Mémoires antérieures: hantologie numérique
Aucune autre période historique n’a accumulé une telle densité de mémoires individuelles. Habituellement, celles-ci étaient oubliées parce qu’elles n’étaient pas inscrites matériellement. La plupart des êtres humains ne sachant écrire, ils s’oubliaient dans leurs morts, laissant une minorité de scientifiques, d’artistes et de politiques, concentrer l’attention des époques suivantes. Nous avions nos symboles et nos personnages historiques, nous avions notre culture. Une sélection naturelle des archives s’effectuait par défaut : les archives n’étaient pas seulement détruites, elles étaient rares.
Cette rareté constituait à la fois une perte irrémédiable et une forme d’économie symbolique : les traces qui subsistaient acquéraient une valeur particulière, une densité signifiante liée précisément à leur exceptionnalité. La mémoire collective s’organisait autour de ces quelques points d’ancrage, de ces rares inscriptions qui traversaient le temps. L’oubli n’était pas seulement une défaillance, une limitation technique : il était la condition même d’une certaine forme d’histoire, d’une certaine économie du récit collectif. Que devient cette économie symbolique lorsque tout, soudain, devient mémorisable, lorsque l’exception devient la règle, lorsque l’inscription n’est plus limitée par des contraintes matérielles mais se déploie selon une logique de l’accumulation indéfinie ? L’hypermnésie contemporaine n’est-elle pas aussi, paradoxalement, une forme d’amnésie, tant l’excès de traces rend impossible leur intégration dans un récit cohérent, leur organisation en une mémoire véritablement vivante ?
Cette accumulation sans précédent modifie profondément notre rapport au temps, à l’histoire, à notre propre finitude. Auparavant, l’effacement était la règle, la permanence l’exception : aujourd’hui, c’est l’inverse qui tend à s’imposer. Nos paroles les plus anodines, nos gestes les plus quotidiens, nos pensées les plus fugaces se trouvent potentiellement capturés, enregistrés, conservés dans ces mémoires externes que sont les bases de données, les serveurs, les clouds. Cette persistance des traces n’est-elle pas en train de transformer notre expérience même de l’existence, notre manière d’habiter le temps, de nous rapporter à notre propre passé et à celui des autres ? Ne sommes-nous pas en train de devenir, comme l’anticipait Borges dans sa nouvelle sur Funes, ces êtres incapables d’oublier, saturés de souvenirs trop précis, trop nombreux, trop envahissants pour permettre la moindre pensée ?
Alors que la mémoire existentielle est devenue l’un des cœurs de l’économie contemporaine, son archivage devient un enjeu de pouvoir. Le biopouvoir s’est étendu, s’est déplacé sur le mnésique et sur des entreprises privées. On peut bien sûr dénoncer cette extension, on peut s’inquiéter de la sécurisation et de la privatisation des mémoires, mais par une telle inquiétude on laissera impensé le destin de la mémoire et le fait qu’elle contenait déjà cette possibilité de mémorisation. Il n’y a pas d’un côté la mémoire et de l’autre l’inscription, car cette dernière détermine pour ainsi dire les conditions transcendantales de la première : on se sent exister à la mesure du mémorisable, parce que celui-ci vient hanter le redoublement existentiel. La mémoire est la vie de la vie.
Cette économie mnésique n’est pas simplement une extension quantitative des capacités de stockage : elle est une transformation qualitative de notre rapport à l’existence. Si la mémoire est “la vie de la vie”, c’est qu’elle est ce par quoi l’existence se redouble, se réfléchit, se ressaisit comme telle. Mais que devient ce redoublement lorsque la mémoire s’externalise massivement, lorsqu’elle se dépose dans des dispositifs techniques qui ne sont plus simplement des extensions de nos capacités mais des acteurs autonomes de la mémorisation ? Que devient cette “vie de la vie” lorsqu’elle s’inscrit dans des circuits qui échappent en grande partie à notre maîtrise, à notre conscience, à notre intentionnalité ?
