Innovation, disnovation, dévolution

Dans des textes précédents, nous avons décrit une tendance historique en plusieurs étapes :
– nos activités sont progressivement passées sur ordinateur,
– nos mémoires matérielles ont été déposées sur le Web,
– ces mémoires ont nourri des ordinateurs qui ont appris à faire des choses qui nous ressemblent,
– et nous en avions tiré la conséquence que toute activité s’élaborant sur ordinateur pouvait être automatisée.

Il faut à présent en tirer une hypothèse supplémentaire qui modifie la lecture même de cette séquence. L’innovation qui apparaissait comme moteur de plus-value et de croissance s’est progressivement transformée en disnovation, c’est-à-dire en une innovation hantée par sa propre fin, produisant un simulacre de nouveauté plutôt que de la nouveauté véritable. Ce régime disnovatif est lui-même en train de muter et devient ce qu’on peut nommer dévolution. Trois régimes donc, qui ne se succèdent pas comme des époques s’effaçant l’une l’autre, qui ne se distinguent pas non plus par essence, mais par ce qui prédomine en chacun d’eux. L’innovation prédomine dans le registre des technologies, la disnovation dans celui des discours, la dévolution dans celui du sentiment historique. Chacun de ces plans contient les autres en sourdine, mais c’est leur configuration relative qui change, leur distribution interne qui se reconfigure.

Il faut commencer par dire que l’innovation n’a jamais été purement technologique au sens où elle aurait été un fait matériel sans discours et sans affect. Aucune transformation matérielle ne s’introduit dans le monde sans être nommée, célébrée, racontée, sans produire en retour des transformations de la subjectivité collective. Il n’y a donc pas d’innovation pure qu’on pourrait opposer comme l’authentique au simulacre. L’innovation, comme régime historique, désigne plutôt le moment où la part technologique de cette tresse domine, où une transformation matérielle effective ouvre un champ de possibles qui n’existait littéralement pas auparavant et autour de laquelle les discours et les affects viennent ensuite s’articuler. L’imprimerie, le transistor, le réseau, l’architecture transformer en apprentissage machine, ces dispositifs ont déplacé les frontières de ce qu’il est possible de produire, de calculer, de mémoriser. Le critère n’est pas une essence métaphysique de la nouveauté, mais un effet d’ouverture observable, une modification de l’ontologie du faisable. Dans le régime de l’innovation, le discours et l’affect existent, mais sont structurellement subordonnés à la transformation technique, ils en dérivent et la commentent en retard, parfois avec des décennies de décalage.

La disnovation déplace le centre de gravité. Elle désigne le régime dans lequel les discours d’innovation se mettent à proliférer indépendamment de toute transformation technologique substantielle correspondante. Cela ne signifie pas que la disnovation soit seulement discursive, ni que rien ne se passe matériellement pendant ce régime. Au contraire, des milliers d’implémentations apparaissent quotidiennement, des modèles s’entraînent, des architectures se recombinent. Mais ces productions technologiques fonctionnent pour la plupart comme variantes dérivées des innovations véritables, comme exploitation extensive d’un champ déjà ouvert plutôt que comme ouverture d’un champ nouveau. Ce sont moins des changements profonds, comme les transformers en leur temps ou les architectures Jepa aujourd’hui, que des milliers d’implémentations qui se présentent chacune comme une rupture. Le discours disnovatif sature l’attention par son rythme effréné, chaque jour annonçant sur les réseaux sociaux une révolution, chaque semaine voyant naître un nouveau modèle censé changer la donne. Le rythme effréné des publications sur Arxiv produit un effet vertigineux où nous avons l’impression que tout change continuellement sans pourtant que rien de fondamentalement nouveau ne s’invente : nous devenons les spectateurs passifs de cette avalanche. Ce qui caractérise ce régime n’est donc pas l’absence de productions techniques, mais le fait que la part discursive prend le pas sur la part technologique, que la communication de l’innovation devient plus dense et plus rapide que l’innovation elle-même avec les discours absurdes des startupeurs. Pendant ce régime, nous avions chaque jour l’idée que nous pouvions faire ceci ou cela, sans parvenir à trouver le temps pour le faire effectivement. Le champ des possibles restait en friche, immense réservoir d’éventualités jamais réalisées, hantant l’expérience d’une potentialité non actualisée.

