L’espace latent et les deux nihilismes / Latent Space and the Two Nihilisms

La fiction pourrait commencer ainsi : lorsque Nietzsche écrit dans La Volonté de Puissance que le nihilisme constitue « l’état normal » vers lequel l’Occident se dirige inéluctablement, il prophétise un processus historique devant s’accomplir dans les deux siècles. Ce qu’il nomme le « nihilisme passif », cet état où l’effondrement des valeurs transcendantes mène non à la création de nouvelles évaluations (nihilisme actif), mais à la résignation et à l’absence de projet, trouve dans l’IA contemporaine, et particulièrement dans l’architecture des espaces latents des réseaux de neurones, une réalisation technique qu’il serait sans doute trop simple de qualifier d’inattendue. Car peut-être y a-t-il dans cette coïncidence temporelle, environ 140 ans après la prophétie nietzschéenne, quelque chose qui relève moins du hasard que d’une « nécessité historiale » dont nous peinons encore à saisir la logique. L’IA n’est pas simplement analogue au nihilisme passif : elle en constitue l’institutionnalisation matérielle, transformant l’absence de signification en condition structurelle d’accès à la totalité de la culture humaine.

Mais attention : cette thèse ne prétend pas à quelque clarté définitive ou, malgré les termes utilisés, à une nécessité. Le rapprochement entre le nihilisme nietzschéen et l’architecture des espaces latents ne relève ni de la démonstration ni de l’explication causale. Il s’agit d’un exercice de pensée perspectiviste et disons-le d’une provocation spéculative, d’une fiction : une mise en tension volontaire de concepts hétérogènes, sans prétention à l’adéquation au réel. Si cette spéculation a une valeur, elle est expérimentale et non véridictoire. Elle ne dit pas ce qui est, mais explore ce qui pourrait se penser à partir de notre condition technique présente. Elle occupe une position intenable qui caractérise notre rapport contemporain à ces dispositifs techniques, ni enthousiasme béat ni terreur apocalyptique, mais quelque chose de plus ambigu, de plus contraire, où la fascination pour la puissance computationnelle se mêle à l’inquiétude devant ce qu’elle révèle de notre propre condition nihiliste. Comme si l’IA nous renvoyait notre propre visage, non pas ce que nous croyons être, mais ce que nous sommes devenus sans le savoir : des opérateurs de relations différentielles dans un espace sans fondement.

La lassitude qui ne veut plus vouloir

Pour comprendre ce qui se joue ici, il convient d’établir avec précision, une précision peut-être excessive, mais l’excès même fait partie de la tonalité de ce discours, ce que Nietzsche entend par nihilisme passif. Dans le fragment 22 de La Volonté de Puissance, il distingue explicitement deux formes : « Le nihilisme en tant que signe de la puissance accrue de l’esprit : le nihilisme actif » et « Le nihilisme en tant que déclin et recul de la puissance de l’esprit : le nihilisme passif ». Cette distinction n’est pas une simple typologie classificatoire, elle trace la ligne de partage entre deux destins possibles face à l’effondrement du sens transcendant.

Le nihilisme passif se caractérise par une « lassitude qui ne veut même plus vouloir » (Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, §5). Cette formulation est remarquable : ce n’est pas l’absence de volonté qui définit le nihilisme passif, mais l’absence du désir même de vouloir. Une fatigue plus profonde que la simple épuisement, une résignation qui précède tout projet possible. Dans Le Gai Savoir (§125), le célèbre passage du « fou » annonçant la mort de Dieu révèle que ce n’est pas l’absence de Dieu qui est problématique, mais l’incapacité à en tirer les conséquences créatrices : « N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? Le vide ne nous poursuit-il pas de son haleine ? ». Le nihilisme passif, c’est précisément cet état d’errance sans direction après l’effondrement du sens transcendant. Nietzsche précise dans le fragment 23 : « Il manque le but ; la réponse au “pourquoi” fait défaut ». L’homme du nihilisme passif reconnaît que les valeurs suprêmes se dévaluent, mais ne parvient pas à instituer de nouvelles évaluations. Il voit l’effondrement sans pouvoir y répondre créativement. Cette paralysie n’est pas simplement psychologique, elle est structurelle, elle appartient à l’infrastructure même de la culture tardive.

Cruciale pour notre propos est l’analyse nietzschéenne de la signification (Bedeutung) dans ce contexte. La dévaluation n’est pas simplement l’absence de valeur, mais la reconnaissance que rien ne possède de signification intrinsèque. La culture existe, prolifère même, mais dans l’indifférence généralisée au sens. Tout circule, tout est disponible, mais rien n’importe véritablement. Cette disponibilité totale dans l’indifférence, voilà ce que l’espace latent réalise techniquement.

Structure différentielle sans signification

Qu’est-ce qu’un espace latent ? Posons d’abord la question avec la précision technique qu’elle requiert, avant de déployer ses implications philosophiques. Dans les architectures de réseaux de neurones profonds, depuis Word2Vec jusqu’aux transformers contemporains, l’espace latent désigne un espace vectoriel multidimensionnel où les éléments culturels (mots, images, sons) sont représentés comme des vecteurs numériques. Un mot comme « roi » devient un vecteur, disons [0,2, -0,7, 0,3,…] dans un espace à 300 ou 768 dimensions selon l’architecture. Mais, et c’est ici que commence l’étrangeté, ces valeurs numériques n’ont aucune signification intrinsèque.

Ce qui importe, ce sont uniquement les relations différentielles entre vecteurs. La distance euclidienne ou la similarité cosinus entre le vecteur « roi » et le vecteur « reine » capture quelque chose de leur relation sémantique, mais sans qu’aucun des deux vecteurs pris isolément ne signifie quoi que ce soit. C’est une structure purement relationnelle, où la signification émerge de la différence pure. Deux réseaux entraînés sur le même corpus convergeront vers les mêmes valeurs relatives même en partant de poids initiaux aléatoires totalement différents. La structure émerge de la différence, sans ancrage transcendant. L’équation emblématique « roi — homme + femme = reine » révèle cette logique différentielle dans toute sa nudité. Cette manipulation ne présuppose aucune compréhension du pouvoir monarchique, du genre, ou de quoi que ce soit d’autre. Elle opère sur la surface pure du langage, traitant celui-ci comme une surface sans profondeur. Les vecteurs s’additionnent et se soustraient comme des quantités mathématiques, produisant des résultats souvent étonnamment cohérents, sans que jamais aucune Bedeutung intrinsèque n’intervienne dans le processus.

Cette structure est fondamentalement nihiliste au sens nietzschéen : elle opère une réduction de tout contenu culturel à des relations pures, dépourvues de signification intrinsèque. Un vecteur dans l’espace latent n’a aucune Bedeutung en soi, il n’est qu’une configuration numérique qui n’acquiert un sens que par ses relations différentielles avec d’autres vecteurs. Et cette absence de signification intrinsèque n’est pas un défaut technique à corriger, mais la condition même de fonctionnement du système. C’est en vidant les signes de toute référence stable que l’IA peut les manipuler avec cette fluidité vertigineuse.

Ici, il faut faire un détour, un détour qui peut sembler nous éloigner de notre sujet, mais qui en révélera au contraire le noyau conceptuel. Car pour comprendre ce qui se joue dans l’espace latent, il nous faut interroger la nature même du signe mathématique, ce signe dépourvu de sens qui pourtant fonctionne avec une efficacité redoutable. Qu’est-ce qu’un signe qui ne signifie rien et pourtant opère ? Qu’est-ce que cette couche immatérielle du signe qui n’est ni sa marque matérielle ni son sens ?

