no place where it can be asked. The croppers, at least, knew which door they were knocking at before they stopped knocking.
Références
Associated Press. 2023. « In Hollywood Writers’ Battle Against AI, Humans Win (for Now) ». 27 septembre 2023. https://www.news4jax.com/entertainment/2023/09/27/in-hollywood-writers-battle-against-ai-humans-win-for-now/.
Benoit, Marie-Claude. 2024. « Les comédiens du doublage militent pour défendre leur profession menacée par l’IA ». ActuIA, 5 décembre 2024. https://www.actuia.com/actualite/les-comediens-du-doublage-militent-pour-defendre-leur-profession-menacee-par-lia/.
Bloy, Marjie. s.d. « The Working-Class View of Chartism ». The Victorian Web. https://victorianweb.org/victorian/history/chartism/2.html. (Cite O’Brien, The Operative, 17 mars 1839.)
Bouvery, Joseph. 1832a. « Sur un article du Nouvelliste » et « Réponse à M. Anselme Pétetin ». L’Écho de la fabrique, no 46 (9 septembre 1832) et no 48 (23 septembre 1832). Extraits reproduits dans « Pour ou contre la “Machine universelle” ? Le débat Bouvery/Pétetin dans L’Écho de la fabrique, en 1832 », Pièces et main d’œuvre. https://piecesetmaindoeuvre.com/IMG/pdf/controverse_bouvery-pe_tetin.pdf.
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