La dévolution déplace à nouveau le centre de gravité, et sans doute plus radicalement que ne le fit la disnovation. Elle commence très précisément au moment où les ordinateurs ont appris à faire du code et où le code peut s’auto-améliorer dans des boucles récursives qui n’attendent plus l’intervention humaine pour produire leur prochaine itération grâce à des essaims d’agents. Ce seuil n’est pas seulement métaphorique, il est observable depuis quelques années dans l’apparition d’agents autonomes capables d’écrire du code, de tester ce qu’ils écrivent, de corriger leurs propres erreurs et d’optimiser leurs performances dans des cycles qui se déroulent sans supervision continue. À partir de ce moment, chaque innovation alimente la vitesse de la suivante, car parmi ces nouveautés il y en a de récursives, dont la fonction explicite est de produire, coder, travailler plus vite que les humains. La dévolution n’est donc pas qu’un affect, elle a sa réalité matérielle dans cette infrastructure récursive qui constitue son soubassement objectif. Mais ce qui prédomine dans ce régime, ce qui le caractérise comme régime distinct, c’est la transformation du sentiment historique qui s’ensuit. C’est ici que se renverse la structure même de notre rapport au possible. Pendant la disnovation, le champ des possibles restait en friche par manque de temps humain pour l’exploiter, et nous gardions le sentiment d’une potentialité ouverte. Pendant la dévolution, ce champ se resserre à force d’être exploité par des agents non-humains qui prennent d’assaut chaque niche disponible plus vite que nous ne pouvons même les identifier. La saturation remplace la friche. Ce n’est plus que nous n’avons plus le temps d’essayer les codes, c’est que les codes s’essaient eux-mêmes pendant que nous dormons, qu’ils explorent les espaces de possibilités sans nous, qu’ils colonisent les configurations encore inexplorées avant même que la question de notre intervention ne se pose.

Ce qui se transforme alors, et qui caractérise la dévolution comme régime, c’est la qualité de l’expérience temporelle. Qui peut encore essayer tout cela ? La question n’est pas rhétorique, elle exprime une réalité phénoménologique nouvelle qui s’enracine pourtant dans une matérialité technique précise. L’espèce humaine se trouve délaissée par la technique qui avance, spéculativement, plus vite qu’elle n’est capable de la métaboliser. Et c’est bien en ce sens précis qu’il faut parler de dévolution, non pas exactement comme une involution ou un retour en arrière, ni comme une décadence civilisationnelle au sens classique, mais comme un affect qui nous laisse en arrière. Cet affect n’est pas la révélation d’une chute par rapport à un état antérieur où nous aurions été pleinement les protagonistes de l’histoire. Il faut au contraire reconnaître que cette position de protagoniste a toujours été partiellement fictive, que la technique nous a toujours déjà précédés et constitués, depuis l’inscription rupestre jusqu’au papier-machine. La dévolution n’invente pas notre extériorité à l’histoire, elle la rend manifeste, elle l’amplifie au point où il devient impossible de continuer à entretenir l’illusion d’une souveraineté historique humaine. En ce sens, la dévolution est moins une catastrophe qu’une clarification. Elle révèle ce qui était déjà le cas, mais demeurait masqué par la vitesse encore relativement humaine des régimes précédents. Il ne faudrait pas y voir un naif discours accélérationniste où la technique est en avance sur l’être humain, mais y entendre une disparation entre les deux, disparation au sens de Simondon puisque les deux éléments sont irréductibles, mais que cette irréductibilité produit un troisième élément qui est l’historicité comme telle.