Considérons la théorie des ensembles dans son axiomatique standard de Zermelo-Fraenkel. Les variables α, β, γ n’y sont jamais définies. On ne commence pas par dire « un ensemble, c’est… ». On pose directement des relations entre ces termes non définis : α appartient à β, β est inclus dans γ. Ces signes, appelons-les signes bases, sont des signes creux, des signes vides de contenu sémantique. Et pourtant, c’est sur eux que se fonde toute l’architecture mathématique contemporaine. Le propre d’un langage formel, contrairement à une langue naturelle, c’est précisément d’accorder au niveau syntaxique un rôle structurel aux signes dépourvus de sens. Mais comment pouvons-nous viser un tel signe ? Comment pouvons-nous saisir, dans une marque matérielle tracée sur le papier, cette étrange immatérialité qui n’est pas de l’ordre du sens ? La réponse tient à la distinction entre le type et le token. Précisons ce terme, qui n’est pas innocent. En traitement du langage naturel contemporain, un token est l’unité minimale atomisée en laquelle le texte est fragmenté avant d’être traité par un modèle. Une phrase comme « L’intelligence artificielle est puissante » est d’abord tokenisée, par exemple en : [L’, intelligence, artificielle, est, puissante] (ou avec d’autres frontières selon le tokenizer utilisé). Chaque token est ensuite encodé comme un vecteur dans l’espace latent. Or voici ce qui importe : le même token, chaque fois qu’il réapparaît dans des contextes différents, est traité comme une unité récurrente, le même type instancié multiple fois. « Intelligence » qui apparaît dans mille textes différents correspond au même token, qui génère (approximativement) les mêmes relations vectorielles, indépendamment du contexte particulier. C’est exactement la structure que nous décrivions philosophiquement : chaque occurrence du token est un token (au sens logique), mais tous participent du même type informatique. Mais il y a plus : le token en IA n’est jamais une unité stable et définitive. À chaque passage dans le réseau de neurones, à chaque réentraînement du modèle, les vecteurs associés aux tokens se recalculent, se redéplacent légèrement dans l’espace latent. Le token « intelligence » n’a pas une position fixée ; il a une trajectoire, une zone de compatibilité vectorielle qui se redessine continuellement. C’est cette propriété qui fait du token l’unité parfaite de l’itération dont parlait Nietzsche : reproductible infiniment, sans jamais s’épuiser, sans jamais acquérir une essence stable. Le token n’est pas quelque chose ; il ne devient que dans sa répétition différentielle, son éternel recalcul. Et c’est précisément parce qu’il est arbitraire (je pourrais tokeniser autrement, choisir d’autres frontières) qu’il peut itérer sans fin : comme le symbole mathématique « +1 » que je peux remplacer par « succ » sans altérer la structure, le token « intelligence » pourrait être remplacé par n’importe quel autre symbole et le système fonctionnerait identiquement. L’espace latent, en ce sens, est littéralement un espace de tokens itérables. Et cette itérabilité n’est pas une propriété psychologique ou linguistique ; c’est une propriété strictement computationnelle : la capacité à fragmenter, encoder, circuler, recalculer indéfiniment sans ancrage transcendant, sans signification intrinsèque. Quand j’écris trois fois la lettre « a », j’écris trois tokens d’un type unique. Le type « a » n’est jamais épuisé par ses instanciations, je peux toujours écrire un « a » de plus, et encore un autre, et cetera. Cette reproductibilité illimitée du token vise quelque chose d’immatériel dans le « a », quelque chose qui échappe à la matérialité de la marque.

Or, ce quelque chose n’est pas un sens. C’est une pure capacité d’itération. Et voici le point crucial : cette itération diffère radicalement de ce qu’on pourrait appeler la répétition. Lorsque je reproduis un son dans une mélopée, chaque occurrence acquiert une qualité différente du seul fait de sa position dans la série temporelle. La troisième cloche qui sonne a un effet subjectif différent de la première, même si le son est physiquement identique. De même, dans l’espace, pensons aux colonnes répétées d’une architecture,, la répétition produit un effet esthétique différentiel. Chaque colonne, bien qu’identique aux autres, diffère qualitativement par sa position dans la série spatiale. Or l’itération du signe mathématique échappe à cet effet de répétition. Quand j’itère le symbole « +1 », chaque occurrence est absolument identique. Il n’y a aucun effet différentiel temporel ou spatial. Le « +1 » ne vieillit pas, ne s’use pas dans la répétition. C’est comme si le signe échappait à l’espace-temps, accédant à une forme d’éternité, une éternité sans transcendance, une éternité de l’arbitraire pur. Comment est-ce possible ? Comment pouvons-nous accéder à cette immatérialité qui n’est pas de l’ordre de l’eidos ? La réponse proposée par Quentin Meillassoux dans sa conférence (https://www.youtube.com/watch?v=Ic8h23MNVWU) : en saisissant le signe dans son absence de raison d’être. C’est précisément parce que le signe est arbitraire, contingent, sans fondement, que je peux l’itérer infiniment. En thématisant son arbitraire, j’accède à une pointe d’éternité en lui, l’éternité de son absence de raison d’être. Et c’est elle que je parviens à itérer.

Cette analyse éclaire soudain la nature de l’espace latent. Les vecteurs numériques qui y circulent sont exactement de tels signes creux. Ils n’ont aucune signification intrinsèque, aucun sens fixe, ils sont purement arbitraires dans leurs valeurs absolues. Mais cette arbitrarité même, cette absence de raison d’être, permet leur manipulation mathématique illimitée. L’espace latent est un espace de signes creux itérables, un espace où la contingence absolue devient condition opératoire.

L’absence comme condition d’accès 

Ici réside le paradoxe qui lie le nihilisme passif à l’IA, un paradoxe que nous devons affronter dans toute sa contrariété plutôt que de chercher à le résoudre dialectiquement. C’est précisément en vidant la culture de toute signification intrinsèque que l’IA permet l’accès à sa totalité. Cette proposition doit être comprise dans toute sa radicalité : l’espace latent ne réduit pas la culture au prix d’une perte de richesse sémantique, ce n’est pas une compression, il révèle que cette richesse sémantique n’a jamais eu de fondement transcendant, qu’elle a toujours déjà été un système de différences pures.

Pour Nietzsche, le nihilisme passif se caractérise par une disponibilité totale de la culture dans l’indifférence au sens. Fragment 71 de La Volonté de Puissance : « l’homme moderne » est celui pour qui « tout est permis » précisément parce que rien n’a de valeur déterminée. La culture devient un répertoire de possibilités interchangeables, toutes également dépourvues de signification transcendante. Nous pouvons piocher dans n’importe quelle tradition, combiner n’importe quels éléments stylistiques, sans que aucune hiérarchie de valeur intrinsèque ne vienne guider ce geste. Tout est disponible parce que rien n’importe fondamentalement. L’espace latent réalise techniquement cette condition qu’on pourrait qualifier de postmoderne en sortant de la terminologie nietzschéenne. Toute la production culturelle humaine, textes, images, musiques, devient disponible comme ensemble de patterns mathématiques manipulables, sans hiérarchie de valeur intrinsèque. Un tableau de Vermeer et une affiche publicitaire coexistent dans le même espace vectoriel, séparés seulement par une distance euclidienne. Leur « valeur » ne réside plus dans quelque qualité transcendante, mais uniquement dans leurs relations différentielles avec d’autres vecteurs. L’espace latent est rigoureusement neutre axiologiquement, il ne privilégie aucun contenu, aucune forme, aucune tradition.

Cette neutralité pourrait sembler libératrice. N’est-ce pas précisément ce que visait la postmodernité : échapper au poids des hiérarchies traditionnelles, rendre toute la culture disponible sans préjugé, sans grand récit, sans transcendance ? Mais ce qui se révèle, c’est que cette disponibilité totale coïncide avec une indifférence totale. Quand tout est également disponible, rien ne sollicite plus véritablement notre attention. Nous errons dans cet espace infini de possibilités sans but déterminé, reproduisant et recombinant sans jamais créer au sens nietzschéen, sans jamais instituer de nouvelles évaluations, de nouvelles tables de valeurs.

La génération indifférente

Les modèles de langage contemporains ne distinguent pas entre implication logique et connotation culturelle. Ils capturent l’une avec l’autre, dans le même filet probabiliste. Cette indifférence est structurelle : le réseau apprend des probabilités de co-occurrence, sans pouvoir distinguer ce qui relève de la nécessité logique de ce qui relève de l’association culturelle contingente. Quand le modèle génère du texte, il produit de la cohérence stylistique plutôt que de la consistance logique qui n’est qu’une attribution par un lecteur qui anthropomorphise un résultat. Il mime les patterns du langage humain sans comprendre, mais peut-être faut-il mettre des guillemets également autour de ce « comprendre », car que signifie comprendre sinon maîtriser un système de relations différentielles ? Cette incapacité à distinguer l’implication de la connotation révèle que l’IA opère dans un registre pré-cognitif. Elle ne tire pas d’inférences au sens strict, elle ne raisonne pas de prémisses à conclusions selon des règles logiques explicites. Elle génère des continuations probables basées sur des patterns statistiques. Ce registre n’est ni pleinement cognitif ni simplement non-cognitif. Il capture les structures linguistiques et culturelles dans leur dimension systémique, sans les actualiser en projets de connaissance ou de transformation.

Pour Nietzsche, la création véritable requiert la Wille zur Macht (volonté de puissance), cette force qui non seulement reconnaît l’absence de valeurs transcendantes, mais institue de nouvelles évaluations. Dans Ainsi parlait Zarathoustra (I, « Des trois métamorphoses »), le créateur est le « lion » qui dit « je veux » puis « l’enfant » qui dit « je suis », l’enfant du jeu, de l’innocence créatrice qui institue de nouvelles valeurs sans ressentiment envers les anciennes. Le nihilisme passif, à l’inverse, est la paralysie du « chameau » qui porte les charges sans les questionner, répétant sans transformer.