La question n’est donc pas seulement celle de la propriété des données, de leur sécurisation, de leur exploitation économique : c’est celle, plus fondamentale, de la transformation de notre être-au-monde, de notre manière d’habiter le temps, de nous rapporter à notre propre finitude. Car ces mémoires externes ne sont pas de simples prothèses, des prolongements inertes de nos capacités : elles constituent désormais le milieu même dans lequel se déploie notre existence, le tissu dans lequel se trame notre rapport à nous-mêmes et aux autres. Elles ne sont pas “face” à nous, comme des objets dont nous pourrions disposer souverainement : elles nous traversent, nous constituent, nous modèlent à notre insu.
Cette incorporation de la mémoire dans des dispositifs techniques n’est pas un phénomène nouveau : de l’écriture à l’imprimerie, de la photographie au cinéma, chaque innovation technique a modifié notre rapport à la mémoire, a reconfiguré les conditions de possibilité de notre existence temporelle. Mais ce qui caractérise notre époque, c’est l’intensification et la généralisation de ce processus, son extension à l’ensemble des dimensions de l’existence, des plus intimes aux plus collectives. Ce n’est plus seulement notre mémoire consciente, volontaire, qui se trouve externalisée, mais l’ensemble des traces que nous laissons, volontairement ou non, dans nos interactions quotidiennes avec les dispositifs numériques.
Sans doute Jacques Derrida n’a-t-il cessé d’anticiper cette transformation matérielle des mémoires à travers sa réflexion sur l’archive, sur le supplément et sur les spectres. L’hantologie, dans l’ambivalence de la conjuration, permet d’imaginer un temps de l’inscription des mémoires qui n’est pas chronologique, mais qui tourbillonne selon des microboucles où ce qui est après influence ce qui est avant. Il me semble nécessaire d’utiliser ce cadre conceptuel pour approcher non seulement les mémoires, mais aussi l’histoire.
L’hantologie derridienne, cette logique du spectre qui n’est ni présent ni absent, ni vivant ni mort, mais qui revient hanter le présent, n’est-elle pas particulièrement adaptée pour penser notre condition contemporaine, où les traces numériques de nos existences acquièrent une forme d’autonomie, une capacité à nous revenir, à nous hanter au-delà de notre contrôle ? Ces traces ne sont pas simplement des représentations inertes d’un passé révolu : elles sont des acteurs à part entière de notre présent, des forces qui interviennent dans la constitution même de notre expérience. Elles ne sont pas seulement “après” nous, comme des témoignages posthumes de ce que nous avons été : elles sont “avec” nous, elles nous accompagnent, nous suivent, nous précèdent parfois dans nos interactions quotidiennes.
Cette temporalité complexe, non linéaire, faite de boucles, de retours, d’anticipations, n’est-elle pas celle qui caractérise notre expérience des dispositifs numériques ? Nos publications sur les réseaux sociaux, nos recherches sur les moteurs, nos achats en ligne ne cessent de revenir vers nous sous forme de suggestions, de publicités ciblées, de recommandations personnalisées. Ce que nous avons été influence ce que nous pouvons être, ce que nous pouvons voir, ce à quoi nous pouvons accéder. Le passé n’est pas ce qui a été dépassé, mais ce qui continue de configurer notre présent, de structurer notre champ d’expérience. Cette logique spectrale n’est pas simplement une métaphore pour penser notre condition : elle est inscrite dans l’architecture même des dispositifs techniques qui organisent notre rapport au temps, à la mémoire, à l’histoire.
La question qui reste en suspens concerne l’avenir de l’histoire confrontée à une densité folle d’inscriptions de toutes sortes. Que deviendra l’histoire lorsqu’elle devra faire face à tous ces documents dont la nature reste indéterminée ? N’y a-t-il pas là un affect des multitudes insubsumables dans un régime historique ? Cette question se pose au futur, elle se pose de notre présent vers ce qui vient et qui n’est pas anticipable ou calculable. Pourtant, elle se pose aussi au regard d’une calculabilité des mémoires puisque celles-ci sont numérisées selon le même code. Nous sommes « déjà » nos propres spectres lorsqu’ainsi nous imaginons une histoire à venir de nos disparitions, et lorsqu’ainsi nous écrivons sur un blog, sur un réseau social, sur un ordinateur, nous ressentons toute la fragilité et la puissance de cette inscription donnée à tous et à personne.