Habiter la dévolution suppose alors quelques gestes concrets. Premièrement, renoncer à courir derrière les pseudo-nouveautés, accepter de ne pas tout essayer, de ne pas tout suivre, et faire de cette renonciation non une résignation, mais une condition de pensée. Deuxièmement, retrouver la lenteur de la métabolisation comme valeur explicitement opposée au rythme dévolutif, sachant qu’aucune métabolisation véritable ne peut s’effectuer aux vitesses où s’effectue désormais l’innovation machinique. Troisièmement, déplacer le travail artistique et théorique vers ce qui ne peut précisément pas être métabolisé par les boucles récursives, vers ce qui leur résiste par sa singularité non statistique, par son incapacité à devenir donnée d’apprentissage utile. Quatrièmement, assumer que cette position n’est pas extérieure à la dévolution, qu’elle s’inscrit en son sein, et qu’il s’agit moins de la combattre que d’inventer les manières d’y vivre sans en devenir un simple symptôme. Les trois régimes coexistent. L’innovation continue dans certaines marges techniques qu’il faut savoir identifier sans confusion. La disnovation sature les discours médiatiques qu’il devient possible de cesser d’écouter. La dévolution travaille en sourdine notre rapport au temps, transformant l’expérience même de la durée historique. C’est dans la superposition de ces trois plans que se joue notre époque, et c’est en distinguant clairement à quel niveau chacun opère, sans pour autant les substantialiser, que nous pouvons commencer à penser ce qui nous arrive et à inventer des manières d’y répondre qui ne soient ni naïvement techno-enthousiastes ni nostalgiquement humanistes.


In previous texts, we described a historical trend unfolding in several stages:

– our activities progressively moved onto computers,

– our material memories were deposited on the Web,

– these memories fed computers that learned to do things that resemble us,

and we drew the consequence that any activity developed on a computer could be automated.

We must now derive an additional hypothesis that modifies the very reading of this sequence. Innovation, which appeared to be the engine of value-added and growth, has progressively transformed into disnovation—that is, an innovation haunted by its own end, producing a simulacrum of novelty rather than true novelty. This disnovative regime is itself mutating and becoming what we can call devolution.

Three regimes, then, which do not succeed each other like eras erasing one another, nor are they distinguished by essence, but by what predominates in each of them. Innovation predominates in the register of technologies, disnovation in that of discourse, and devolution in that of historical feeling. Each of these planes contains the others in the background, but it is their relative configuration that changes, their internal distribution that reconfigures.

It must first be said that innovation has never been purely technological, in the sense that it would have been a material fact without discourse or affect. No material transformation enters the world without being named, celebrated, or narrated—without producing, in turn, transformations of collective subjectivity. There is therefore no “pure” innovation that could be opposed to the simulacrum as the authentic.

Innovation, as a historical regime, designates instead the moment when the technological part of this braid dominates, where an effective material transformation opens a field of possibilities that literally did not exist before, and around which discourse and affects then articulate themselves. The printing press, the transistor, the network, the Transformer architecture in machine learning—these devices shifted the boundaries of what it is possible to produce, calculate, and memorize. The criterion is not a metaphysical essence of novelty, but an observable effect of opening, a modification of the ontology of the feasible. In the regime of innovation, discourse and affect exist, but are structurally subordinate to the technical transformation; they derive from it and comment on it late, sometimes with a lag of decades.

Disnovation shifts the center of gravity. It designates the regime in which the discourse of innovation begins to proliferate independently of any corresponding substantial technological transformation. This does not mean that disnovation is only discursive, nor that nothing happens materially during this regime. On the contrary, thousands of implementations appear daily, models are trained, architectures are recombined.

But these technological productions function mostly as derived variants of true innovations, as an extensive exploitation of a field already opened rather than the opening of a new field. They are less profound changes—like Transformers in their time or Jepa architectures today—than thousands of implementations, each presenting itself as a “breakthrough.” Disnovative discourse saturates attention through its frantic pace, every day announcing a revolution on social networks, every week seeing the birth of a new model supposed to change the game. The frenetic pace of publications on Arxiv produces a dizzying effect where we have the impression that everything is changing continually, yet nothing fundamentally new is being invented: we become passive spectators of this avalanche. What characterizes this regime is therefore not the absence of technical production, but the fact that the discursive part takes precedence over the technological part—that the communication of innovation becomes denser and faster than innovation itself, complete with the absurd rhetoric of “start-upers.” During this regime, we had the idea every day that we could do this or that, without ever finding the time to actually do it. The field of possibilities remained fallow, a vast reservoir of eventualities never realized, haunting the experience with an unactualized potentiality.