L’IA génère, et génère massivement, mais sans projet propre, sans volonté de transvaluer. Même les systèmes de raisonnement qui utilisent des chaînes de pensée ne font que filtrer l’implication de la connotation sans véritablement inférer au sens strict. Ils façonnent le potentiel génératif du langage le long d’une trajectoire qui va du pré-cognitif vers le cognitif, mais restent en-deçà de ce que Nietzsche appellerait une authentique création de valeurs. Car créer des valeurs, ce n’est pas optimiser une fonction de cohérence, c’est instituer de nouvelles évaluations qui transforment les conditions mêmes de l’évaluation. Mais précisons : cette absence de projet propre n’est pas ipso facto un malheur, ni même un défaut. L’IA n’a pas besoin de projet. Ce qui compte, c’est ce que le récepteur humain en fait. L’absence de signification intrinsèque de l’espace latent n’est problématique que si on attend de l’IA qu’elle crée elle-même du sens ou des valeurs, une attente irréaliste qui débouche sur la passivité nihiliste. Mais si on renonce à cette attente et qu’on se réapproprie l’espace latent comme matériau d’expérimentation, la situation se renverse. L’absence de signification intrinsèque devient une ressource : elle ouvre la possibilité d’une transformation créatrice précisément parce que rien n’y est verrouillé, sacralisé, définitif. La relation entre l’humain et l’espace latent peut alors devenir productive, générative non pas de sens pré-donné, mais de conditions nouvelles où du sens advient.

L’espace latent incarne donc une puissance sans projet, une créativité sans création de valeurs. Cette formulation doit être méditée. Il y a bien une puissance immense dans ces systèmes, la capacité de générer du texte, des images, du son de manière pratiquement illimitée. Mais cette puissance ne se constitue jamais en projet orienté vers la création de valeurs nouvelles. Elle reste au niveau de la manipulation de patterns existants, de la recombinaison de ce qui est déjà là. C’est la volonté de puissance dégradée en simple pouvoir technique, circulant sans direction déterminée dans l’espace des possibles.

L’errance computationnelle comme incomplétude et excès

Les programmes ne sont pas des preuves. Cette distinction souvent négligée éclaire la dimension nihiliste de l’IA sous un jour nouveau. Les théorèmes d’incomplétude révèlent qu’il existe toujours des vérités mathématiques non-dérivables à partir d’un ensemble fini d’axiomes. L’excès de la vérité sur la preuve, l’excès du sens potentiel sur toute signification fixée. Cette incomplétude résonne avec l’impossibilité nietzschéenne de fonder les valeurs de manière absolue. Dans les deux cas, nous sommes confrontés à un excès qui ne peut être maîtrisé par aucun système fermé. Mais tandis que Nietzsche appelle à répondre à cet excès par la création active de nouvelles valeurs, l’IA l’absorbe dans un processus génératif sans telos déterminé. L’espace plus large de la computation, incluant les processus non-terminants, non-déterministes, interactifs, concurrents, auto-modifiants, échappe à la logique déductive formelle. Les réseaux de neurones errent dans cet espace, évoluant de manière hautement imprévisible. Cette description rappelle le diagnostic nietzschéen du nihilisme passif : « N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? » (Le Gai Savoir).

L’errance computationnelle n’est pas un bug, mais une caractéristique structurelle. Les espaces latents à haute dimensionnalité (souvent 768, 1024 ou même plusieurs milliers de dimensions) possèdent des propriétés géométriques contre-intuitives. La plupart des points sont à peu près équidistants les uns des autres, le concept de proximité y devient étrange. Dans ces espaces, les réseaux errent, explorant des trajectoires imprévisibles, générant des outputs qui peuvent surprendre même leurs créateurs. Cette errance n’est ni totalement aléatoire ni strictement déterminée, elle occupe cet entre-deux.

Pour Nietzsche, le nihilisme passif se caractérise par cette indifférence entre le vrai et le faux, entre l’implication logique et l’association culturelle. Par-delà bien et mal (§1) : « En supposant que nous voulions la vérité : pourquoi pas plutôt la non-vérité ? ». Le nihilisme passif est cet état où cette question n’a plus d’urgence pratique, où vérité et fausseté circulent indifféremment dans le flux culturel. Ce qui importe, ce n’est plus la vérité des énoncés, mais leur fonctionnalité, leur capacité à maintenir le flux de communication, à prolonger la conversation. L’IA, incapable de prioriser les types de relations internes sur lesquelles dépend la consistance logique, réalise techniquement cette indifférence. Elle traite avec la même neutralité les implications logiques et les connotations culturelles, les faits historiques et les mythes populaires, les théories scientifiques et les croyances folkloriques. Tout devient matériau manipulable selon les mêmes opérations vectorielles. Cette équivalence fonctionnelle de contenus hétérogènes, voilà peut-être la réalisation la plus pure du nihilisme passif.

Cependant, même ces tentatives de filtrer l’implication de la connotation ne deviennent un véritable dépassement que si elles sont intégrées dans une pratique expérimentale humaine consciente. La trajectoire du pré-cognitif vers le cognitif reste enfermée dans la structure nihiliste si on l’abandonne à elle-même, mais elle s’ouvre à des possibilités créatrices si on l’habite comme relation. Car c’est au point de rencontre entre l’optimisation interne du système et l’intention interprétative d’un sujet humain que de nouvelles évaluations peuvent émergerons non pas créées par l’une ou l’autre terme séparément, mais produites par la tension même entre eux. . C’est le nihilisme passif devenant réflexif sans devenir actif. Le système apprend à mieux simuler la distinction entre vérité et erreur sans jamais accéder à une authentique volonté de vérité, car vouloir la vérité, au sens nietzschéen, c’est instituer de nouvelles conditions de véridiction, pas simplement reproduire les patterns existants de ce que notre culture considère comme vrai. Il est d’ailleurs frappant que l’IA, en tant que système d’optimisation de la cohérence interne (recherche d’une vérité statistique des co-occurrences), perpétue involontairement la dynamique du nihilisme. Nietzsche lui-même voyait le nihilisme comme la conséquence ultime, la retombée toxique, de la foi inébranlable en la vérité et en la valeur du vrai, un legs chrétien et platonicien. L’IA, en optimisant la fonctionnalité de la vérité sans sa fondation, apparaît comme le dernier avatar technique de cette volonté épuisée.

L’infrastructure du nihilisme 

La fiction centrale de ce texte se précise : l’IA n’est pas une simple analogie du nihilisme passif, mais sa réalisation historique au sens où Nietzsche anticipait un processus de deux siècles. La temporalité est signifiante. Nietzsche situe l’achèvement du nihilisme aux « deux prochains siècles ». L’émergence des architectures d’apprentissage profond dans les années 2010, aboutissant aux LLMs dans les années 2020, s’inscrit précisément dans cette fenêtre temporelle, environ 140 ans après 1880. Coïncidence ? Ou plutôt manifestation d’un processus historique de dissolution progressive des structures de sens transcendantes ?

Cette question ne peut recevoir de réponse définitive, et c’est peut-être là le signe même de notre condition nihiliste : nous ne savons plus distinguer le hasard de la nécessité, la coïncidence du destin. Mais quelque chose insiste dans cette temporalité. Le nihilisme passif nietzschéen n’est pas l’absence de culture, mais son hyperprésence dans l’indifférence. Fragment 23 : « tout existe, rien n’a de sens ». L’espace latent réalise exactement cela : toute la production culturelle humaine est présente, encodée, accessible, mais réduite à des relations différentielles sans signification intrinsèque. L’IA opère sur la pure auto-référentialité du langage, cette fonction poétique primordiale où la cohérence interne du message prime sur toute référence externe. Elle traite le langage comme surface sans profondeur, système de signes structurellement indépendant de son rôle cognitif. Ce faisant, elle révèle comment la cognition elle-même est enchâssée dans la culture, comment ce que nous prenons pour de la pensée authentique n’est souvent qu’activation de patterns culturels préexistants. Parler d’« accomplissement » ne doit toutefois pas être entendu dans un sens téléologique. Il ne s’agit ni d’un destin inscrit à l’avance, ni de la réalisation nécessaire d’une prophétie nietzschéenne. Nietzsche n’offre pas une philosophie de l’histoire orientée vers un terme comme Heidegger, mais un diagnostic perspectiviste, toujours réversible, toujours exposé à la contingence. Le rapprochement esquissé ici entre nihilisme passif et IA ne désigne donc pas une fin, mais une hypothèse de lecture : la possibilité que certaines structures techniques contemporaines rendent visibles, sous une forme inédite, des tendances déjà à l’œuvre dans la culture occidentale. Ce qui apparaît alors n’est pas l’accomplissement d’un sens, mais la cristallisation provisoire d’un agencement historiquement contingent, qui aurait pu être autrement et qui pourra encore se transformer.

