A qui appartient l’IA?
Depuis quelques semaines, des systèmes capables de produire du texte et des images sur commande sortent des laboratoires et arrivent entre les mains de quiconque possède un navigateur. Autour d’eux monte déjà une inquiétude qui cherche ses mots du côté de l’éthique, de l’alignement, de la véracité, et bientôt de la régulation. Ce vocabulaire, si légitime qu’il paraisse, nous éloigne du seul endroit où quelque chose se décide. Réguler suppose un tiers capable de tenir sa position face à ceux qu’il prétend encadrer. Or ce tiers, l’État de droit tel que trois décennies de dérégulation l’ont laissé, n’a plus les moyens matériels ni la volonté politique de contraindre les acteurs qui détiennent aujourd’hui les capacités d’entraînement, de génération et de calcul. Toute règle qu’on lui opposera, il l’infléchira, la contournera, la réécrira à mesure que croîtra le poids économique de ceux qu’elle vise. La question qui compte porte sur la propriété. À qui appartiennent les moyens par lesquels une part croissante du savoir, de l’image et de la parole va désormais se fabriquer ?
Reprendre le problème par là, c’est refaire le geste le plus élémentaire de Marx, celui qui refuse de se laisser fasciner par la marchandise et remonte jusqu’aux conditions matérielles de sa production. Un modèle génératif n’est pas un esprit surgi du vide. C’est un appareil productif au sens strict, qui suppose trois choses accumulées : un corpus, une énergie, une machine. Le corpus, ce sont les livres numérisés, les articles, les photographies, les partitions, les archives, l’immense sédiment de ce que Bernard Stiegler nommait les rétentions tertiaires, cette mémoire de l’espèce déposée hors des corps dans des supports partageables (Stiegler, La technique et le temps 3, 2001). L’énergie, c’est le charbon, le gaz, le nucléaire, le lithium et l’eau qu’il faut brûler et déplacer pour faire tourner les fermes de calcul. La machine, ce sont les processeurs graphiques, leur silicium, leurs métaux, et les bâtiments qui les abritent. Chacun de ces trois éléments provient d’un commun qu’on est en train de refermer, au sens précis où l’on parlait au dix-huitième siècle des enclosures qui privatisaient les terres où paissaient les troupeaux du village (Marx, Le Capital, Livre I, 1867, sur l’accumulation primitive).
Le corpus est le lieu de la première fermeture, et la plus mal comprise. On parle de droit d’auteur parce que c’est la catégorie disponible, mais elle est déjà débordée par ce qui se joue. Le droit d’auteur fut taillé pour le régime de la reproductibilité technique dont Walter Benjamin décrivait l’avènement, un régime où l’on copiait l’œuvre terme à terme, où le tirage et l’exemplaire imprimé la reproduisaient un pour un (Benjamin, « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », 1935). L’apprentissage statistique procède autrement. Il ne conserve aucun exemplaire, ne recopie aucune page, ne garde en mémoire nulle image singulière. Par comparaison de millions d’occurrences, il extrait les motifs récurrents, les régularités, la distribution même d’où ces œuvres furent tirées. Ce qu’il capte, ce n’est pas telle phrase de tel auteur, c’est l’espace des variations à l’intérieur duquel cette phrase était une occurrence possible parmi d’autres. On vectorise ce que la culture avait laissé à l’état d’exemplaires : chaque geste expressif devient un point dans un continuum où la machine peut se déplacer pour en produire d’autres, jamais identiques, indéfiniment voisins. L’appropriation demeure floue parce qu’elle ne porte sur aucun bien identifiable, et c’est cette indétermination qui la rend redoutable. On sait poursuivre celui qui vous copie. On ne sait pas encore poursuivre celui qui a appris de vous sans rien retenir de vous. Le commun qu’on enclot ici n’est pas la collection des œuvres, c’est le champ latent de leur variation, la matrice de nos façons de dire et de figurer, convertie en propriété privée par le seul fait de l’entraînement. Je gage que les procès qui viennent, et ils seront nombreux, buteront sur cette nouveauté, et que le capital saura en jouer, arguant qu’il n’a rien copié pour se dispenser de rien devoir.
