Internes : coécrire avec l’IA, discussion avec Pascal Mougin – ENS, Paris

Une discussion entre un “auteur” et un “lecteur” d’un roman co-écrit avec une intelligence artificielle. Ils discutent de la généalogie du livre et de l’écart entre leurs expériences de destinateur et destinataire, de l’aliénation qui s’y tisse et qui expérimente l’IA au-delà d’une intentionnalité.

En savoir plus sur Pascal Mougin : https://www.thalim.cnrs.fr/auteur/pascal-mougin
Dans le cadre de la journée d’étude coordonnée par Alexandre Gefen et Karol Beffa : https://anthropo-ihm.hypotheses.org/category/type-dintervention/colloques-et-conferences

Transcription Réorganisée et Mise en Forme

Introduction et Présentation

  • Intervenant 1 : Alors, est-ce qu’il y a un maître de cérémonie qui lance ?
  • Intervenant 2 : Non, tu es le maître de cérémonie, donc je te laisse présenter et te présenter à la question.
  • Intervenant 1 : Très bien, très bien. Merci pour cette invitation à cette journée d’études. Je suis très heureux d’être aux côtés de Grégory Chatanskyst [Chatanský]. Grégory, on va parler ensemble de son livre Interne, paru en 2022. Un livre que tu présentes comme le premier roman français co-écrit par une intelligence artificielle. De fait, tu as utilisé GPT-2, je crois, pour l’écrire.

Alors avant de parler du livre, quelques mots sur ton travail. Tu es donc artiste — je reviendrai sur cette particularité — et pour toi, la question des relations homme-machine est vraiment centrale depuis au moins une dizaine d’années, puisque tu mobilises l’IA, que tu préfères appeler, non pas intelligence artificielle, mais imagination artificielle.

Tu mobilises donc l’imagination artificielle dans des procédures de génération interactives d’images, de films, de fictions immersives, de musiques ou d’œuvres plastiques. Et donc, Interne est ta première expérience romanesque.

Présentation de l’Extrait et de l’Œuvre

Pour présenter ce livre, je commencerai par un extrait de la quatrième de couverture :

« À l’extrémité de la survie de l’espèce humaine, les forêts brûlent, les organismes se font coloniser par des virus, les espèces vivantes disparaissent les unes après les autres, les météores apportent la destruction. Dans ce chaos, une forme de conscience post-humaine émerge, incertaine de son propre statut, et lutte pour accéder à la vie. Co-écrit par une intelligence artificielle, Interne s’aventure dans la vallée de l’étrange, un territoire littéraire en partie nourri d’algorithmes et de probabilités. »

Donc, Interne, vous l’avez compris, c’est un récit, c’est une fiction post-apocalyptique. On va évoquer son contenu tout à l’heure, mais dans un premier temps, je vais consacrer quelques minutes à deux réflexions plus générales pour contextualiser un petit peu ce livre :

  1. Le fait que Grégory Chatanský écrit en artiste, issu du monde de l’art.
  2. La situation de ce livre dans l’histoire de la littérature artificielle.

1. L’Artiste et la Création Artificielle

Grégory Chatanský, tu es artiste, et il se trouve que les quelques auteurs qui, aujourd’hui, sollicitent l’IA pour faire de la littérature viennent tous, eux aussi, du monde de l’art. C’est le cas de Kenneth Goldsmith aux États-Unis, ou de Ross Goodwin.

Je voudrais réfléchir à ce phénomène. Il me semble que c’est lié au fait que le monde de l’art a un peu d’avance en matière de création artificielle au sens très large. L’art et la culture visuelle se sont trouvés confrontés aux problèmes d’une création assistée par la machine depuis beaucoup plus longtemps qu’en littérature, et ce, schématiquement, depuis l’invention de la photographie.

L’image photographique est une image produite par une procédure technique, mécanique, optique et chimique. Pour cette raison, on a très longtemps pensé l’image photographique comme étant achéropoïète — c’est-à-dire artificielle, artefactuelle, une œuvre dans laquelle n’entre pas la main (cheiros) du poète. Ce n’est pas une image directement produite par la main de l’artiste, mais elle aspire néanmoins au statut d’œuvre d’art.

Ce principe a suscité dans le monde de l’art, dès les années 1860-1870, des débats et des reconfigurations qui font que le champ de l’art a assimilé la notion d’œuvre artificielle. C’est peut-être un hasard si les auteurs qui recourent à l’IA pour faire de la littérature viennent de ce monde-là, car en littérature, l’idée d’une production de langage par une machine n’en est qu’à ses tout premiers balbutiements.

