Post-Internet: époque, ontologie et stylistique

ÉPOQUE

Notre époque est définie par Internet. Le post-Internet prend acte de cet « esprit du temps » et de sa paradoxale victoire.

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Le préfixe « post » pourrait faire penser à la mise en place d’un temps chronologique. Le post-Internet, ainsi entendu, suivrait l’époque Internet. Mais, tout comme la postmodernité n’était pas après la modernité et ne cessait de reprendre et de réinterpréter cette dernière, le post-Internet n’est pas après Internet. Il  n’en est pas la clôture, mais plutôt la « victoire ». Il y aurait une première période où le digital et Internet étaient des technologies magiques parce que minoritaires. Une époque de découverte donc où ce qui s’est nommé l’art numérique avait des allures de concours Lépine et de cirque Barnum.

Le post-Internet c’est une fois que la domination d’Internet a été actée, une fois que le réseau est devenu commun et constitue le flux de nos existences. Le paradoxe de cette » victoire » c’est qu’en infiltrant sur plusieurs niveaux nos existences, Internet devient pour ainsi dire inapparent. Le réseau disparaît dans son usage et dans sa généralisation. Internet n’est plus alors considéré comme une technologie, le moyen de certaines fins (artistiques par exemple), mais une part prépondérante de notre univers commun, un environnement pop tout comme les médias de masse constituèrent le populaire de la seconde partie du XXe. On reconnaît par là même qu’Internet configure notre perception, c’est-à-dire notre esthétique, et qu’il constitue pour ainsi dire son a priori transcendantal : derrière ce que nous percevons, il y aurait toujours de l’Internet. Le fait que les structures transcendantales de la perception soient inhérentes à une production technologique est un point d’importance parce qu’elles ne sont plus, comme dans l’esthétique kantienne, sans origine et détermination. Elles restent pourtant contingentes, car les technologies ne sauraient être considérées comme les simples projections de nos désirs, elles les constituent en retour selon une boucle incessante.

Dans le domaine artistique, le post-Internet signe la disparition de l’art numérique. Et si ce dernier ne disparaît pas complètement, tout du moins il retourne à son caractère spectaculaire et naïf, à des festivals et des animations socioculturelles, laissant au post-Internet la production d’une intelligence sensible capable de retourner sur ses conditions de possibilité.

Le préfixe « post » est moins à entendre comme un marqueur chronologique que comme un marqueur topologique : après l’Internet c’est quand le réseau nous entoure de toutes parts et constitue notre quotidienneté. Internet est devenu l’esprit de  notre temps (Zeitgeist).

Cet esprit du réseau (Flußgeist) n’est-il pas limité à l’Occident? Prend-il en compte la montée en puissance de nouveaux acteurs (Chine et Inde)? Le post-Internet n’est-il pas le chant du cygne du monde occidental? N’est-il pas une forme de colonialisme puisqu’Internet est un des protocoles de l’empire américain?

ONTOLOGIE

Internet ne concerne pas seulement le réseau numérique, son « esprit » vient contaminer les différentes strates de réalité. C’est une ontologie en cascade où Internet se déverse sur le monde.

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La principale différence entre le netart et le post-Internet c’est que ce dernier invente des formes analogiques du digital et applique au monde des structures héritées du numérique. Le numérique n’est donc pas une ontologie à part séparé du monde « normal », il fabrique l’ontologie, c’est-à-dire l’en tant que tel de la réalité face à laquelle nous nous plaçons. Ce passage du numérique à l’analogique est lié au fait qu’Internet n’est pas une technologie, mais un protocole ontologique, c’est-à-dire un ordre rendant compatible des langages hétérogènes.

S’il faut remarquer que le netart a, depuis ses origines, cherché à s’exposer dans des espaces de monstration classique, ces expositions étaient le plus souvent des installations en réseau utilisant des écrans, des projecteurs, des ordinateurs et des interfaces. Or le post-Internet délaisse souvent cet attirail pour préférer des formes plus classiques, mais qui expriment, à leur manière, ce monde-Internet.

L’ontologie en cascade est cette manière de relier entre eux des mondes hétérogènes et de déverser Internet dans le monde, et le monde dans Internet. Internet devient l’odeur de la réalité dans laquelle nous sommes, odeur d’autant plus difficilement localisable que le réseau est transfini et grandi plus vite que notre capacité à le consulter. Et sans doute est-ce dans ce transfini qu’il faut trouver la raison de l’ontologie du réseau : comme un monde, Internet excède nos capacités, il est plus grand que nos capacités d’attention et de mémoire, et ce débordement pourrait bien être la définition minimale de ce qu’est un monde.