Il faut mesurer ce que cela annonce pour la culture et pour ceux qui en vivent. Tout ce corpus est du travail humain cristallisé, des années d’écriture, de dessin, de traduction, de photographie, de composition, accumulées et refroidies dans des fichiers. Le modèle est l’organe par lequel ce travail mort se remet à produire, et il le fait, comme tout capital, en concurrençant le travail vivant dont il s’est nourri. Marx écrivait que le capital est du travail mort qui, tel le vampire, ne s’anime qu’en suçant le travail vivant (Marx, Le Capital, Livre I, 1867, « La journée de travail »). La formule reçoit ici une exactitude qu’il ne pouvait prévoir : la machine générative vit de la dépouille de millions de travailleuses et de travailleurs de la langue et de l’image, dont elle absorbe le geste pour le revendre sous forme de service à ceux-là mêmes qu’elle menace de remplacer. Je fais, en cette fin d’année 2022, une prévision que je crois assez sûre. Les métiers de la culture seront les premiers touchés, et précisément les plus créatifs d’entre eux, parce que leur production est le corpus. L’illustrateur, le traducteur, le rédacteur, le graphiste, le concepteur, le photographe d’illustration, plus tard le compositeur et le monteur, découvriront que ce qui les remplace a été entraîné sur leur propre travail. La singularité de cette vague tient là : ce n’est pas une machine venue d’ailleurs qui vient prendre leur place, c’est la sédimentation de leurs gestes qui se retourne contre eux. Les studios réduiront leurs commandes, les agences ajusteront leurs grilles, les rédactions rêveront de produire à coût nul, et l’on appellera gain de productivité ce qui sera un transfert de valeur des producteurs vers les propriétaires du calcul. La culture ne disparaîtra pas. Elle se peuplera d’objets sans dette, indéfiniment interpolés, et la question de savoir qui possède la matrice deviendra la question de savoir qui possède la culture.
Sous le logiciel, il y a la matière, et c’est la seconde chose qu’on ferme. Il faut ici s’appuyer sur l’enquête de Kate Crawford, qui a montré, cartes et chiffres à l’appui, que ce que nous tenons pour immatériel repose sur l’une des chaînes extractives les plus lourdes de notre temps (Crawford, Atlas of AI, 2021). Le lithium arraché aux salars de l’Atacama et aux terres du Nevada, le cobalt du Katanga extrait dans des conditions qui prolongent sans le dire l’histoire coloniale, les métaux raffinés au prix de pollutions tenues hors de vue, l’eau douce détournée par millions de litres pour refroidir des serveurs dans des régions qui en manquent, l’électricité dont l’entraînement d’un seul grand modèle peut émettre autant de carbone que plusieurs voitures sur toute leur vie. Rien de cela ne reste confiné aux centres de données. Cela mord sur les nappes, sur le climat, sur les corps des mineurs et sur ceux des travailleuses de l’ombre que Crawford décrit aussi, celles et ceux qui annotent les données pour quelques centimes et sans qui aucun modèle ne fonctionne. Ce que Marx nommait le métabolisme entre l’humanité et la terre, ce Stoffwechsel dont un mode de production épuise le sol plus vite qu’il ne se régénère, ouvre ici une déchirure que Foster a nommée rupture métabolique et qui s’élargit à l’échelle planétaire (Marx, Le Capital, Livre III, 1894 ; Foster, Marx’s Ecology, 2000). L’intelligence artificielle se donne les apparences de la légèreté. Elle est une industrie lourde.
De là vient l’asymétrie qui rend la régulation illusoire : ses conséquences sont communes quand sa propriété reste privée. Les capacités de calcul se concentrent entre les mains de quelques firmes, et l’espace politique dépend désormais de décisions prises dans leurs conseils. On répète qu’il suffira de légiférer. Je n’y crois pas, et cette croyance sert d’alibi. La social-démocratie, là où elle a gouverné, n’a pas seulement échoué à contenir la concentration du capital, elle en a négocié les termes. Ce que le Manifeste disait du gouvernement moderne, qu’il n’est qu’un comité chargé de gérer les affaires communes de la bourgeoisie, se vérifie avec une netteté nouvelle quand ceux qui possèdent le calcul financent les campagnes, rédigent les avant-projets, emploient les anciens ministres et menacent de déplacer leurs serveurs sitôt qu’une contrainte les gêne (Marx et Engels, Manifeste du Parti communiste, 1848). On régulera, sans doute, mais on régulera ce que le capital consentira à laisser réguler. La concentration n’est pas un accident du marché, c’est une loi de l’accumulation. Entraîner un modèle de pointe exige des sommes que réunissent seuls quelques acteurs, si bien que la barrière à l’entrée s’élève d’elle-même. Je gage que la course renforcera les plus gros, que l’accès au calcul deviendra le goulet où tout se jouera, que les jeunes entreprises se vendront aux géants ou mourront, et qu’on verra se former un oligopole du calcul comparable aux trusts du pétrole et du rail. Ceux qui tiendront ces capacités tiendront l’infrastructure par laquelle une société se pense, se souvient, s’informe et se figure son avenir. Ce pouvoir excède de loin leur taille économique, et il ne se laisse pas réguler par ce qu’il domine.