2. Généalogie de la Littérature Artificielle

Bien sûr, le modèle mécaniste de la production littéraire n’est pas nouveau :

  • On trouve la figure du rhapsode chez Platon.
  • Les grands rhétoriqueurs ont un imaginaire partiellement mécaniste.
  • Les premières hypothèses d’automates écrivains apparaissent dès le XVIIIe siècle (comme la machine à créer des histoires dans Les Voyages de Gulliver de Swift).
  • Au XXe siècle, on assiste à des tentatives de littérature générée (à partir des années 1960), suivies vingt ans plus tard par l’Oulipo.
  • Plus récemment, on croise des fictions de robots écrivains :
    • Philippe Vasset (Exemplaire de démonstration, 2002) vantait ironiquement les vertus du script generator, un logiciel rédacteur de best-sellers.
    • Antoine Bello (Ada, 2016) imaginait une IA spécialisée dans le roman sentimental.

Les Précédents Réels

Ces fictions sont devenues de moins en moins improbables avec l’augmentation de la puissance de calcul, les réseaux de neurones, le deep learning et le big data :

  • 2016 : Un roman co-écrit par une IA programmée par des chercheurs de l’Université d’Hakodate se retrouve dans la sélection finale d’un grand prix littéraire japonais.
  • 2018 : Les éditions Jean Boîte publient 1 East 80th Street (ou One the Road) de l’artiste-programmeur Ross Goodwin : le premier roman écrit par une IA embarquée dans une Cadillac lors d’un road trip entre New York et la Nouvelle-Orléans, connectée à une caméra, un micro et un GPS.

Le Basculement d’Interne : De la Délégation à la Co-écriture

Voici la généalogie dans laquelle s’inscrit Interne. Mais le livre de Grégory Chatanský marque un infléchissement majeur par rapport aux précédents : Interne n’est pas seulement écrit par une IA, il est co-écrit avec l’IA. L’écriture relève d’une interaction directe avec la machine.

On sort ainsi de l’imaginaire de la délégation de production (l’homme fabrique la machine qui produit l’œuvre, modèle du “robot écrivain” où l’auteur est l’écrivain de l’écrivain).

Sur le plan idéologique, la littérature artificielle était jusqu’alors disqualifiée par la doxa littéraire, car la sous-traitance d’écriture est incompatible avec l’imaginaire romantique de l’authenticité. Mais Interne dépasse cette opposition. Grégory délaisse la fascination technophile et le défi du test de Turing : l’enjeu n’est plus de faire croire qu’un texte est humain, mais de produire une parole que l’homme ne pourrait pas formuler seul, s’exprimant depuis le point de vue d’une instance non humaine après la disparition de l’humanité.

La Genèse et la Méthode d’Écriture (Grégory Chatanský)

  • Grégory Chatanský : Merci pour ces mots très justes. Je vais essayer d’expliquer un peu la généalogie. Le problème, quand on parle d’œuvres comme celle-ci, c’est qu’on est toujours ramené à la fabrique et à un présupposé instrumental. Essayons de suspendre un moment cette idée de fabrication.

Les Influences et la Genèse

Ma vocation d’artiste est née adolescent, à 15 ans, lorsque j’ai visité l’exposition Les Immatériaux [conçue par Jean-François Lyotard et Thierry Chaput au Centre Pompidou en 1985].

Dans mon parcours, trois figures ont compté :

  1. Franck Popper, qui m’a fait faire ma première exposition en 1998.
  2. Jean-François Lyotard, dont j’ai été l’étudiant en maîtrise de philosophie.
  3. Jean-Pierre Balpe, pionnier des modèles génératifs et anti-chomskiens, avec qui j’ai beaucoup travaillé.

À partir de 2008-2009, je m’intéresse aux réseaux de neurones récursifs (notamment grâce au travail de Fabien Giraud et Raphaël Siboni au Palais de Tokyo, La Manoeuvre). Je comprends alors qu’on change de monde : on sort du cadre hypothético-déductif du code classique (boucles conditionnelles) pour entrer dans un autre paradigme.

Projets Antérieurs

  • Le groupe de rock accélérationniste : Un projet mené pendant 7 ans pour répondre à la crise des industries culturelles par un productivisme extrême, impossible à consumer.
  • Le projet DreamBank (2014) : J’ai récupéré auprès de l’Université de Santa Clara une base de données de 20 000 rêves retranscrits. J’ai créé un système statistique simple (chaînes de Markov) détectant les mots de plus de 5 lettres pour interroger Google et afficher en temps réel des images constituant une histoire. L’idée était de réaliser que l’accumulation hypermnésique du Web ne servait plus seulement aux humains, mais nourrissait des machines qui, d’une certaine manière, se sont mises à nous rêver.
  • Terre Seconde (2018-2019) : Une installation reliant l’IA à l’extinction en cours. Une IA récupère les données des data centers pour recréer une deuxième Terre, tout en doutant de son propre statut. J’ai utilisé GPT-2 (sorti en février 2019 via Runway ML), entraîné sur des textes d’Arxiv (articles scientifiques sur la “boîte noire”) combinés à de la littérature introspective (Beckett, Pessoa).

