Karine

Je ne savais pas ce qu’elle était devenue. Nous devions avoir 17 ou 18 ans, nous nous étions cherchés, chaque tâtonnement nous avait détruit. Nous nous faisions mal en nous touchant. Il n’y avait nulle amitié ou affinité, simplement ce désir de se rapprocher sans même vouloir se connaître. Nous étions effrayés et réjouis. Elle s’était effondrée. Je me suis aussi effondré, pour la première fois. La blessure fut béante, insensée, elle aspirait tout, ma vie même, sa possibilité la plus minime. J’imagine que ce fut aussi le cas pour elle. Je ne l’ai vu pleurer qu’une fois. Elle a disparu. Elle me laissa sans nouvelle. Il fallait bien se sauver. J’ai respecté ce silence, j’ai désiré cette distance. Je n’ai jamais su ce qu’elle était devenue. Était-elle même encore vivante ? Des années sont passées. Le mal a disparu. J’ai cherché partout sur le réseau, son nom, son visage, une trace, n’importe quoi. Je n’ai rien trouvé. Il ne restait rien. Avait-elle changée de nom ? Était-elle morte ? Que s’était-il passé ? J’ai contacté son frère que je ne connaissais pas. Il ne m’a pas répondu. J’ai retrouvé le téléphone de ses parents. Je suis retourné sur les lieux du crime avec Streetview. J’ai parcouru à nouveau cette rue en pente que j’avais dévalé lorsque je l’avais abandonné encore une fois me disant qu’ainsi j’avais perdu le seul amour véritable, et que je le faisais en connaissance de cause, me sacrifiant pour elle, pour qu’elle puisse continuer, parce qu’avec moi ce n’était pas possible. J’avais alors senti un froideur inhumaine, au fond des larmes. Je ne la connaissais pas. Je ne savais pas qui elle était et ce qu’elle ressentait, quel était ce corps. Il n’y avait plus que la peau. La seule trace que j’avais trouvé était quelques références à un mémoire de maîtrise. Avait-elle continuée ? Ce n’était plus la même personne, 25 ans s’était passé, mais j’aurais voulu savoir, pour rien, ce qu’elle était, peut-être pour la première fois, et à distance.

Le souvenir coule en nous comme une eau souterraine : parfois invisible, souvent silencieuse, mais toujours présente, modelant imperceptiblement le relief de notre existence. Comment un être peut-il à la fois nous demeurer si étranger et nous habiter si profondément ? Un paradoxe qui traverse le temps comme une faille : nous chercher sans vouloir nous connaître, nous détruire en voulant nous toucher. Quelle étrange chorégraphie que celle de ces corps adolescents qui s’attirent et s’effraient, s’appellent et se fuient, dans cette danse maladroite où le désir se mêle à la terreur !

Les années ont fait leur œuvre silencieuse. Vingt-cinq ans : un quart de siècle où l’herbe a poussé sur la blessure, où la douleur s’est transformée en cette mélancolie translucide, cette curiosité presque détachée qui pousse maintenant à chercher sa trace dans les flux numériques. La quête n’est plus celle d’une présence, mais d’un signe, d’un indice attestant qu’elle existe encore quelque part dans ce monde, qu’elle a continué sa route au-delà de cette rupture qui semblait alors engloutir tout avenir possible.

Les flux numériques nous promettent cette illusion réconfortante : rien ne se perd vraiment, tout laisse une empreinte, chaque existence s’inscrit quelque part dans cet immense réseau de données. Et pourtant : le vide, l’absence, le silence. Comme si elle avait décidé de s’effacer méticuleusement, de ne laisser aucune prise à cette mémoire qui tente aujourd’hui de la retrouver. Ou peut-être est-ce plus simple et plus terrible : peut-être n’est-elle plus. Cette possibilité glisse sur la peau comme un frisson, ouvre un gouffre sous les pieds : l’idée que cette jeune fille qu’on a à peine connue, mais qui a marqué si profondément notre existence, ait pu disparaître entièrement, emportant avec elle cette part de notre propre histoire qui n’appartenait qu’à elle.