Cette question de l’avenir de l’histoire n’est pas simplement celle de la méthodologie historique, des outils dont disposeraient les futurs historiens pour traiter cette masse d’archives : c’est celle, plus fondamentale, de la transformation de notre rapport collectif au temps, de notre capacité à nous inscrire dans une temporalité partagée, dans un récit commun. L’histoire, telle que nous l’avons héritée de la modernité, présuppose une certaine économie du temps, une certaine articulation entre passé, présent et futur, une certaine distribution des places entre ceux qui font l’histoire et ceux qui l’écrivent. Cette économie est aujourd’hui profondément bouleversée par l’accumulation vertigineuse des traces, par leur accessibilité immédiate, par leur circulation permanente.
Cette accumulation ne conduit-elle pas à une forme de saturation, d’engorgement de la mémoire collective, rendant de plus en plus difficile l’élaboration d’un récit partagé, d’une histoire commune ? Comment penser l’histoire lorsque tout devient potentiellement historique, lorsque la distinction entre l’événement et l’anecdote, entre le significatif et l’insignifiant, tend à s’effacer ? Comment éviter que cette prolifération des traces ne conduise à une forme de relativisme généralisé, où toutes les mémoires se vaudraient, où tous les récits seraient équivalents ? Comment préserver la possibilité d’une histoire critique, d’une mémoire sélective, sans pour autant retomber dans les exclusions et les silences qui ont caractérisé l’historiographie traditionnelle ?
Ces questions ne trouvent pas de réponse simple, car elles touchent à ce qui, dans notre rapport au temps, résiste à toute maîtrise, à toute planification, à toute anticipation. L’histoire à venir ne sera pas simplement le produit de nos décisions présentes, de nos choix méthodologiques, de nos orientations politiques : elle sera aussi le fruit de ces interactions complexes, imprévisibles, entre les traces que nous laissons et les dispositifs qui les captent, les organisent, les font circuler. Elle sera le résultat de cette étrange cohabitation entre nos intentions conscientes et les logiques autonomes des systèmes techniques dans lesquels elles s’inscrivent.
C’est pourquoi nous sommes déjà nos propres spectres, déjà hantés par ces versions futures de nous-mêmes que nos traces numériques contribueront à façonner. Lorsque nous publions un message, une image, une vidéo, nous ne savons jamais vraiment qui les verra, comment ils seront interprétés, dans quels contextes ils resurgiront. Nous sommes à la fois les auteurs et les spectateurs impuissants de ces fragments de nous-mêmes qui circulent dans les réseaux, qui s’inscrivent dans les mémoires numériques, qui participent à la constitution d’identités qui nous échappent en partie. Cette condition spectrale n’est pas accidentelle, marginale : elle est au cœur même de notre expérience contemporaine, de notre manière d’habiter le temps, de nous rapporter à notre propre finitude.
Cette ambivalence se dessine à la frontière anthropologique et technologique. Dans ces inscriptions quotidiennes, il y a quelque chose d’infiniment humain, une multiplicité que nulle unité ne peut venir réduire, et il y a des processus de captures technologiques. Tout se passe comme si les machines capturaient nos inscriptions mémorielles et tentaient ainsi d’avoir accès au sens (commun).
Cette ambivalence n’est pas simplement la coexistence de deux logiques distinctes, l’une humaine, l’autre technique : elle est la tension constitutive de notre condition contemporaine, le champ de forces dans lequel se déploie notre existence temporelle. D’un côté, ces inscriptions numériques témoignent d’une prolifération inédite des singularités, d’une explosion des récits individuels, des mémoires personnelles, des expériences subjectives. Jamais autant de voix n’ont pu s’exprimer, se faire entendre, laisser une trace. Jamais la diversité des existences humaines n’a été aussi visible, aussi accessible, aussi présente dans l’espace public. Cette multiplicité est irréductible à toute unité, elle excède toute tentative de totalisation, de synthèse, d’unification.