Si la propriété est le nœud, la réponse cohérente touche la propriété. Puisque les causes sont communes, prélevées sur la mémoire de l’espèce et sur les ressources de la planète, et puisque les effets le sont aussi, pesant sur le climat, sur l’emploi et sur les conditions partagées de la survie, il faut que les moyens qui les produisent redeviennent communs. J’entends une mise en commun qui ne se confond pas avec la nationalisation. Confier le calcul à l’État reviendrait à le remettre à un appareil déjà largement capté, et à reconduire sous couleur de service public la verticalité qui a fait faillite ailleurs. Je pense à une communalisation, à des unités de calcul appartenant au commun, que des entreprises privées pourraient louer dans des limites fixées collectivement mais dont elles ne pourraient jamais devenir propriétaires. On sépare alors l’usage de la propriété, comme on sépare l’exploitant du sol dans une agriculture qui refuse la rente.
Je connais l’objection, et je me la suis d’abord faite. Des comités de citoyens seront captés comme l’a été l’État, car celui qui décide sans comprendre finit par ratifier ce que lui souffle celui qui comprend. La vulnérabilité à la capture ne vient pas d’ailleurs que de l’asymétrie du savoir. C’est pourquoi la communalisation ne peut pas être seulement un transfert de propriété, elle doit être un processus d’éducation. Le commun du calcul n’a de sens que s’il est en même temps un commun de la compétence. Il faut donc bâtir, en amont des comités, une formation publique et continue qui rende à des citoyennes et des citoyens ordinaires la capacité de comprendre ce qu’est l’entraînement d’un modèle, ce qu’il consomme en eau et en énergie, ce qu’il prélève sur les corpus, ce qu’il produit comme effets. Un tel dispositif délibère sur les implantations, arbitre les usages, fixe les seuils de consommation qu’une région accepte ou refuse, publie ses comptes et rend révocables ceux qui l’administrent. La pédagogie n’est pas ici l’ornement du dispositif, elle en est la condition, la seule qui déjoue la capture, parce qu’un savoir socialisé ne se monopolise plus. Rendre le calcul commun, ce serait du même mouvement rendre commune l’intelligence de ce qu’il fait, et refermer l’écart entre ceux qui subissent les effets et ceux qui décident des causes. C’est le seul moyen de rendre à nouveau cohérent un système qui, pour l’heure, socialise les nuisances et privatise les bénéfices.
Je devine la seconde objection : le rapport de force interdit d’y songer. Peut-être. Mais je ne décris pas ce qui adviendra, je nomme le point à partir duquel les luttes qui viennent auront un sens. Réclamer davantage d’audits et de comités d’éthique, c’est demander au propriétaire d’être un bon propriétaire, et l’expérience de deux siècles dit où mène cette prière. Poser la propriété du calcul déplace le conflit vers son lieu réel. Nous perdrons peut-être. Nous perdrons à coup sûr si nous nous trompons de champ de bataille.