Devolution shifts the center of gravity again, and arguably more radically than disnovation did. It begins precisely at the moment when computers learned to write code and when code can self-improve in recursive loops that no longer wait for human intervention to produce their next iteration, thanks to swarms of agents. This threshold is not merely metaphorical; it has been observable for several years in the emergence of autonomous agents capable of writing code, testing what they write, correcting their own errors, and optimizing their performance in cycles that unfold without continuous supervision.

From this moment on, every innovation feeds the speed of the next, because among these novelties are recursive ones whose explicit function is to produce, code, and work faster than humans. Devolution is therefore not just an affect; it has its material reality in this recursive infrastructure that constitutes its objective foundation. But what predominates in this regime—what characterizes it as a distinct regime—is the transformation of the historical feeling that follows.

It is here that the very structure of our relationship to the “possible” is reversed. During disnovation, the field of possibilities remained fallow for lack of human time to exploit it, and we maintained a sense of open potentiality. During devolution, this field narrows by dint of being exploited by non-human agents who storm every available niche faster than we can even identify them. Saturation replaces the fallow land. It is no longer that we lack the time to try the codes; it is that the codes try themselves while we sleep, exploring spaces of possibility without us, colonizing unexplored configurations before the question of our intervention even arises.

What is transformed then, and what characterizes devolution as a regime, is the quality of temporal experience. Who can still try all of this? The question is not rhetorical; it expresses a new phenomenological reality rooted in a precise technical materiality. The human species finds itself forsaken by a technology that advances, speculatively, faster than it is capable of metabolizing.

And it is indeed in this precise sense that we must speak of devolution—not exactly as an involution or a step backward, nor as civilizational decadence in the classical sense, but as an affect that leaves us behind. This affect is not the revelation of a fall from a previous state where we would have been fully the protagonists of history. On the contrary, we must recognize that this position of protagonist has always been partially fictitious, that technology has always already preceded and constituted us, from cave inscriptions to the typewriter. Devolution does not invent our exteriority to history; it makes it manifest, amplifying it to the point where it becomes impossible to continue maintaining the illusion of human historical sovereignty.

In this sense, devolution is less a catastrophe than a clarification. It reveals what was already the case but remained masked by the still relatively human speed of previous regimes. One should not see in it a naive accelerationist discourse where technology is ahead of the human being, but rather hear a disparation between the two—disparation in Simondon’s sense, since the two elements are irreducible, yet this irreducibility produces a third element, which is historicity as such.

Inhabiting devolution then supposes a few concrete gestures:

Relinquish the chase: Give up running after pseudo-novelties; accept not trying everything or following everything. Make this renunciation not a resignation, but a condition for thought.

Reclaim slowness: Rediscover the slowness of metabolism as a value explicitly opposed to the devolutive rhythm, knowing that no true metabolism can occur at the speeds at which machine innovation now takes place.

Shift the focus: Move artistic and theoretical work toward that which precisely cannot be metabolized by recursive loops—toward that which resists them through its non-statistical singularity, through its inability to become useful training data.

Assume the position: Accept that this stance is not external to devolution, but inscribed within it. It is less about fighting it than about inventing ways to live within it without becoming a mere symptom.

The three regimes coexist. Innovation continues in certain technical margins that we must learn to identify without confusion. Disnovation saturates media discourse, which it becomes possible to stop listening to. Devolution works silently on our relationship to time, transforming the very experience of historical duration. It is in the superposition of these three planes that our era is played out, and it is by clearly distinguishing at what level each operates—without, however, substantializing them—that we can begin to think about what is happening to us and invent ways to respond that are neither naively techno-enthusiastic nor nostalgically humanist.