Mais d’un autre côté, ces mêmes inscriptions sont prises dans des dispositifs techniques qui tendent à les standardiser, à les formater, à les réduire à des données exploitables, à des patterns reconnaissables, à des profils marketables. Les algorithmes qui organisent leur circulation, leur visibilité, leur accessibilité ne sont pas neutres : ils obéissent à des logiques spécifiques, ils privilégient certains contenus, certaines formes d’expression, certains modes d’interaction. Ils constituent une nouvelle forme de pouvoir, plus diffuse, plus invisible, mais non moins efficace que les pouvoirs traditionnels. Un pouvoir qui ne s’exerce plus tant par la contrainte directe que par la modulation continue des comportements, par l’orientation subtile des désirs, par la configuration même du champ des possibles.
Cette tension entre la prolifération des singularités et leur capture algorithmique, entre l’explosion des récits individuels et leur formatage technique, définit l’espace paradoxal dans lequel se déploie notre existence contemporaine. Un espace où nous sommes à la fois plus libres et plus contraints, plus visibles et plus surveillés, plus connectés et plus isolés. Un espace où la mémoire est à la fois plus abondante et plus fragile, plus accessible et plus manipulable, plus démocratique et plus inégalitaire.
Les machines qui capturent nos inscriptions mémorielles ne se contentent pas de les stocker, de les archiver : elles tentent d’en extraire du sens, de les organiser, de les mettre en relation. Elles ne sont pas simplement des réceptacles passifs de nos traces, mais des acteurs actifs de leur interprétation, de leur circulation, de leur valorisation. Elles participent à la constitution de ce que nous pourrions appeler un “sens commun algorithmique”, une forme de savoir collectif qui n’est plus le fruit d’une délibération consciente, d’une élaboration partagée, mais le résultat émergent de ces innombrables interactions entre nos traces et les algorithmes qui les traitent.
Ce “sens commun algorithmique” n’est pas simplement une représentation du monde social, une image de ce que nous sommes collectivement : il est une force active qui configure ce monde, qui modèle nos comportements, qui oriente nos désirs, qui structure nos interactions. Il constitue une nouvelle forme de normativité, plus immanente, plus diffuse, mais non moins contraignante que les normes traditionnelles. Une normativité qui ne procède plus de l’autorité d’une institution, de la légitimité d’une tradition, de la force d’une loi, mais de la récurrence de patterns, de la prégnance de corrélations, de la prévisibilité de comportements.
Face à cette nouvelle forme de pouvoir, les résistances traditionnelles semblent insuffisantes, inadaptées. Il ne s’agit plus simplement de dénoncer une domination visible, identifiable, localisable, mais de composer avec un environnement technique qui nous traverse, nous constitue, nous modèle à notre insu. Il ne s’agit plus de revendiquer une autonomie absolue, une extériorité radicale par rapport à ces dispositifs, mais d’inventer de nouvelles formes d’autonomie au sein même de ces environnements, de nouvelles manières d’habiter ces espaces techniques sans se laisser réduire à des données, à des profils, à des patterns.
Ces nouvelles formes de résistance ne relèvent pas tant de la confrontation directe, de l’opposition frontale, que de l’exploration créative, de l’expérimentation, du détournement. Elles ne visent pas à échapper totalement à la capture algorithmique – ce qui serait illusoire – mais à introduire dans ces systèmes des éléments d’indétermination, d’imprévisibilité, d’opacité. Elles ne cherchent pas à revenir à une supposée authenticité préalable à la médiation technique, mais à explorer les potentialités inédites, les usages imprévus, les détournements possibles de ces médiations. Elles ne prétendent pas protéger une intimité pure, intacte, de toute exposition, mais inventent de nouvelles formes d’intimité, de nouvelles modalités du secret, de nouvelles pratiques de la discrétion au sein même de l’hypervisibilité contemporaine.
