La base humaine

Il apparaît comme une évidence intuitive que nos existences dépassent largement ce qui peut être capturé dans des bases de données. Nous ressentons profondément que la richesse du flux vital qui nous anime, avec ses subtilités affectives, ses contradictions, ses zones d’ombre et de lumière, ne saurait se réduire à des séries alphanumériques stockées dans des architectures informatiques. Cette conviction s’ancre dans l’expérience intime que nous avons de nous-mêmes, dans ce sentiment d’une profondeur subjective irréductible aux catégorisations extérieures. Il y aurait ainsi, dans l’étoffe même de l’existence, une résistance fondamentale à l’égard du monde calculable, quantifiable, archivable.

Cette résistance paraît d’autant plus légitime que les outils d’enregistrement numérique semblent, à première vue, d’une pauvreté confondante en regard de la complexité existentielle. Que peut bien saisir un tableau structuré en lignes et colonnes de l’épaisseur d’une vie, de ses hésitations, de ses élans, de ses tremblements intérieurs ? Comment des champs prédéfinis pourraient-ils accueillir l’imprévisible, l’indéterminé, l’ouvert qui caractérise chaque trajectoire humaine ? La disproportion paraît telle qu’il semble absurde d’envisager une véritable influence des dispositifs d’enregistrement sur la texture même de nos existences.

Pourtant, cette position confortable mérite d’être questionnée. Et si la simplicité apparemment rudimentaire des bases de données – ces tableaux structurés où chaque individu se voit assigné une place précise dans un système de coordonnées prédéfinies – parvenait effectivement à transformer nos existences jusque dans leurs dimensions les plus intimes, les plus secrètes ? Et si ces architectures numériques ne se contentaient pas de représenter pauvrement une réalité qui leur préexisterait, mais contribuaient activement à la façonner, à la structurer, à l’orienter ?

Cette hypothèse nous invite à reconsidérer notre conception même de l’existence humaine. Plutôt que de la penser comme une donnée naturelle, comme un réservoir de possibilités qui subsisterait indépendamment des techniques qui cherchent à la saisir, il faudrait l’envisager comme une structure éminemment plastique, en interaction constante avec son environnement matériel et symbolique. L’existence ne serait pas ce qui résiste fondamentalement aux techniques, mais ce qui se constitue précisément dans un dialogue avec elles, dans un jeu d’influences réciproques où les frontières entre le naturel et l’artificiel deviennent poreuses, indécidables.

Dans cette perspective, ce que nous nommons “secret”, “intimité” ou “profondeur subjective” ne constituerait pas une dimension originaire de l’existence humaine, mais une certaine manière d’organiser l’enregistrement des données humaines, un certain régime de visibilité et d’invisibilité, de mémorisation et d’oubli. L’intimité ne serait pas ce qui échappe par nature à tout dispositif d’enregistrement, mais ce qui se constitue précisément dans un certain rapport à ces dispositifs – rapport qui peut se transformer historiquement à mesure que les techniques elles-mêmes évoluent.

Notre époque, caractérisée par la prolifération massive des bases de données numériques, témoigne d’une telle transformation. Pour la première fois dans l’histoire humaine, nous assistons à la mémorisation systématique des anonymes, de ceux qui étaient traditionnellement exclus de l’archive officielle, abandonnés à l’oubli. Si les traces ainsi conservées peuvent paraître réduites, simplifiées, fragmentaires, leur densité et leur interopérabilité sont telles qu’un recoupement entre elles autorise une interprétation de plus en plus fine de l’existence de chacun. L’agrégation de ces micro-traces dessine progressivement une image complexe des individus, révélant des patterns comportementaux, des réseaux relationnels, des préférences, des habitudes que les sujets eux-mêmes ne percevaient peut-être pas avec autant de clarté.

Cette nouvelle configuration modifie profondément notre rapport à l’archive, et par conséquent, à l’histoire et à la culture. Traditionnellement, la culture se construisait sur une disproportion fondamentale entre ceux qu’on oubliait – l’immense majorité des êtres humains – et ceux qu’on mémorisait – une infime minorité : rois, héros, artistes, scribes, etc. Cette disproportion permettait d’élaborer un récit cohérent, de dégager des lignes de force, de construire des traditions transmissibles de génération en génération. Aujourd’hui, la question n’est plus tant de savoir comment ne pas oublier que de déterminer comment oublier. Comment naviguer dans cet océan d’archives numériques qui menace de nous submerger ? Comment discerner, dans cette masse démesurée de traces, celles qui méritent d’être conservées, transmises, interprétées ? Quelle distinction opérer entre donnée brute, information structurée et archive significative ?