Reste à comprendre pourquoi cette poussée est si difficile à contenir, et c’est là qu’un détour par la philosophie de la nature cesse d’être un ornement. Schelling tenait que la nature n’est pas un produit inerte mais une productivité, une force qui ne cesse de vouloir s’actualiser et dont les formes visibles ne sont que les arrêts momentanés, si bien que la nature devait être dite esprit visible, et l’esprit nature invisible (Schelling, Idées pour une philosophie de la nature, 1797 ; Premier esquisse d’un système de la philosophie de la nature, 1799). L’état de la terre, dans cette lumière, est moins un fait contingent que l’expression d’un esprit qui demande à être. Marx vient de cette matrice de l’idéalisme allemand avant de la retourner sur ses pieds, et il en garde, sous la critique, l’intuition d’une force productive qui travaille l’histoire et exige de se déployer. Je propose de lire ce qui se calcule aujourd’hui comme une demande de cet ordre, non pas une métaphore, mais l’actualisation d’un esprit objectivé, le travail mort accumulé de l’espèce cherchant une forme nouvelle de sa propre productivité. Une telle demande ne s’arrête pas. On peut seulement la refouler, et le refoulé revient, comme toujours, sous ses figures les plus sombres. Voici ma dernière prévision, la plus grave. Si cette poussée n’est ni prise en charge ni réorientée, elle reviendra portée par un capitalisme de la technique aux affinités ouvertement autoritaires, disposé à se dire au-dessus de la démocratie parce qu’il en tiendra l’infrastructure, prompt à donner à la puissance de calcul le visage d’un pouvoir qui n’attend plus le consentement. Contre cette issue, refuser la technique ne suffit pas. Il faut accueillir la demande et la détourner de fond en comble, faire passer notre rapport à la technique de l’instrumental à l’expérimental, du geste qui domine et extrait au geste qui cherche et partage.
C’est pourquoi le calcul vectoriel me semble devenir la question politique centrale de la période, le foyer où convergent des lignes qu’on avait pris l’habitude de penser séparément. Ce qui se calcule dans ces fermes de serveurs, ce sont des probabilités, et c’est en même temps la forme que prendra notre rapport commun à la mémoire, au travail, à la vérité et à la terre. Tenir ensemble ces dimensions, refuser de penser l’énergie sans la propriété, la propriété sans le corpus, le corpus sans le climat, voilà ce que le vecteur, en agrégeant en une seule opération des grandeurs hétérogènes, nous oblige enfin à penser. La demande de l’esprit ne se refoule pas sans retour. Il reste à ne pas la livrer à ceux qui, pour l’instant, en détiennent les moyens et n’en attendent que la rente.
For a few weeks now, systems capable of producing text and images on command have been emerging from laboratories and arriving in the hands of anyone who possesses a browser. Around them, an anxiety is already rising that seeks its words in the realms of ethics, alignment, veracity, and soon, regulation. This vocabulary, as legitimate as it may seem, takes us away from the only place where something is being decided. Regulating assumes a third party capable of holding its position against those it claims to supervise. Yet this third party—the rule-of-law state as three decades of deregulation have left it—no longer has the material means or the political will to constrain the actors who currently hold the capacities for training, generation, and computation. Any rule imposed upon them will be bent, bypassed, or rewritten as the economic weight of those it targets grows. The question that matters concerns property. To whom do the means belong by which an increasing share of knowledge, image, and speech will henceforth be manufactured?
To approach the problem from this angle is to redo the most elementary gesture of Marx: the one that refuses to be fascinated by the commodity and traces it back to the material conditions of its production. A generative model is not a spirit arisen from the void. It is a productive apparatus in the strict sense, which assumes three accumulated things: a corpus, energy, and a machine. The corpus consists of digitized books, articles, photographs, scores, archives—the immense sediment of what Bernard Stiegler called “tertiary retentions,” this memory of the species deposited outside the body in shareable media (Stiegler, La technique et le temps 3, 2001). The energy is the coal, gas, nuclear power, lithium, and water that must be burned and moved to keep server farms running. The machine consists of graphics processors, their silicon, their metals, and the buildings that house them. Each of these three elements comes from a common that is currently being enclosed, in the precise sense in which, in the eighteenth century, one spoke of the enclosures that privatized the lands where the village herds grazed (Marx, Capital, Volume I, 1867, on primitive accumulation).