Ces résistances sont déjà à l’œuvre, de manière diffuse, hétérogène, dans les pratiques quotidiennes de millions d’utilisateurs qui ne se contentent pas de se conformer aux usages prescrits des dispositifs numériques, mais les détournent, les subvertissent, les réinventent selon leurs propres logiques. Elles s’expriment dans ces formes d’écriture cryptique, ces langages codés, ces références partagées qui circulent sur les réseaux sociaux et qui résistent à la capture algorithmique. Elles se manifestent dans ces pratiques de l’anonymat, du pseudonymat, de l’identité multiple qui troublent les logiques d’identification et de profilage. Elles se déploient dans ces usages paradoxaux de la visibilité, où l’exposition maximale devient une forme de protection, où la surcharge informationnelle devient une stratégie de dissimulation.
Ces résistances ne sont pas héroïques, spectaculaires, révolutionnaires : elles sont ordinaires, quotidiennes, infra-politiques. Elles ne visent pas à renverser un système, à détruire un pouvoir, mais à créer des espaces d’autonomie, des zones d’indétermination, des poches de liberté au sein même de ce système. Elles ne prétendent pas échapper totalement à la capture algorithmique, mais introduire dans ces algorithmes des éléments d’imprévisibilité, d’opacité, de résistance. Elles ne cherchent pas à retrouver une supposée authenticité préalable à la médiation technique, mais à explorer les potentialités inédites, les usages imprévus, les détournements possibles de ces médiations.
Cette ambivalence fondamentale de notre condition contemporaine, cette tension constitutive entre la prolifération des singularités et leur capture algorithmique, définit l’espace paradoxal dans lequel se déploie notre existence temporelle. Un espace où nous sommes à la fois plus libres et plus contraints, plus visibles et plus surveillés, plus connectés et plus isolés. Un espace où la mémoire est à la fois plus abondante et plus fragile, plus accessible et plus manipulable, plus démocratique et plus inégalitaire. Un espace où nous sommes déjà nos propres spectres, déjà hantés par ces versions futures de nous-mêmes que nos traces numériques contribueront à façonner.
Nous habitons désormais un temps spectral, un temps qui n’est plus ordonné selon la succession linéaire du passé, du présent et du futur, mais qui est fait de boucles, de retours, d’anticipations, de résurgences. Un temps où le passé n’est pas ce qui a été dépassé, mais ce qui continue de hanter notre présent, de configurer notre champ d’expérience. Un temps où le futur n’est pas simplement ce qui viendra après nous, mais ce qui déjà nous précède, nous anticipe, nous configure. Un temps où nous sommes simultanément les archives vivantes de nos propres traces et les spectateurs impuissants de leur circulation autonome, de leur interprétation algorithmique, de leur valorisation économique.
Cette condition spectrale n’est pas accidentelle, marginale : elle est au cœur même de notre expérience contemporaine, de notre manière d’habiter le temps, de nous rapporter à notre propre finitude. Elle définit une nouvelle forme d’historicité, où l’histoire n’est plus simplement le récit de ce qui a été, mais le champ de forces dans lequel se déploient ces interactions complexes entre nos traces et les dispositifs qui les captent, les organisent, les font circuler. Une historicité qui n’est plus fondée sur la succession linéaire des événements, sur la distinction claire entre le passé, le présent et le futur, mais sur cette temporalité complexe, non linéaire, faite de boucles, de retours, d’anticipations, de résurgences.
Dans cette nouvelle forme d’historicité, nous ne sommes plus simplement les sujets ou les objets de l’histoire, mais les spectres qui la hantent, les traces qui la composent, les algorithmes qui l’organisent. Nous sommes à la fois les auteurs et les lecteurs d’une histoire qui s’écrit à travers nous, qui nous traverse, qui nous constitue à notre insu. Une histoire qui n’est plus le fruit d’une volonté consciente, d’un projet délibéré, d’une intention souveraine, mais le résultat émergent de ces innombrables interactions entre nos traces et les dispositifs qui les traitent.