Ces questions ne sont pas simplement techniques ou méthodologiques ; elles engagent notre rapport à la mémoire collective, à l’identité culturelle, à la transmission intergénérationnelle. Elles nous invitent à réfléchir sur l’histoire longue de l’identification des personnes, depuis les premiers systèmes d’énumération jusqu’aux dispositifs biométriques contemporains. L’émergence même de l’écriture n’est-elle pas fondamentalement liée à cette comptabilité humaine, à ce besoin de répertorier, de classer, de distinguer les individus au sein du corps social ? Les premiers tablettes mésopotamiennes, loin d’être dédiées à la poésie ou à la philosophie, servaient principalement à tenir les comptes, à enregistrer des transactions, à identifier des propriétaires et des débiteurs.

Cette généalogie nous invite à considérer les bases de données contemporaines non comme une rupture absolue, mais comme l’intensification d’une tendance déjà à l’œuvre depuis les débuts de la civilisation. Néanmoins, l’échelle actuelle du phénomène, sa systématicité, sa pénétration dans les moindres interstices de la vie quotidienne lui confèrent une puissance de transformation sans précédent. Quelle sera l’évolution de cette immense base de données ayant enregistré les faits et gestes d’une partie significative de la population mondiale ? Sera-t-elle exploitée lorsque le vif sera mort, lorsque les individus qui y figurent auront disparu ? Que deviendront les comptes sur les différents réseaux sociaux quand leurs titulaires décéderont ? À qui appartiendront-ils ? Ces questions, loin d’être simplement techniques ou juridiques, engagent notre conception de la mémoire, de la propriété, de l’héritage, de l’identité posthume.

Plus fondamentale encore que le contenu même des bases de données est la méthode d’enregistrement qu’elles présupposent. Cette méthode implique une conception particulière du monde, perçu comme un ensemble d’éléments discrets, catégorisables, quantifiables. Elle repose sur la conviction que le réel peut être découpé en unités distinctes, que ces unités peuvent être classées selon des critères prédéfinis, et que l’assemblage de ces éléments catégorisés peut restituer une image fidèle du phénomène original. Cette conception n’est pas sans rappeler le transcendantal kantien, cette grille de catégories a priori qui structure notre expérience du monde, mais elle le démultiplie en une constellation de catégories spécifiques, adaptées à des domaines particuliers.

Cette catégorisation n’est jamais neutre ; elle interfère profondément avec nos modes d’être, de penser, d’agir. Prenons l’exemple des sites de rencontres, ces interfaces qui nous donnent accès à des profils que nous parcourons selon des critères préétablis : âge, profession, centres d’intérêt, etc. Pour trier efficacement ces profils, pour distinguer ceux qui nous intéressent de ceux que nous écarterons, nous intégrons progressivement la logique catégorielle qui sous-tend ces plateformes. Nous apprenons à percevoir les êtres humains comme des ensembles de caractéristiques discrètes, comme des conglomérats de qualités isolables, quantifiables, comparables. Cette grille de lecture s’insinue dans notre perception, informe notre sensibilité, oriente notre désir.

Par un étrange retournement, ce qui n’était initialement qu’un outil descriptif, une méthode pour représenter une réalité préexistante, devient une matrice normative qui façonne cette réalité. La description catégorielle se transforme en performativité formatrice. Ce phénomène, récurrent dans l’histoire des technologies informatiques, révèle la puissance transformative des dispositifs techniques : ils ne se contentent pas de refléter le monde, ils le reconfigurent activement. Notre affectivité se trouve ainsi hantée par les logiques d’enregistrement propres aux bases de données, et plus largement par la façon dont le capitalisme contemporain maîtrise les désirs en instaurant un circuit fermé entre la production de besoins et la fourniture de réponses à ces besoins. Les bases de données deviennent dès lors la base humaine, un a priori, le sol sur lequel se développent nos sociabilités, nos affects, nos identités.