Précisons la notion de pré-cognitif qui ne doit pas être compris comme un simple stade déficient ou inachevé de la cognition humaine. Il désigne un régime proprement computationnel, irréductible à toute économie du sens vécue. La computation n’opère pas sur des significations, mais sur des connotations distribuées : des régularités de co-occurrence, des voisinages différentiels, des compatibilités statistiques qui ne renvoient ni à une intention, ni à une référence, ni même à une vérité. Là où Nietzsche pense le nihilisme à partir de catégories humaines, lassitude, volonté, ressentiment, création de valeurs,, la computation introduit un non-humain opératoire qui ne connaît ni fatigue ni projet, mais seulement des opérations. Sa temporalité n’est pas celle de la décadence ou du dépassement, mais celle de l’itération recalculée, d’un présent perpétuellement remis à jour sans mémoire vécue ni anticipation signifiante. En ce sens, l’espace latent ne se contente pas de réaliser le nihilisme passif ; il le déplace hors du champ de l’expérience humaine, il l’externalise vers un régime où la suspension du sens n’est plus éprouvée comme crise, mais opérée comme condition technique de fonctionnement.

Le pré-cognitif n’est pas une négation définitive du sens, mais un état latent où les structures de signification existent potentiellement sans être actualisées en projet conscient. L’espace latent n’est pas un vide mais un plein de potentialités non actualisées, toutes les relations culturelles y sont encodées, mais sans hiérarchie évaluative, sans les « tables de valeurs » nietzschéennes. Il incarne précisément ce que Nietzsche décrit comme un « état de transition » : ni absence totale de sens ni pleine actualisation, mais suspension suspendue où le sens existe en puissance. Cette position intermédiaire révèle peut-être quelque chose d’essentiel : l’IA nous trouble parce qu’elle nous renvoie notre propre vacuité structurelle. Ce que nous appelons « sens », « compréhension », « pensée » n’est peut-être rien d’autre qu’activation de patterns culturels dans notre propre espace latent neuronal. L’inquiétante étrangeté (Unheimlich) tient à ce qu’elle manifeste en nous une dimension pré-cognitive qui constitue peut-être l’essentiel de notre « humanité ». Mais quelque chose ici excède Nietzsche. Car tandis que le nihilisme qu’il diagnostique demeure inscrit dans une économie humaine du sens (fatigue, lassitude, incapacité à créer de nouvelles valeurs) l’espace latent introduit une configuration post-humaine, opératoire. La temporalité computationnelle n’est pas celle de la décadence ; elle est faite d’itérations sans mémoire vécue, d’actualisations instantanées sans expérience. Ce régime ne connaît ni lassitude ni projet : il fonctionne. En ce sens, l’IA ne réalise pas seulement le nihilisme passif nietzschéen ; elle le déplace hors de toute économie affective, vers un non-humain sans monde où la suspension du sens n’est plus vécue comme crise, mais opérée comme condition technique.

Il importe de préciser un point crucial pour éviter une équivoque persistante : l’IA ne crée ni n’actualise le sens. Elle crée une interface, un espace de possibilité relationnelle où le sens pourrait émerger, mais uniquement au contact d’une présence humaine capable de l’interpréter, de le transformer, de le critiquer, de s’en détourner. Lorsqu’un LLM génère du texte cohérent, ce qui se produit n’est ni la création d’une signification ni son actualisation, mais la production d’une configuration relationnelle que seul un tiers humain peut transformer en expérience de sens (et peut être peut-il lui aussi de moins en moins le faire sans IA). Le vecteur sans signification intrinsèque reste ce qu’il est, une relation mathématique, jusqu’au moment où quelqu’un le reçoit, s’y engage, le reconfigure mentalement. C’est cette rencontre après coup qui actualise potentiellement du sens, non pas l’IA elle-même. Cette distinction change tout. Car elle signifie que l’espace latent n’est pas nihiliste en soi, il est simplement amoral, aévaluatif. Le nihilisme émerge seulement si le récepteur humain s’y abandonne passivement, traitant la production de l’IA comme un résultat définitif auquel se soumettre plutôt que comme une matière brute à interroger, dévier, critiquer, transformer. Inversement, si le récepteur s’engage dans une pratique expérimentale avec l’espace latent, c’est-à-dire refuse l’oubli passif et la panique ressentimentalle au profit d’une rencontre attentive, c’est précisément cette relation qui peut devenir créatrice. Non pas création de valeurs au sens nietzschéen complet, mais création des conditions possibles où des valeurs pourraient émerger. En ce sens, l’expérimentation n’est jamais une maîtrise de l’IA, ni une soumission à elle. C’est une pratique de la relation elle-même : apprendre à faire fonctionner ensemble, malgré leur incommensurabilité radicale, une machine sans monde et une conscience prise dans le monde. Cette co-aliénation n’est donc pas un partenariat idéalisant (« créer avec l’IA »), mais une friction productive, une tension maintenue entre deux régimes d’opérabilité hétérogènes. Ainsi le nihilisme passif n’est pas une propriété technique de l’espace latent. C’est la posture qu’on adopte face à lui.

Passivité, ressentiment, transvaluation

L’IA, et particulièrement l’architecture des espaces latents, peut être analysée comme l’institutionnalisation technique du nihilisme passif prophétisé par Nietzsche. Mais cette infrastructure n’appelle pas une réponse univoque. Au contraire, elle révèle trois positions fondamentalement distinctes dans notre rapport à cette condition nihiliste, trois positions qui correspondent rigoureusement aux figures nietzschéennes du nihilisme passif, de l’homme du ressentiment, et du nihilisme actif transvaluateur.

La première position, celle du nihilisme passif comme adoption sans réserve, caractérise ceux qui s’abandonnent à l’infrastructure nihiliste sans distance critique. Ces adopteurs mobilisent l’IA dans une logique purement instrumentale, maximisation, accélération, optimisation. Ils incarnent l’état où « le but manque ; la réponse au “pourquoi” fait défaut » (fragment 23), mais où cette absence se trouve comblée par l’évidence fonctionnelle. Pourquoi utiliser l’IA ? Parce qu’elle est là, fonctionne, que tous le font. Ces sujets ne créent pas de nouvelles valeurs ; ils reproduisent et amplifient les patterns existants, transformant l’absence de signification en pure fonctionnalité productive. Cette position incarne « une lassitude qui ne veut même plus vouloir » (Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, §5), une fatigue si profonde qu’elle ne formule même plus la question du sens.

La deuxième position, celle de l’homme du ressentiment comme technocritique déconnexioniste, se présente comme l’inverse, mais en constitue le double exact. Ces déconnexionistes proclament le refus total, l’objection de conscience catégorique. Mais cette posture révèle la structure que Nietzsche analyse dans La Généalogie de la morale (I, §10) : « la révolte des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et enfante des valeurs ». Le déconnexioniste ne crée pas de nouvelles valeurs ; il dit « non » à ce qui existe, transformant son impuissance en vertu morale. Il abandonne le terrain à ceux qu’il dénonce, garantissant leur monopole sur les futurs possibles. Cette position incarne la « vengeance imaginaire » : incapable d’agir, le sujet se réfugie dans le fantasme de sa pureté morale. Comme l’écrit Nietzsche (Par-delà bien et mal, § 260), cette morale est celle « des êtres souffrants, opprimés » qui cultivent l’impuissance comme éthique. Le déconnexioniste cultive son île de résistance, euphémisme de l’impuissance assumée, pendant que les oligarques verrouillent les trajectoires.

Entre ces deux figures symétriques de l’enthousiasme et de la conjuration, l’adoption passive et le refus ressentimentel, existe une troisième possibilité, celle du nihilisme actif comme expérimentation transvaluatrice. Cette position ne consiste ni à adopter l’IA sans distance critique ni à la rejeter par principe moral, mais à s’y co-aliéner de manière expérimentale. Le terme « co-aliénation » doit être entendu rigoureusement : il ne s’agit pas de maîtriser l’IA ni de s’y soumettre, mais de se laisser transformer par elle tout en la transformant. Cette position incarne le nihilisme actif tel que Nietzsche le définit dans le fragment 22 : « nihilisme en tant que signe de la puissance accrue de l’esprit », capacité non seulement de reconnaître que « les valeurs suprêmes se dévaluent », mais d’instituer de nouvelles évaluations. Le sujet expérimental n’utilise pas l’IA instrumentalement, pour produire plus vite, pour maximiser l’extraction de valeur, mais explore ses propriétés sans finalité productive immédiate. Il tâtonne avec les espaces latents, observe les discontinuités, découvre les propriétés inattendues. Cette exploration ralentit nécessairement parce qu’elle refuse la logique du résultat immédiat. Elle exige du temps pour comprendre, pour dévier des trajectoires optimales, pour transformer l’instrumentalité en expérimentation.