La Méthode d’Écriture d’Interne (Printemps-été 2020)

L’usage de l’IA n’était pas d’en faire un “personnage” relégué à la niche, mais une méthode d’écriture. L’autonomie de l’IA est un fantasme : elle dépend d’une infrastructure gigantesque et de la culture humaine.

J’ai utilisé un système de complétion :

  1. J’écrivais un début de phrase (une amorce / prompt).
  2. GPT-2 produisait une suite statistique que je sélectionnais ou écartais.
  3. Pendant deux semaines, jour et nuit, j’ai écrit de manière à ce que le modèle puisse continuer de manière intéressante, tâchant de palper cet espace abstrait qu’est l’espace latent.

Le Concept d’Infra-aliénation

Je suis un défenseur de l’aliénation, que j’appelle l’infra-aliénation (en référence à Marcel Duchamp et à l’inframince) :

  • J’aliénais le réseau de neurones en l’entraînant sur des corpus spécifiques (le roman comporte trois parties, chacune ayant sa bibliothèque de textes bruts de 105 Mo).
  • En retour, la machine m’aliénait en transformant mon rythme et ma structure d’écriture.

C’est lié à un concept hérité de Lyotard et de sa lecture de Duchamp : l’inconsistance conquise. Dans les théories de la communication classiques, on cherche un message clair. Chez Lyotard, l’inconsistance de la signification est au contraire un bien précieux. C’est peut-être pour cela que les plasticiens s’emparent de l’écriture : ils entretiennent un rapport conflictuel et dialectique avec le langage.

Je m’intéresse aux réseaux de neurones qui ne sont pas alignables. L’alignement recherche l’instrumentalité ; or, je cherche le non-alignement.

Dialogue : Altérité, Aliénation et Anthropotechnologie

  • Intervenant 1 : Ce que tu dis de cette situation d’aliénation mutuelle ne renvoie-t-il pas à ce qui se produit en littérature depuis au moins Rimbaud (« Je est un autre ») ou Claude Simon ? L’écrivain a toujours affaire à une altérité, à un langage qui parle avant nous. L’écrivain n’est jamais seul maître à bord, ce que les artistes savent bien. La dialectique que tu proposes avec l’IA est proche de ce qui se passe pour tout écrivain aux prises avec sa bibliothèque et ses contraintes.
  • Grégory Chatanský : C’est tout à fait ça, et c’est pourquoi le livre s’appelle Interne : c’est l’intériorité et un grand récit d’aliénation interne à trois états. C’est un chemin d’émancipation par l’altérité et l’altération.

Quand on écrit en co-complétion, on a l’impression de parler avec quelqu’un d’un peu malade, pris dans des boucles de clichés. Le livre est d’ailleurs rempli de clichés que je n’aurais pas osé écrire, et que l’IA m’a libéré d’assumer. Et puis il y a des moments de grâce, comme dans une improvisation de jazz, où l’on se dit : « C’est plus moi que moi ».

  • Intervenant 1 : Cela rappelle cette citation d’Aurélien Bellanger : « Quand j’écris, j’ai un peu l’impression de domestiquer mon propre intelligence artificielle. » Qu’elle soit dans un serveur ou dans un cerveau, l’essentiel est de s’entendre avec elle.
  • Grégory Chatanský : Justement, je refuse l’idée de la domestication. Cela me fait penser à La Lecture d’enfance de Lyotard, où l’enfant est vu comme un adulte mal dressé qu’il faut redresser comme un bonsaï. Je propose plutôt le concept d’anthropotechnologie :
    • D’un côté, j’assume pleinement mon rôle d’auteur à 300 % (l’anthropologie).
    • De l’autre, il y a la technologie.

Je ne crois pas à l’hybridation océanique où tout se mélange, il y a une dialectique claire entre les deux, mais une indissociabilité dès lors qu’on suspend l’instrumentalité. L’erreur de la plupart des usages actuels des réseaux de neurones est leur caractère purement instrumental.

Petit détail textuel : Interne est aussi une réponse fictionnelle au livre de Lyotard, L’Inhumain. Les trois parties du roman répondent à ses axes :

  1. Domus et la Mégapole
  2. Si elle parle sans corps
  3. Si l’on peut penser sans corps

Conclusion et Transition vers le Contenu du Roman

  • Intervenant 1 : Eh bien, nous avons dépassé la mi-temps, passons maintenant au contenu du roman et à sa lecture.

Vous vous souvenez de ce court extrait de la quatrième de couverture lu en introduction : il décrivait à la fois le contenu fictionnel (la fin du monde, les forêts qui brûlent, les virus, les météores) et l’instance narrative elle-même, cette conscience post-humaine émergeant sur fond de cataclysme. Examinons à présent cet aspect…