Avec l’ontologie du réseau nous sortons (enfin) des théories immatérialistes du digital : pendant longtemps Internet a été considéré comme une forme de contre-monde, de monde imaginaire, de monde dégradé parce que factice. On l’opposait à la « vraie réalité » selon une logique de l’adéquation entre la réalité et la vérité. Or l’influence d’Internet sur la production des phénomènes, sur les événements et sur nos perceptions, rend cet immatérialisme caduc.

Ainsi, l’identité fluide sur Internet ne s’oppose pas à un vrai « moi » en dehors du réseau. Cette identité fluctuante a en effet de nombreuses influences sur les événements de ma vie (amoureuse, professionnelle, intime, etc.) Ce n’est pas une confusion entre le vrai et le simulacre, c’est la capacité du simulacre à être quelque chose qui arrive et le caractère originaire de celui-ci. Placer un avatar de chat sur son visage lors d’une conversation sur Internet, ce n’est pas croire qu’on est un chat et être dans l’illusion, c’est simplement synchroniser des pixels sur son visage grâce à une reconnaissance faciale.

Alors que l’art numérique tentait souvent de créer un monde à part reproduisant l’idée d’une boîte noire, le post-Internet relève de la quotidienneté la plus banale. Il nous parle du monde tel qu’il est vécu quotidiennement et tel qu’il est quelque chose de commun. L’art perd son caractère extraordinaire et technique, il perd sa naïveté qui relevait de l’espérance en un monde autonome de l’art.

Ne surévalue-t-on pas l’importance d’Internet en en faisant un paradigme ontologique ? Ce caractère paradigmatique n’est-il pas contradictoire avec la dissémination du réseau ? Ne risque-t-on pas de revenir à une conception hégémonique ?

STYLISTIQUE

Le post-Internet est un style formel où l’originalité n’est pas l’expression d’une singularité, mais une ressemblance qui se répand elle-même sur le réseau.


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Le point le plus remarquable du post-Internet est sans doute une certaine homogénéité formelle. On pourrait faire la typologie de ces styles entre le fluo surf, les formes cool, l’esthétique de bureau, les effets numériques 90’s, le chewing-gum dévalé, le trash liquide, etc.

Cette homogénéité pourrait être considérée comme le signe d’une mode critiquable : les artistes essayant d’être « dans le coup » recopient une forme qui n’est pas la leur. Toutefois, cette ressemblance dépasse le cadre d’une conception singulariste de l’œuvre d’art où elle s’individu à la manière de l’individu-artiste qui se devrait d’être singulier. Cette ressemblance est une métastructure du post-Internet qui se répand elle-même sur le réseau. Toute œuvre pourrait être une copie ou être copiée, le jeu de circulation est sans fin et il serait absurde de chercher à découvrir l’origine d’une forme en l’attribuant à tel ou tel artiste. Il s’agit simplement de sentir comment des artistes s’approprient singulièrement des formes qui ne sont pas singulières. La question n’est plus esthétique (public) mais poétique (artistes).

Le post-Internet constitue déjà la forme sensible de notre temps et si cette forme semble s’inspirer de formes préexistantes dans le champ de l’art contemporain, elles sont articulées d’une manière nouvelle, articulation qui témoigne de son originalité.

On peut bien sûr être assez méfiant quant à un style adopté par des artistes médiocres qui appliquent une recette et qui en dégrade les ressorts pour en faire un « bling bling glitch ». Mais certains artistes semblent avoir rencontré d’une manière profonde le style de cette époque. Sa particularité est d’être nostalgique d’un temps recréé. On est frappé par ces images qui ressemblent tant à celles des années 80 et 90 comme si on trouvait dans cette séquence de temps une manière de l’archaïsme. Mais on ne reproduit pas à l’identique les images du passé, on s’en inspire pour les transformer et créer, ce que dans le domaine musical on nommerait, un revival. Tout se passe comme si on voyait pour la première fois le potentiel d’une époque passée, comme s’il avait fallu attendre des décennies pour que les années 80 et 90 arrivent à maturité et nous apparaissent paradoxalement comme un moment qui n’a pas eu lieu, mais qui aurait pu avoir lieu. La production du nouveau (l’innovation technologique) semble alors terriblement ancienne.

La ressemblance des oeuvres post-Internet imposera un tri historique très sélectif : peu d’artistes resteront parce que cette ressemblance exprime l’accroissement de l’offre artistique et, d’une façon générale, l’apparition de la mémoire des anonymes comme phénomène transformant la production même de l’Histoire.

ps: Ce bref texte ne signifie pas que la notion de « post-Internet » me convient ou qu’elle me semble dénuée de danger. On pourrait sans mal estimer qu’elle désigne des pratiques bien antérieures à son énonciation médiatique et que de nombreuses pratiques du netart loin d’être refermées sur le réseau, avaient exactement les mêmes objectifs que ceux énoncés ici. Le succès de cette notion reste du moins symptomatique d’une maturation sociale de certaines problématiques artistiques.