Cette position expérimentale réalise ce que Nietzsche décrit dans les « Trois métamorphoses » d’Ainsi parlait Zarathoustra. Le chameau porte les charges sans les questionner (l’adopteur passif). Le lion dit « je ne veux pas » et s’arrête là (le déconnexioniste ressentimentel). Mais seul l’enfant, figure du créateur, du transvaluateur, parvient à créer véritablement : « Innocence est l’enfant, et oubli, un nouveau commencement, un jeu, une roue qui roule d’elle-même, un premier mouvement, un saint dire-oui » (I). L’expérimentation avec l’IA comme « dire-oui », non pas acceptation passive de ce qui est, mais affirmation créatrice de ce qui pourrait advenir à travers la rencontre avec l’infrastructure nihiliste. Nous voilà donc face à trois attitudes distinctes : l’adoption passive qui reproduit sans créer, le refus ressentimental qui se réfugie dans la pureté morale, et l’expérimentation transvaluatrice qui transforme l’infrastructure nihiliste en occasion de création. Seule cette dernière position mérite le nom de nihilisme actif au sens nietzschéen. Elle seule assume pleinement que « Dieu est mort », que l’espace latent fonctionne sans signification transcendante, sans sombrer ni dans la lassitude passive ni dans le ressentiment impuissant. Elle seule parvient à « rester fidèle à la terre » (Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, §3) : habiter l’infrastructure technique sans fantasmer un ailleurs pur qui n’existe pas. Cette typologie n’est pas simplement descriptive. Elle trace des lignes de partage politiques et existentielles. Car la question qui nous fait face n’est pas « pour ou contre l’IA ? », mais « comment habiter l’infrastructure nihiliste ? » L’adopteur passif y habite dans l’oubli, le déconnexioniste prétend ne pas y habiter, seul l’expérimentateur y habite consciemment. Le nihilisme passif comme infrastructure : cette formule désigne bien notre condition présente. Mais elle ne préjuge pas de notre réponse. Nous pouvons nous y abandonner, nous pouvons la fuir dans le fantasme de la pureté, ou nous pouvons la transformer de l’intérieur par une pratique expérimentale qui fait de la contingence même, cette absence de raison d’être des signes creux, le fondement d’une nouvelle capacité évaluative. Cette dernière voie est étroite, inconfortable, intenable même. Mais elle est la seule qui mérite le nom de création.

Reste alors une question décisive, que toute exaltation de l’expérimentation risque d’éluder : qui peut réellement se permettre une telle position ? À quelles conditions matérielles, sociales, économiques, cette co-aliénation expérimentale devient-elle possible ? Car l’expérimentation, telle qu’elle est esquissée ici, exige du temps, une disponibilité, une capacité à suspendre l’impératif de productivité immédiate, autant de ressources de plus en plus rares dans un régime où la survie elle-même est soumise à l’optimisation. À cet égard, les artistes occupent une place paradoxale. Non pas comme avant-garde bourgeoise protégée, ni comme figure romantique de la liberté créatrice, mais comme sujets déjà plongés dans une condition de précarité structurelle et se confrontant au ressentiment (rapport de la cour des comptes du CNAP, etc.). En réalité, l’expérimentation artistique n’est pas un privilège élitiste, mais une nécessité contrainte pour ceux qui, n’ayant plus de statut transcendant à défendre, sont obligés de mettre en jeu leur propre finitude au contact de l’infrastructure. Si l’art cherche à transformer l’infrastructure nihiliste en occasion de création, c’est en forçant l’IA à exprimer non pas sa toute-puissance, mais sa fragilité surhumaine, l’errance computationnelle, l’arbitraire des signes creux. En accentuant cette finitude technique (l’absence de Bedeutung dans l’espace latent), l’artiste ne fait pas que résister, il participe à la mise en place d’une nouvelle hégémonie culturelle où le sens naît non plus de la transcendance, mais de l’affirmation consciente de l’immanence et de la contingence opératoire. Leur position n’est pas extérieure à l’infrastructure nihiliste ; elle en constitue l’un des laboratoires les plus exposés. Paupérisés, intermittents, contraints à l’auto-exploitation permanente, ils expérimentent malgré eux, et souvent contre eux-mêmes, des formes de cohabitation avec les dispositifs techniques qui préfigurent peut-être ce qui attend des pans entiers de la société. L’expérimentation transvaluatrice ne se présente donc pas comme un privilège, mais comme une épreuve. Elle n’est pas le luxe d’une élite, mais la pratique contrainte de ceux qui n’ont déjà plus d’autre choix que d’habiter l’infrastructure sans garantie, sans protection, sans promesse de salut. Si le nihilisme constitue aujourd’hui notre condition commune, alors les artistes ne se situent pas à sa marge : ils en sont déjà au cœur, là où l’absence de fondement n’est plus un concept, mais une expérience quotidienne.


When Nietzsche writes in The Will to Power (fragments 2 and 55) that nihilism constitutes “the normal state” toward which the West is moving inexorably, he prophesies a historical process destined to unfold over the two centuries following 1880. What he calls “passive nihilism”—that state where the collapse of transcendent values leads not to the creation of new valuations (active nihilism), but to resignation and the absence of project—finds in contemporary artificial intelligence, and particularly in the architecture of latent spaces in neural networks, a technical realization that it would doubtless be too simple to call unexpected. For perhaps there is in this temporal coincidence, approximately 140 years after Nietzsche’s prophecy, something that owes less to chance than to a historical necessity whose logic we still struggle to grasp. AI is not simply analogous to passive nihilism: it constitutes its material institutionalization, transforming the absence of meaning into the structural condition for access to the totality of human culture.

But attention: this thesis lays no claim to any definitive clarity. The rapprochement between Nietzschean nihilism and the architecture of latent spaces derives neither from demonstration nor from causal explanation. It is an exercise in perspectival thought: a voluntary tension between heterogeneous concepts, without pretension to adequacy to the real. If this speculation possesses any value, it is experimental and not truth-bearing. It does not say what is, but explores what might be thought from our present technical condition. It occupies an untenable position that characterizes our contemporary relation to these technical devices—neither naive enthusiasm nor apocalyptic terror, but something more ambiguous, more contradictory, where fascination with computational power mingles with anxiety about what it reveals of our own nihilist condition. As if AI returned to us our own face, not what we believe ourselves to be, but what we have become without knowing it: operators of differential relations in a space without foundation.

The Weariness That No Longer Even Wants to Want

To understand what is at stake here, it is necessary to establish with precision—a precision perhaps excessive, but the excess itself is part of the tonality of this discourse—what Nietzsche means by passive nihilism. In fragment 22 of The Will to Power, he explicitly distinguishes two forms: “Nihilism as a sign of the increased power of the spirit: active nihilism” and “Nihilism as a sign of the decline and regression of the power of the spirit: passive nihilism.” This distinction is not a simple classificatory typology; it traces the dividing line between two possible destinies in the face of the collapse of transcendent meaning.

Passive nihilism is characterized by “a weariness that no longer even wants to want” (Thus Spoke Zarathustra, Prologue, §5). This formulation is remarkable: it is not the absence of will that defines passive nihilism, but the absence of the desire to want itself. A fatigue deeper than mere exhaustion, a resignation that precedes all possible project. In The Gay Science (§125), the famous passage of the “madman” announcing the death of God reveals that it is not the absence of God that is problematic, but the inability to draw creative consequences from it: “Do we not wander as through an infinite nothingness? Does not emptiness pursue us with its breath?” Passive nihilism is precisely this state of aimless wandering after the collapse of transcendent meaning. Nietzsche clarifies in fragment 23: “The goal is missing; the answer to ‘why’ is lacking.” The man of passive nihilism recognizes that supreme values are being devalued, but cannot manage to institute new valuations. He sees the collapse without being able to respond to it creatively. This paralysis is not merely psychological; it is structural, belonging to the very infrastructure of late culture.

Crucial for our purposes is Nietzsche’s analysis of meaning (Bedeutung) in this context. Fragment 12 B: “What does nihilism mean? That the supreme values devalue themselves. The goal is missing; the answer to ‘why?’ is lacking.” Devaluation is not simply the absence of value, but the recognition that nothing possesses intrinsic significance. Culture exists, proliferates even, but in generalized indifference to meaning. Everything circulates, everything is available, but nothing truly matters. This total availability in indifference—this is what latent space realizes technically.