The corpus is the site of the first enclosure, and the most misunderstood. We speak of copyright because it is the available category, but it is already overwhelmed by what is at stake. Copyright was tailored for the regime of technical reproducibility whose advent Walter Benjamin described—a regime where one copied the work item by item, where the print run and the printed copy reproduced it one-for-one (Benjamin, “The Work of Art in the Age of Mechanical Reproduction,” 1935). Statistical learning proceeds differently. It retains no copy, copies no page, keeps no singular image in memory. By comparing millions of occurrences, it extracts recurring motifs, regularities, the very distribution from which these works were drawn. What it captures is not this or that sentence by such and such an author; it is the space of variations within which this sentence was a possible occurrence among others. We vectorize what culture had left in the state of copies: every expressive gesture becomes a point in a continuum where the machine can move to produce others, never identical, indefinitely adjacent. The appropriation remains blurry because it does not target any identifiable good, and it is this indetermination that makes it formidable. We know how to pursue someone who copies you. We do not yet know how to pursue someone who has learned from you without retaining anything of you. The common being enclosed here is not the collection of works; it is the latent field of their variation, the matrix of our ways of speaking and depicting, converted into private property by the mere fact of training. I bet that the coming trials—and there will be many—will stumble upon this novelty, and that capital will know how to play on it, arguing that it copied nothing to avoid owing anything.
One must measure what this announces for culture and for those who live from it. This entire corpus is crystallized human labor—years of writing, drawing, translating, photographing, composing, accumulated and cooled in files. The model is the organ through which this dead labor begins to produce again, and it does so, like any capital, by competing with the living labor it has fed upon. Marx wrote that capital is dead labor which, like a vampire, only lives by sucking living labor (Marx, Capital, Volume I, 1867, “The Working Day”). The formula here receives an accuracy he could not have foreseen: the generative machine lives off the remains of millions of workers of language and image, whose gestures it absorbs to resell as a service to those very people it threatens to replace. I make, at the end of this year 2022, a prediction that I believe is quite certain. The creative professions will be the first affected, and precisely the most creative among them, because their production is the corpus. The illustrator, the translator, the writer, the graphic designer, the concept artist, the stock photographer, and later the composer and the editor, will discover that what replaces them was trained on their own work. The singularity of this wave lies there: it is not a machine from elsewhere that comes to take their place, it is the sedimentation of their own gestures turning against them. Studios will reduce their commissions, agencies will adjust their rate cards, editorial offices will dream of producing at zero cost, and what will be a transfer of value from the producers to the owners of computation will be called a “productivity gain.” Culture will not disappear. It will be populated by objects without debt, indefinitely interpolated, and the question of who owns the matrix will become the question of who owns culture.
Under the software, there is matter, and this is the second thing being enclosed. We must rely here on the investigation by Kate Crawford, who has shown, with maps and figures to support her claims, that what we hold to be immaterial rests on one of the heaviest extractive chains of our time (Crawford, Atlas of AI, 2021). The lithium torn from the Atacama salt flats and the lands of Nevada, the cobalt from Katanga extracted under conditions that implicitly extend colonial history, metals refined at the cost of pollution kept out of sight, fresh water diverted by millions of liters to cool servers in regions that lack it, the electricity whose training of a single large model can emit as much carbon as several cars over their entire lifespan. None of this remains confined to data centers. It bites into the groundwater, the climate, the bodies of miners, and those of the “shadow workers” that Crawford also describes—those who annotate data for a few cents and without whom no model would function. What Marx called the metabolism between humanity and the earth—this Stoffwechsel, whereby a mode of production exhausts the soil faster than it can regenerate—opens a tear here that Foster has named the “metabolic rift,” which is widening on a planetary scale (Marx, Capital, Volume III, 1894; Foster, Marx’s Ecology, 2000). Artificial intelligence gives itself the appearance of lightness. It is a heavy industry.
From this comes the asymmetry that makes regulation illusory: its consequences are common while its property remains private. Computing capacities are concentrated in the hands of a few firms, and the political space now depends on decisions made in their boardrooms. People keep saying that it will suffice to legislate. I do not believe it, and this belief serves as an alibi. Social democracy, where it has governed, has not only failed to contain the concentration of capital; it has negotiated its terms. What the Manifesto said of the modern government—that it is but a committee for managing the common affairs of the bourgeoisie—is verified with a new clarity when those who possess the computation finance campaigns, draft preliminary bills, employ former ministers, and threaten to move their servers as soon as a constraint bothers them (Marx and Engels, Manifesto of the Communist Party, 1848). We will regulate, no doubt, but we will regulate what capital consents to let be regulated. Concentration is not a market accident; it is a law of accumulation. Training a cutting-edge model requires sums that only a few actors can assemble, so much so that the barrier to entry raises itself. I bet that the race will strengthen the biggest players, that access to computation will become the bottleneck where everything will be decided, that young companies will sell themselves to the giants or die, and that we will see the formation of an oligopoly of computation comparable to the oil and rail trusts. Those who hold these capacities will hold the infrastructure through which a society thinks, remembers, informs itself, and imagines its future. This power far exceeds their economic size, and it cannot be regulated by what it dominates.
