L’exposition comme médium

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Sans doute, la question de l’exposition est l’une des plus problématiques en art. C’est à cet endroit que s’articulent l’œuvre, le public et l’institution. En ce domaine, l’artiste a souvent un moindre contrôle sur son travail, car il n’est pas le seul à décider. Un commissaire va le choisir et lui donner accès à tel ou tel lieu. Une équipe technique va accrocher son travail. Les paramètres externes sont nombreux, et même s’il n’est pas le seul à décider, le public estimera toujours que l’ensemble relève de sa responsabilité et de sa « signature ».

Dans le secret de son atelier l’artiste peut bien investir un temps interminable pour amener une pièce à un certain fini tant matériel, formel que conceptuel. Mais les conditions de l’exposition ne dépendent souvent que partiellement de ce travail parce que celles-ci sont déterminées par l’autorité du lieu.

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Pour le dire un peu brutalement, une œuvre médiocre dans un lieu majeur d’exposition aura une valeur supérieure à une œuvre de qualité dans un lieu mineur. Il y a bien sûr des exceptions, mais quand on va voir une exposition, on va tout autant dans un lieu, qui est investi par une autorité, que voir une œuvre. La visite d’une exposition n’est pas la visite d’une œuvre, mais d’un processus lent et stratifié, complexe de validation.

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Au-delà de cet état des lieux, une exposition est un montage, c’est-à-dire une certaine disposition spatiale et technique des œuvres. Là encore, l’équipe technique a une influence majeure qu’on sous-estime souvent. Un fil qui dépasse, un projecteur dont le trapèze n’est pas rectifié ou un écran mal accroché peuvent avoir un impact sur la perception. Car de tels défauts provoquent l’attention et la détournent de son objet pour le ramener à l’instrumentalité.

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Les œuvres n’existent pas en ce domaine, seule persiste l’exposition, c’est-à-dire un environnement qui met en relation un corpus. Si l’artiste prévoit souvent la mise en espace en la modélisant, s’il peut investir plusieurs semaines de montage, exerçant sa sensibilité sur l’espacement des espaces (l’esplacement), cherchant à créer par là même un certain environnement plutôt qu’un parcours qui transformerait le public en chien pavlovien par l’imposition d’une unique perspective (et quoi de mieux qu’un monde qui excède notre horizon pour produire une diversité de regards ?), il sort de son isolement d’atelier et interagit sans que le produit de cela soit considéré par le public. C’est pourquoi on passe un temps interminable dans l’espace d’exposition lors du montage. On essaye de multiplier les points de vue, jusqu’au point où cette multiplication produit un monde sur lequel on peut porter tous les points de vue possible, c’est-à-dire dans lequel on peut trouver une place particulière. L’ajustement des vides, des relations, des superpositions est long parce qu’il suppose de perdre son temps dans l’espace.

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L’exposition est le médium de l’art parce que celui-ci est mis en relation avec autre chose. Un médium passager qui se monte et se démonte. Il ne s’agit pas de mettre côte à côte des éléments nommés œuvres, mais de rendre compte d’un corpus, c’est-à-dire d’un cheminement qui forme un monde non encore advenu. L’exposition est une atmosphère, une tonalité affective (Stimmung). On pense à quelques expositions dont celle de Pierre Huyghe à Beaubourg en 2013.

Ce texte n’est pas un appel à l’autonomie ou à la souveraineté de l’artiste qui devrait fuir les contextes institutionnel et technique. Il s’agit de répondre à cette nécessaire hétéronomie en activant l’hétéronomie d’un corpus : constituer un environnement plutôt qu’un assemblage d’oeuvres en station. Rien n’est indemne.