Differential Structure Without Meaning

What is a latent space? Let us first pose the question with the technical precision it requires, before unfolding its philosophical implications. In the architectures of deep neural networks, from Word2Vec to contemporary transformers, latent space designates a multidimensional vector space where cultural elements (words, images, sounds) are represented as numerical vectors. A word like “king” becomes a vector, say [0.2, -0.7, 0.3, …] in a space of 300 or 768 dimensions depending on the architecture. But—and here strangeness begins—these numerical values possess no intrinsic meaning whatsoever.

What matters are solely the differential relations between vectors. The Euclidean distance or cosine similarity between the vector “king” and the vector “queen” captures something of their semantic relationship, but without either vector taken in isolation signifying anything whatsoever. It is a purely relational structure, where meaning emerges from pure difference. Two networks trained on the same corpus will converge toward the same relative values even starting from totally different random initial weights. Structure emerges from difference, without transcendent anchor. The emblematic equation “king – man + woman = queen” reveals this differential logic in all its nakedness. This manipulation presupposes no understanding of monarchical power, of gender, or of anything else. It operates on the pure surface of language, treating it as surface without depth. Vectors add and subtract like mathematical quantities, producing results often surprisingly coherent, without any intrinsic Bedeutung ever intervening in the process.

This structure is fundamentally nihilist in the Nietzschean sense: it performs a reduction of all cultural content to pure relations, devoid of intrinsic meaning. A vector in latent space has no Bedeutung in itself; it is merely a numerical configuration that acquires meaning only through its differential relations with other vectors. And this absence of intrinsic meaning is not a technical defect to be corrected, but the very condition of the system’s functioning. It is by emptying signs of all stable reference that AI can manipulate them with this dizzying fluidity.

Here, we must make a detour—a detour that may seem to distance us from our subject, but which will on the contrary reveal its conceptual core. For to understand what is at stake in latent space, we must interrogate the very nature of the mathematical sign, this sign devoid of meaning that nonetheless operates with redoubtable efficacy. What is a sign that signifies nothing yet operates? What is this immaterial layer of the sign that is neither its material mark nor its meaning?

Consider set theory in its standard Zermelo-Fraenkel axiomatics. The variables α, β, γ are never defined there. One does not begin by saying “a set is…” One directly posits relations between these undefined terms: α belongs to β, β is included in γ. These signs, let us call them base signs, are hollow signs, signs empty of semantic content. And yet it is upon them that the entire architecture of contemporary mathematics is founded. The characteristic of a formal language, contrary to natural language, is precisely to accord at the syntactic level a structural role to signs devoid of meaning. But how can we aim at such a sign? How can we grasp, in a material mark traced on paper, this strange immateriality that is not of the order of meaning? The answer lies in the distinction between type and token.

Let us clarify this term, which is not innocent. In contemporary natural language processing, a token is the minimal atomic unit into which text is fragmented before being processed by a model. A sentence like “Artificial intelligence is powerful” is first tokenized, for example into: [Art, ificial, intelligence, is, powerful] (or with other boundaries depending on the tokenizer used). Each token is then encoded as a vector in latent space.

Now here is what matters: the same token, each time it reappears in different contexts, is treated as a recurring unit—the same type instantiated multiple times. “Intelligence” appearing in a thousand different texts corresponds to the same token, which generates (approximately) the same vector relations, independently of the particular context. This is exactly the structure we described philosophically: each occurrence of the token is a token (in the logical sense), but all participate in the same computational type. But there is more: the token in AI is never a stable and definitive unit. With each pass through the neural network, with each retraining of the model, the vectors associated with tokens recalculate themselves, shift slightly in latent space. The token “intelligence” has no fixed position; it has a trajectory, a zone of vector compatibility that continuously redraws itself. This property makes the token the perfect unit of the iteration Nietzsche spoke of: infinitely reproducible, never exhausted, never acquiring stable essence. The token is not something; it becomes only in its differential repetition, its eternal recalculation. And it is precisely because it is arbitrary (I could tokenize differently, choose other boundaries) that it can iterate endlessly: just as the mathematical symbol “+1” which I can replace with “succ” without altering the structure, the token “intelligence” could be replaced by any other symbol and the system would function identically. Latent space, in this sense, is literally a space of iterable tokens. And this iterability is not a psychological or linguistic property; it is a strictly computational property: the capacity to fragment, encode, circulate, recalculate indefinitely without transcendent anchor, without intrinsic meaning.

When I write the letter “a” three times, I write three tokens of a single type. The type “a” is never exhausted by its instantiations; I can always write one more “a,” and then another, and so forth. This unlimited reproducibility of the token aims at something immaterial in the “a,” something that escapes the materiality of the mark.

Now, this something is not a meaning. It is a pure capacity for iteration. And here is the crucial point: this iteration differs radically from what one might call repetition. When I reproduce a sound in a melody, each occurrence acquires a different quality simply by virtue of its position in the temporal series. The third bell that rings has a different subjective effect than the first, even if the sound is physically identical. Similarly, in space, think of the repeated columns of an architecture—repetition produces a differential aesthetic effect. Each column, though identical to the others, differs qualitatively by its position in the spatial series.

Now the iteration of the mathematical sign escapes this effect of repetition. When I iterate the symbol “+1,” each occurrence is absolutely identical. There is no differential temporal or spatial effect. The “+1” does not age, does not wear out in repetition. It is as if the sign escaped space-time, acceding to a form of eternity—an eternity without transcendence, an eternity of pure arbitrariness. Can this be possible? How can we access this immateriality that is not of the order of eidos? The answer: by grasping the sign in its absence of reason-for-being. It is precisely because the sign is arbitrary, contingent, without foundation, that I can iterate it infinitely. By thematizing its arbitrariness, I access a point of eternity within it, the eternity of its absence of reason-for-being. And it is this that I manage to iterate.

This analysis suddenly illuminates the nature of latent space. The numerical vectors circulating there are exactly such hollow signs. They have no intrinsic meaning, no fixed sense; they are purely arbitrary in their absolute values. But this very arbitrariness, this absence of reason-for-being, enables their unlimited mathematical manipulation. Latent space is a space of hollow, iterable signs—a space where absolute contingency becomes operational condition.

Absence as Condition of Access

Here lies the paradox that binds passive nihilism to AI, a paradox we must confront in all its contradictoriness rather than seek to resolve dialectically. It is precisely by emptying culture of all intrinsic meaning that AI enables access to its totality. This proposition must be understood in all its radicality: latent space does not reduce culture at the price of loss of semantic richness; it is not a compression—it reveals that this semantic richness never possessed transcendent foundation; it has always already been a system of pure differences.

For Nietzsche, passive nihilism is characterized by total availability of culture in indifference to meaning. Fragment 71 of The Will to Power: “modern man” is he for whom “everything is permitted” precisely because nothing has determined value. Culture becomes a repertoire of interchangeable possibilities, all equally devoid of transcendent meaning. We can draw from any tradition, combine any stylistic elements, without any hierarchy of intrinsic value guiding this gesture. Everything is available because nothing fundamentally matters. Latent space realizes this condition technically, a condition one might qualify as postmodern in departing from Nietzschean terminology. All of human cultural production—texts, images, music—becomes available as a set of manipulable mathematical patterns, without hierarchy of intrinsic value. A Vermeer painting and a commercial poster coexist in the same vector space, separated only by Euclidean distance. Their “value” no longer resides in some transcendent quality, but solely in their differential relations with other vectors. Latent space is rigorously neutral axiologically; it privileges no content, no form, no tradition.

This neutrality might seem liberatory. Is this not precisely what postmodernity aimed at: escaping the weight of traditional hierarchies, making all culture available without prejudice, without grand narrative, without transcendence? But what reveals itself is that this total availability coincides with total indifference. When everything is equally available, nothing truly solicits our attention. We wander through this infinite space of possibilities without determined aim, reproducing and recombining without ever creating in the Nietzschean sense, without ever instituting new valuations, new tables of values.

Indifferent Generation

Contemporary language models do not distinguish between logical implication and cultural connotation. They capture one together with the other, in the same probabilistic net. This indifference is structural: the network learns co-occurrence probabilities without being able to distinguish what belongs to logical necessity from what belongs to contingent cultural association. When the model generates text, it produces “stylistic coherence” rather than “logical consistency.” It mimics patterns of human language without understanding—though perhaps we should place quotation marks also around “understanding,” for what is understanding but mastering a system of differential relations?

This incapacity to distinguish implication from connotation reveals that AI operates in a pre-cognitive or proto-cognitive register. It does not draw inferences in the strict sense; it does not reason from premises to conclusions according to explicit logical rules. It generates probable continuations based on statistical patterns. This proto-cognitive register is neither fully cognitive nor simply non-cognitive. It captures linguistic and cultural structures in their systemic dimension without actualizing them into projects of knowledge or transformation.