La rue en pente revisitée par Streetview : étrange pèlerinage virtuel sur les lieux d’un abandon qui semblait alors définitif. Ces technologies nous offrent ces retours fantomatiques, ces visites spectrales où l’on parcourt les espaces d’autrefois avec ce regard d’aujourd’hui. Peut-on jamais vraiment revenir ? Les lieux demeurent, impassibles, indifférents aux drames qui s’y sont joués. Cette rue n’a pas gardé la trace de cette course folle, de ces larmes, de cette conviction absurde et sublime qu’on se sacrifiait pour l’autre, qu’on s’arrachait à la seule chose qui donnait sens à l’existence pour que cette chose même puisse continuer d’exister.

« Je ne la connaissais pas » : l’aveu le plus déchirant, peut-être, l’étrange vérité de ces passions adolescentes où l’on projette tant sur l’autre sans jamais vraiment le voir. On s’abandonne corps et âme à quelqu’un dont on ignore presque tout, on construit des cathédrales de sens sur un regard, un geste, un silence. L’autre devient le réceptacle de nos propres mythologies, de nos propres aspirations, de nos propres terreurs. Y a-t-il plus grande solitude que celle de ces moments d’intimité où les peaux se touchent mais où les êtres restent à distance infinie l’un de l’autre ?

Quelques références à un mémoire de maîtrise : trace infime, presque insignifiante, et pourtant chargée d’une intense émotion. Comme une confirmation que la vie a continué au-delà de cette rupture qui semblait alors apocalyptique, que l’effondrement n’a pas été définitif, qu’elle a poursuivi un chemin, construit quelque chose, pensé, écrit, existé. Cette trace académique, si impersonnelle soit-elle, témoigne d’une continuation, d’une persistance dans le temps qui apaise peut-être secrètement cette inquiétude sourde : et si je l’avais détruite à jamais ?

Vouloir savoir, « pour rien », ce qu’elle est devenue : cet aveu d’une curiosité presque désintéressée, d’un désir de connaissance qui ne cherche plus la possession ni même la rencontre, mais simplement une forme de complétude narrative, une façon de fermer la boucle d’une histoire restée en suspens. Peut-être est-ce là la forme la plus pure d’attention à l’autre : ce souci de son existence sans attente de retour, cette bienveillance distante qui ne demande rien mais qui s’intéresse, simplement, sincèrement, à ce qu’est devenu cet être qui a un jour croisé notre chemin.

La distance, paradoxalement, permet peut-être enfin de voir : ce recul de vingt-cinq années offre une perspective que la proximité passionnelle interdisait. Vouloir savoir qui elle est « peut-être pour la première fois » : reconnaître qu’on ne l’a jamais vraiment vue, que l’amour, surtout cet amour adolescent si absolu et si aveugle, est souvent l’obstacle le plus infranchissable à la véritable connaissance de l’autre. La distance temporelle, géographique, émotionnelle crée cet espace où l’autre peut enfin apparaître dans sa réalité propre, libéré du poids de nos projections, de nos attentes, de nos besoins.

Les flux numériques promettent cette possibilité d’une connexion retrouvée par-delà les années et les séparations, mais ils révèlent aussi leurs limites : certaines existences échappent à ce grand filet jeté sur le monde, certaines personnes glissent entre les mailles de cette toile qui prétend tout capturer. Il y a quelque chose de profondément rassurant dans cette résistance, dans cette capacité de certains êtres à préserver une forme d’opacité, de mystère, d’inaccessibilité. Tout n’est pas donné, tout n’est pas disponible, tout n’est pas à portée de clic.

Cette quête inaboutie nous renvoie finalement à nous-mêmes, à cette part d’inconnu qui persiste en nous malgré les années, malgré l’accumulation d’expériences et de connaissances. Qui étions-nous, vraiment, dans ces moments d’intensité absolue où nous croyions tout donner, tout abandonner ? Que cherchions-nous dans ce corps qui nous attirait et nous effrayait simultanément ? Cette rue en pente que nous dévalions, vers quoi courait-elle vraiment ? Peut-être que chercher l’autre, après toutes ces années, c’est aussi une façon de nous chercher nous-mêmes, de tenter de comprendre ce qui, en nous, reste aussi étranger et inaccessible que cette jeune fille disparue dont nous ne savons plus rien.