Poststructure

J’ai passé ma journée à m’imaginer sans infrastructure. Le renouvèlement disparu avec. Il n’y avait plus le rythme de remplacement des objets, l’un en chassant l’autre par l’acte d’achat. Il fallait les garder aussi longtemps que possible. Ils s’abimaient, vieillissaient et tout était recouvert de poussière qui venait craqueler la surface.

J’ai imaginé ce monde vieilli.

J’ai imaginé l’absence des circulations d’énergie et des moyens de locomotion. C’était presque un monde à l’arrêt, comme vitrifié par une couche à travers laquelle on pouvait encore apercevoir ce que ces objets avaient été.

Tout ce que je touchais pouvait être affecté par cet arrêt des machines et des usines, des réseaux et des routes, des tuyaux et des flux. C’était immense, dense et j’avais même du mal à me distinguer de cette infrastructure écophagique.

C’était donc devenu notre monde.

Mes habits et tout ce que je touchais, tout ce que ma main maniait et métabolisait dans la répétition de ses gestes, étaient à la limite de l’utilisable. Ce n’est pas qu’on ne pouvait rien faire, mais j’imaginais les difficultés et le caractère rugueux d’un monde sans industrie où il fallait prendre soin de ces objets antiques et s’effrayer qu’à chaque usage ils ne se cassent et ne soient plus que des débris.

J’ai imaginé que ce monde ne devait pas être très loin de certaines parties de la Terre actuelle et que cette terreur que quelque chose ne marche plus, le soin qu’on devait y apporter, devait déjà affecter des peuples et des corps et décomposer leurs mouvements : faire attention aux choses, faire attention à ce qu’on fait.

Un autre conflit entre la Terre et les mondes.

J’ai donc imaginé aujourd’hui ce monde à venir qui ne serait pas un retour en arrière, parce qu’il y aurait eu, nous aurions eu l’expérience d’une fluidité oubliant la forme, la matière, l’infrastructure opérant leur rassemblement par la fonction. Nul état de nature donc, si ce n’est une nature hantée, habitée, traversée par ses propres restes.

Mon appartement, les rues, la ville, les magasins, ces espaces devenaient des fantômes de ce qu’ils avaient été. Serions-nous nostalgiques de ce présent devenu passé ? Regarderions-nous avec envie ce moment bref où la fluidité nous faisait oublier nos gestes et la tension aux objets ? Allions-nous même nous en souvenir ou tout ceci, toute cette infrastructure, ses corps, sa mémoire même allait-elle progressivement disparaitre sous la poussière grise et granuleuse ?

Et la densité étouffante que nous percevons dans ce monde-ci, qu’allait-elle devenir?

J’ai alors imaginé que nos structures de pensée n’avaient jamais été que l’expression de l’influence de l’infrastructure sur des corps.