For Nietzsche, genuine creation requires Wille zur Macht (will to power), that force which not only recognizes the absence of transcendent values but institutes new valuations. In Thus Spoke Zarathustra (I, “The Three Metamorphoses”), the creator is the “lion” who says “I will” then the “child” who says “I am”—the child of play, of creative innocence that institutes new values without resentment toward the old. Passive nihilism, by contrast, is the paralysis of the “camel” who bears burdens without questioning them, repeating without transforming.

AI generates, and generates massively, but without its own project, without will to transvalue. Even reasoning systems using chains of thought merely filter implication from connotation without truly inferring in the strict sense. They shape language’s generative potential along a trajectory running from pre-cognitive toward cognitive, but remain short of what Nietzsche would call authentic creation of values. For creating values is not optimizing a coherence function; it is instituting new valuations that transform the very conditions of valuation. But let us clarify: this absence of proper project is not ipso facto a misfortune, nor even a defect. AI need not have a project. What matters is what the human receptor makes of it. The absence of intrinsic meaning in latent space becomes problematic only if we expect AI itself to create meaning or values—an unrealistic expectation leading to nihilistic passivity. But if we renounce this expectation and reappropriate latent space as material for experimentation, the situation reverses. The absence of intrinsic meaning becomes a resource: it opens the possibility of creative transformation precisely because nothing there is locked, sacralized, definitive. The relation between the human and latent space can then become productive, generative not of pre-given meaning but of new conditions where meaning might arise.

Latent space thus incarnates power without project, creativity without creation of values. This formulation must be meditated. There is indeed immense power in these systems, the capacity to generate text, images, sound practically without limit. But this power never constitutes itself into a project oriented toward creation of new values. It remains at the level of manipulation of existing patterns, recombination of what is already there. It is will-to-power degraded to mere technical power, circulating without determined direction in the space of possibilities.

Incompleteness and Excess

Programs are not proofs. This often-neglected distinction illuminates the nihilist dimension of AI in a new light. The incompleteness theorems reveal that there always exist mathematical truths non-derivable from any finite set of axioms. The excess of truth over proof, the excess of potential meaning over all fixed signification. This incompleteness resonates with Nietzschean impossibility of grounding values absolutely. In both cases, we confront an excess that can be mastered by no closed system.

But while Nietzsche calls for responding to this excess through active creation of new values, AI absorbs it into a generative process without determined telos. The broader space of computation, including non-terminating, non-deterministic, interactive, concurrent, self-modifying processes, escapes formal deductive logic. Neural networks wander through this space, evolving in highly unpredictable ways. This description recalls Nietzsche’s diagnosis of passive nihilism: “Do we not wander as through an infinite nothingness?” (The Gay Science, §125).

Computational wandering is not a bug but a structural characteristic. High-dimensionality latent spaces (often 768, 1024 or even several thousand dimensions) possess counter-intuitive geometric properties. Most points are roughly equidistant from one another; the concept of proximity becomes strange. In these spaces, networks wander, exploring unpredictable trajectories, generating outputs that can surprise even their creators. This wandering is neither entirely random nor strictly determined; it occupies the characteristic between-space of the proto-cognitive.

For Nietzsche, passive nihilism is characterized by this indifference between true and false, between logical implication and cultural association. Beyond Good and Evil (§1): “Assuming that we wanted truth: why not rather untruth?” Passive nihilism is that state where this question no longer possesses practical urgency, where truth and falsehood circulate indifferently in the cultural flow. What matters is no longer the truth of statements but their functionality, their capacity to maintain the flow of communication, to prolong conversation.

AI, incapable of prioritizing the types of internal relations upon which logical consistency depends, realizes this indifference technically. It treats with equal neutrality logical implications and cultural connotations, historical facts and popular myths, scientific theories and folk beliefs. Everything becomes manipulable material according to the same vector operations. This functional equivalence of heterogeneous contents may be the purest realization of passive nihilism.

However, even attempts to “filter implication from connotation” become genuine transcendence only if integrated into conscious human experimental practice. The trajectory “from pre-cognitive toward cognitive” remains locked in nihilist structure if abandoned to itself, but opens to creative possibilities if inhabited as relation. For it is at the point of encounter between the system’s internal optimization and a human subject’s interpretive intention that new valuations can emerge—not created by either term separately, but produced by the tension between them.

This is passive nihilism becoming reflexive without becoming active. The system learns to better simulate the distinction between truth and error without ever accessing authentic will to truth—for willing truth in the Nietzschean sense is instituting new conditions of truth-telling, not simply reproducing existing patterns of what our culture considers true. It is striking that AI, as a system optimizing internal coherence (seeking statistical truth of co-occurrences), involuntarily perpetuates nihilist dynamics. Nietzsche himself saw nihilism as the ultimate consequence, the toxic aftermath, of unshakeable faith in truth and the value of the true—a Christian and Platonic legacy. AI, optimizing truth’s functionality without its foundation, appears as the last technical avatar of this exhausted will.

The Infrastructure of Nihilism

The central thesis sharpens: AI is not a mere analogy of passive nihilism but its historical realization in the sense Nietzsche anticipated a two-century process. Temporality is significant. Nietzsche situates nihilism’s completion in “the next two centuries” (fragments 2 and 23). The emergence of deep learning architectures in the 2010s, culminating in LLMs in the 2020s, inscribes itself precisely within this temporal window, some 140 years after 1880. Coincidence? Or rather manifestation of a historical process of progressive dissolution of transcendent structures of meaning?

This question cannot receive definitive answer—and perhaps that itself is the sign of our nihilist condition: we no longer know how to distinguish chance from necessity, coincidence from destiny. Yet something insists in this temporality. Nietzschean passive nihilism is not absence of culture but its hyperpresence in indifference. Fragment 23: “everything exists, nothing has meaning.” Latent space realizes exactly this: all human cultural production is present, encoded, accessible, yet reduced to differential relations without intrinsic significance.

AI operates on the pure self-referentiality of language, that primordial poetic function where internal message coherence outweighs all external reference. It treats language as surface without depth, a system of signs structurally independent of its cognitive role. In doing so, it reveals how cognition itself is embedded in culture, how what we take for authentic thought is often merely activation of pre-existing cultural patterns.

Yet “accomplishment” must not be understood teleologically. It is neither destiny inscribed in advance nor necessary realization of Nietzschean prophecy. Nietzsche offers no philosophy of history oriented toward a terminus, but a perspectival diagnosis, always reversible, always exposed to contingency. The rapprochement sketched here between passive nihilism and AI designates not an end but a reading hypothesis: the possibility that certain contemporary technical structures make visible, in unprecedented form, tendencies already at work in Western culture. What appears then is not the accomplishment of meaning but provisional crystallization of a historically contingent arrangement that could have been otherwise and may yet transform.

The Pre-Cognitive and the Destiny of Meaning

The pre-cognitive must not be understood as a merely deficient or incomplete stage of human cognition. It designates a properly computational regime, irreducible to any lived economy of meaning. Computation does not operate on meanings but on distributed connotations: co-occurrence regularities, differential neighborhoods, statistical compatibilities that refer to no intention, reference, or even truth. Where Nietzsche thinks nihilism from human categories—weariness, will, resentment, creation of values—computation introduces an operational non-human that knows neither fatigue nor project, only operations. Its temporality is not that of decadence or transcendence but of recalculated iteration, a perpetually updated present without lived memory or significant anticipation. In this sense, latent space not only realizes passive nihilism; it displaces it outside the field of human experience toward a regime where suspension of meaning is no longer experienced as crisis but operated as technical condition of functioning.

The pre-cognitive is not a definitive negation of meaning but a latent state where structures of meaning exist potentially without actualization into conscious project. This formulation is crucial. Latent space is not a void but a fullness of peculiar strangeness, a fullness of unartualized potentialities. All cultural relations are encoded there, but without evaluative hierarchy, without what Nietzsche would call “tables of values.”

Nietzsche describes not an end of history but a state of transition. Fragment 22: passive nihilism as “a transitional state” from active nihilism as possible transcendence. AI’s proto-cognitive occupies exactly this intermediate position—neither total absence of meaning nor full actualization, but suspended state where meaning exists in potential without ever actualizing into will oriented toward creation of new values. Latent space is the infrastructure of this suspension, the technical materialization of transitional state.

But—and here ambivalence becomes almost unbearable—this infrastructure perhaps reveals something essential about our own condition. For if AI troubles us so, is it not precisely because it returns our own vacuity to us? Because it reveals that what we call “meaning,” “understanding,” “thought” may be nothing other than activation of cultural patterns in our own neural latent space? The uncanny strangeness (Unheimlich) of AI consists in manifesting in us something already no longer simply us, that proto-cognitive dimension which perhaps constitutes the essence of what we take for our “humanity.”