Cette puissance transformative des dispositifs d’enregistrement n’est pas nouvelle, mais elle atteint aujourd’hui un degré d’intensité et de systématicité sans précédent. Elle s’inscrit dans une histoire complexe, traversée de tensions politiques. L’un des premiers usages sociaux des machines calculantes ne fut-il pas, rappelons-le, l’administration des camps de concentration et d’extermination ? Les déportés étaient mémorisés sur des cartes perforées, leurs vêtements enregistrés, leurs corps mêmes marqués par des numéros. Le dispositif technique participait intégralement du processus de déshumanisation, de réduction des individus à des unités calculables, manipulables, éliminables.

Cette généalogie sombre des technologies d’enregistrement ne doit pas nous conduire à une condamnation univoque, mais plutôt à une conscience aiguë de leur ambivalence fondamentale. Si ces dispositifs peuvent servir des projets de domination, de contrôle, d’assujettissement, ils peuvent également ouvrir des espaces de création, de résistance, d’émancipation. Les mêmes bases de données qui permettent une surveillance généralisée rendent aussi possibles des formes inédites de collaboration, de partage, de mise en commun des savoirs et des expériences.

Cette ambivalence nous invite à dépasser les oppositions simplistes entre technophobie et technophilie, entre rejet réactionnaire et adhésion acritique. Il s’agit plutôt de développer une sensibilité nuancée aux potentialités multiples des technologies d’enregistrement, une attention fine à leurs effets sur nos modes d’existence, une capacité à discerner leurs usages émancipateurs et leurs détournements oppressifs. Cette posture implique une responsabilité éthique et politique : celle d’inventer des manières d’habiter ces environnements techniques qui favorisent l’autonomie des individus et des collectifs, qui enrichissent l’expérience plutôt que de l’appauvrir, qui complexifient nos rapports plutôt que de les simplifier.

Dans cette perspective, l’art peut jouer un rôle crucial. En explorant les possibilités esthétiques des bases de données, en détournant leurs logiques, en révélant leurs impensés, les pratiques artistiques peuvent nous aider à développer une relation plus consciente, plus créative, plus émancipatrice à ces dispositifs. Elles peuvent nous permettre de percevoir autrement les flux de données qui nous traversent, de les réagencer selon des logiques non réductibles à celles du profit ou du contrôle, d’y découvrir des potentialités insoupçonnées.

Ces pratiques ne consistent pas nécessairement à rejeter les technologies d’enregistrement au nom d’une authenticité originelle, d’une naturalité préservée, mais plutôt à les habiter différemment, à les plier à des usages non prévus, à les ouvrir à l’indétermination, à l’imprévisible, à l’inassignable. Elles témoignent d’une attention particulière aux anonymes, à ces millions d’individus ordinaires dont les traces s’accumulent dans les bases de données mondiales. Non pour les surveiller, les contrôler, les manipuler, mais pour faire émerger de leurs interactions des formes inédites, des récits alternatifs, des communautés inattendues.

Cette attention aux anonymes engage une politique de la mémoire. Elle questionne les critères traditionnels qui déterminent ce qui mérite d’être conservé, transmis, interprété. Elle suggère que l’histoire ne se réduit pas aux gestes des grands hommes, aux décisions des puissants, aux œuvres des génies, mais qu’elle se tisse également dans l’entrelacement des existences ordinaires, dans la multitude des micro-événements qui constituent le tissu quotidien de la vie sociale. Elle invite à repenser nos pratiques historiographiques à l’aune de ces nouvelles archives numériques, à développer des méthodes capables de naviguer dans cette masse sans la réduire à des schémas préétablis, à inventer des récits qui respectent sa complexité tout en y dégageant des lignes de force.

L’enjeu n’est pas tant de s’opposer frontalement aux technologies d’enregistrement que d’inventer des manières de les habiter qui favorisent l’épanouissement des potentialités humaines. Il s’agit d’explorer les interstices, les zones d’indétermination, les espaces de jeu qui subsistent au sein même des dispositifs les plus contraignants. De cultiver une sensibilité capable de percevoir, dans la standardisation apparente, les émergences singulières, les écarts créateurs, les différenciations subtiles.

Cette posture n’est ni celle d’une résignation passive ni celle d’une résistance frontale, mais plutôt celle d’une créativité tactique, d’une inventivité quotidienne, d’une expérimentation continue. Elle témoigne d’une confiance dans la capacité des êtres humains à transformer les conditions techniques de leur existence, à les infléchir dans le sens d’une plus grande liberté, d’une plus grande diversité, d’une plus grande intensité expérientielle.

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