La superposition culturelle

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Décidément le préfixe « post » est ambivalent tant il semble exprimer deux logiques opposées : la séquence chronologique qui clôt une période dans le cadre d’un récit historique de la nécessité et la prise en compte d’un héritage qui ne cesse pas avec le présent.

C’est le second sens qui nous intéresse ici, car nous observons une transformation majeure dans la construction culturelle. Jusqu’avant Internet, tout était question de revival. La structure en était bien connue : tous les 25 ans, un mouvement de teenagers renaissait de ses cendres comme si les adolescents d’une époque revivaient ce que leurs parents avaient ou n’avaient pas vécus. En rejouant ainsi le passé, ils le transformaient, le caricaturaient, et exprimaient plus profondément encore un retour en arrière qui était en rapport avec la structure existentielle de l’adolescence qu’ils étaient en train de vivre et qui n’est qu’un moment. En remontant à une origine imaginaire, ils écoulaient leur propre adolescence, c’était le sens du bel album de La Souris Déglinguée « Aujourd’hui et demain ».

C’est dans ce cadre de ces revivals que la conception postmoderne américaine (à différencier de ce que disait Lyotard sur ce sujet) prenait appui : le présent ne pouvait être qu’une (re)composition des passés.

Depuis Internet, cette structure s’est effondrée sur elle-même. Au début des années 2000, on se disait dans le domaine musical : rien de neuf à l’horizon. On avait le sentiment de vivre une suite de revivals (retromania) de plus en plus absurde parce que la durée de leur cycle devenait de plus en plus courte, de sorte qu’on imaginait même que le revival allait rattraper le présent. Puis, une nouvelle image de la répétition culturelle s’est imposée : cette génération avait accès à tous les styles, à toutes les musiques, l’underground n’avait même plus de sens tant il devenait accessible. Dans les années 80, écouter Sham 69 ou de la musique 50’s, supposait d’aller dans des magasins spécialisés, repère d’une faune hétérogène. Le réseau a rendu tout cela disponible. Nous nous sommes rendus compte que nos goûts si originaux n’étaient plus que banalité.

De là la relation à la répétition d’un style passé, répétition différenciante car actualisée, n’eut plus du tout le même sens. Il ne s’agissait plus de revivals avec son arsenal identitaire (je suis mods, skins, 50’s, psycho, etc.), mais d’une superposition. Grimes parle bien de cela quand elle explique son goût pour Timberlake et pour de la musique plus pointue, car ce qui pourrait sembler au premier abord comme un snobisme est en fin de compte isomorphe avec la structure du réseau : une mise à plat, une ligne de flottaison, une équidistance.

Cette superposition produit une zone indifférenciée qui trouble les identités et les séparations classiques (haute et base culture, culture pop et underground, etc.) Dans la période précédente, ceci était déjà en germe, mais notre temps semble généraliser cette structure en « layers » superposés, non seulement dans le domaine musical mais aussi dans les arts visuels. C’est donc la notion d’art contemporain qu’il faut déconstruire : certaines oeuvres actuelles pourraient simplement sembler répéter un style passé devenu un peu kitsch et pour tout dire académique, par exemple les années 80 dans le postdigital. Mais c’est tout autre chose qui est en jeu, c’est la mise à égalité des différentes strates du temps et leur coexistence. De là une autre intuition : la structure n’est plus temporelle, chronologique et historique, mais spatiale, coextensive, lisse. Les simulacres se déposent en couche les uns sur les autres et leur évanescence diaphane permet de les voir en transparence. Cette superposition spatiale transforme la structure historique porteuse d’un discours de la nécessité, en un discours des possibles et de la contingence. Elle n’est pas sans relation avec la mutation actuelle du capitalisme consistant en une transformation de la répétition et de la valeur.