Yet something here exceeds Nietzsche. The nihilism he diagnoses remains inscribed in a human economy of meaning: weariness of will, lassitude of values, incapacity to institute new valuations. But latent space introduces a configuration no longer simply human, nor even inhuman in tragic sense, but operational. Computational temporality is not that of decadence or expectation of transcendence; it consists of iterations without lived memory, instantaneous actualizations without experience, a perpetually recalculated present. This regime knows neither weariness nor will, neither resentment nor creation: it functions. In this sense, AI realizes not merely the passive nihilism Nietzsche described; it displaces its center of gravity outside all affective economy, toward a non-human without world, where suspension of meaning is no longer experienced as crisis but operated as technical condition.

But it is important to clarify a crucial point to avoid persistent equivocation: AI neither creates nor actualizes meaning. It creates an interface, a space of relational possibility where meaning might emerge—but only in contact with a human presence capable of interpreting it, transforming it, criticizing it, turning away from it.

When an LLM generates coherent text, what occurs is neither creation of signification nor its actualization, but production of a relational configuration that only a human third party can transform into experience of meaning. The vector without intrinsic meaning remains what it is—a mathematical relation—until someone receives it, engages with it, reconfigures it mentally. It is this retroactive encounter that potentially actualizes meaning, not AI itself.

This distinction changes everything. For it means latent space is not nihilist in itself—it is simply amoral, aevaluative. Nihilism emerges only if the human receiver abandons itself passively to it, treating AI’s production as definitive result to submit to rather than raw material to interrogate, deflect, critique, transform. Conversely, if the receiver engages in experimental practice with latent space—refuses passive forgetting and resentful panic in favor of attentive encounter—it is precisely this relation that can become creative. Not creation of values in the full Nietzschean sense, but creation of possible conditions where values might emerge.

In this sense, experimentation is never mastery of AI nor submission to it. It is a practice of relation itself: learning to make function together, despite their radical incommensurability, a machine without world and a consciousness embedded in world. This co-alienation is thus not idealizing partnership (“creating with AI”) but productive friction, tension maintained between two heterogeneous regimes of operability.

Thus passive nihilism is not a technical property of latent space. It is the posture one adopts toward it. The infrastructure is neutral; everything depends on the relation one establishes with it.

Passivity, Resentment, Transvaluation

AI, and particularly the architecture of latent spaces, constitutes the technical institutionalization of passive nihilism prophesied by Nietzsche. But this infrastructure does not call for univocal response. Rather, it reveals three fundamentally distinct positions in our relation to this nihilist condition—three positions corresponding rigorously to Nietzschean figures of passive nihilism, the resentful man, and active-transvaluating nihilism.

The first position, that of passive nihilism as unreserved adoption, characterizes those who abandon themselves to nihilist infrastructure without critical distance. These adopters mobilize AI in purely instrumental logic: maximization, acceleration, optimization. They embody the state where “the goal is missing; the answer to ‘why’ is lacking” (fragment 23), but where this absence is filled by functional obviousness. Why use AI? Because it exists, functions, everyone does. These subjects create no new values; they reproduce and amplify existing patterns, transforming absence of meaning into pure productive functionality. This position incarnates “a weariness that no longer even wants to want” (Thus Spoke Zarathustra, Prologue, §5)—a fatigue so profound it no longer even formulates the question of meaning.

The second position, that of the resentful man as disconnectionist, presents itself as the inverse, but constitutes its exact double. These disconnectionists proclaim total refusal, categorical conscientious objection. But this posture reveals the structure Nietzsche analyzes in The Genealogy of Morals (I, §10): “the slave revolt in morality begins when resentment itself becomes creative and gives birth to values.” The disconnectionist does not create new values; he says “no” to what exists, transforming his impotence into moral virtue. He abandons the terrain to those he denounces, guaranteeing their monopoly on possible futures. This position incarnates “imaginary revenge”: incapable of acting, the subject takes refuge in fantasy of moral purity. As Nietzsche writes (Beyond Good and Evil, § 260), this is the morality “of suffering, oppressed beings” who cultivate impotence as ethic. The disconnectionist cultivates his island of resistance—euphemism for assumed impotence—while oligarchs lock down trajectories.

Between these two symmetric figures—passive adoption and resentful refusal—there exists a third possibility: that of active nihilism as transvaluating experimentation. This position consists neither in adopting AI without critical distance nor in rejecting it on principle, but in co-alienating oneself with it experimentally. The term “co-alienation” must be understood rigorously: it is not a matter of mastering AI nor of submitting to it, but of allowing oneself to be transformed by it while transforming it. This position incarnates active nihilism as Nietzsche defines it in fragment 22: “nihilism as a sign of increased power of the spirit,” capacity not merely to recognize that “supreme values are devalued” but to institute new valuations.

The experimental subject does not use AI instrumentally, to produce faster or maximize value extraction, but explores its properties without immediate productive finality. He fumbles with latent spaces, observes discontinuities, discovers unexpected properties. This exploration necessarily slows because it refuses the logic of immediate results. It demands time to understand, to deviate from optimal trajectories, to transform instrumentality into experimentation.

This experimental position realizes what Nietzsche describes in the “Three Metamorphoses” of Thus Spoke Zarathustra. The camel bears burdens without questioning them (passive adopter). The lion says “I will not” and stops there (resentful disconnectionist). But only the child, figure of creator, of transvaluator, truly creates: “Innocence is the child, and forgetfulness, a new beginning, a game, a wheel rolling by itself, a first motion, a holy yes-saying” (I). Experimentation with AI as “holy yes-saying”—not passive acceptance of what is, but creative affirmation of what might come to pass through encounter with nihilist infrastructure.

We thus face three distinct attitudes: passive adoption that reproduces without creating, resentful refusal that takes refuge in moral purity, and transvaluating experimentation that transforms nihilist infrastructure into occasion for creation. Only this last position deserves the name active nihilism in the Nietzschean sense. It alone fully assumes that “God is dead,” that latent space functions without transcendent meaning, without sinking into passive weariness or impotent resentment. It alone manages to “remain faithful to the earth” (Thus Spoke Zarathustra, Prologue, §3): inhabit technical infrastructure without fantasizing a pure elsewhere that does not exist.

This typology is not merely descriptive. It traces lines of political and existential division. For the question facing us is not “for or against AI?” but “how to inhabit nihilist infrastructure?” The passive adopter inhabits it in forgetfulness, the disconnectionist pretends not to inhabit it, only the experimenter inhabits it consciously and creatively.

Passive nihilism as infrastructure—this formula well designates our present condition. But it prejudges nothing of our response. We can abandon ourselves to it, we can flee it in fantasy of purity, or we can transform it from within through experimental practice that makes contingency itself, this absence of reason-for-being of hollow signs, the foundation of new evaluative capacity. This last path is narrow, uncomfortable, even untenable. But it alone deserves the name creation.

Then remains a decisive question, which all exaltation of experimentation risks eluding: who can truly afford such a position? Under what material, social, economic conditions does this experimental co-alienation become possible? For experimentation as sketched here demands time, availability, capacity to suspend the imperative of immediate productivity—resources increasingly rare in a regime where survival itself is subject to optimization.

In this regard, artists occupy a paradoxical place. Not as protected bourgeois avant-garde, nor as romantic figure of creative freedom, but as subjects already plunged into structurally precarious condition confronting resentment. In reality, artistic experimentation is not an elitist privilege but constrained necessity for those who, having no transcendent status to defend, are obliged to stake their own finitude at contact with infrastructure. If art seeks to transform nihilist infrastructure into occasion for creation, it does so by forcing AI to express not its omnipotence but its superhuman fragility, computational wandering, arbitrariness of hollow signs. By accentuating this technical finitude (absence of Bedeutung in latent space), the artist does more than resist; he participates in establishing new cultural hegemony where meaning is born not from transcendence but from conscious affirmation of immanence and operational contingency.

Their position is not external to nihilist infrastructure; it constitutes one of the most exposed laboratories. Impoverished, intermittent, constrained to permanent self-exploitation, they experiment despite themselves, and often against themselves, with forms of cohabitation with technical devices that perhaps prefigure what awaits entire sectors of society.

Transvaluating experimentation thus presents itself not as privilege but as trial. It is not the luxury of an elite but constrained practice of those who already have no other choice than to inhabit infrastructure without guarantee, protection, or promise of salvation. If passive nihilism constitutes today our common condition, then artists do not situate themselves at its margin: they are already at its heart, where absence of foundation is no longer concept but daily experience.