If property is the knot, the coherent response concerns property. Since the causes are common, drawn from the memory of the species and the resources of the planet, and since the effects are also common, weighing on the climate, on employment, and on the shared conditions of survival, the means that produce them must become common again. I mean a putting-into-common that is not to be confused with nationalization. Entrusting computation to the state would amount to handing it over to an apparatus already largely captured, and reproducing, under the guise of public service, the verticality that has failed elsewhere. I am thinking of a “communalization,” of computing units belonging to the common, which private companies could rent within collectively fixed limits but of which they could never become owners. We then separate usage from property, as one separates the operator from the soil in an agriculture that refuses rent-seeking.
I know the objection, and I first made it to myself. Citizens’ committees will be captured just as the state has been, for he who decides without understanding ends up ratifying what he is whispered by he who understands. The vulnerability to capture comes from nowhere else than the asymmetry of knowledge. This is why communalization cannot be only a transfer of property; it must be a process of education. The common of computation only has meaning if it is at the same time a common of competence. We must therefore build, upstream of the committees, a public and continuous training that restores to ordinary citizens the capacity to understand what the training of a model is, what it consumes in water and energy, what it extracts from the corpora, what it produces as effects. Such a mechanism deliberates on locations, arbitrates uses, sets the consumption thresholds that a region accepts or refuses, publishes its accounts, and makes those who administer it revocable. Pedagogy is not here an ornament of the device; it is its condition, the only one that foils capture, because a socialized knowledge is no longer monopolized. To make computation common would be, by the same movement, to make common the intelligence of what it does, and to close the gap between those who suffer the effects and those who decide the causes. It is the only way to make a system coherent again that, for now, socializes nuisances and privatizes benefits.
I guess the second objection: the balance of power forbids even thinking about it. Perhaps. But I am not describing what will happen; I am naming the point from which the struggles to come will have meaning. Demanding more audits and ethics committees is asking the owner to be a good owner, and the experience of two centuries says where this prayer leads. Posing the question of the property of computation shifts the conflict to its real terrain. We may lose. We will certainly lose if we fight on the wrong battlefield.
It remains to be understood why this push is so difficult to contain, and it is here that a detour through the philosophy of nature ceases to be an ornament. Schelling held that nature is not an inert product but a productivity, a force that never ceases to want to actualize itself and of which visible forms are only momentary pauses, so that nature should be called “visible spirit,” and spirit “invisible nature” (Schelling, Ideas for a Philosophy of Nature, 1797; First Outline of a System of the Philosophy of Nature, 1799). The state of the earth, in this light, is less a contingent fact than the expression of a spirit that demands to be. Marx comes from this matrix of German idealism before turning it on its feet, and he keeps from it, under critique, the intuition of a productive force that works through history and demands to deploy itself. I propose to read what is being computed today as a demand of this order—not a metaphor, but the actualization of an objectified spirit, the accumulated dead labor of the species seeking a new form of its own productivity. Such a demand does not stop. One can only repress it, and the repressed returns, as always, under its darkest guises. Here is my last prediction, the most serious one. If this push is neither taken in charge nor reoriented, it will return, carried by a capitalism of technology with openly authoritarian affinities, disposed to declare itself above democracy because it will hold its infrastructure, prompt to give to computing power the face of a power that no longer awaits consent. Against this outcome, refusing technology is not enough. One must welcome the demand and redirect it from top to bottom, shift our relationship to technology from the instrumental to the experimental, from the gesture that dominates and extracts to the gesture that seeks and shares.
This is why vector computation seems to me to be becoming the central political question of the period, the hearth where lines that we had gotten into the habit of thinking about separately converge. What is being computed in these server farms are probabilities, and it is at the same time the form that our common relationship to memory, labor, truth, and the earth will take. To hold these dimensions together, to refuse to think about energy without property, property without the corpus, the corpus without the climate—this is what the vector, by aggregating heterogeneous magnitudes into a single operation, finally compels us to think. The demand of the spirit cannot be repressed without return. It remains only to not leave it to those who, for now, hold the means and expect from it only the rent.