Infinitude des fictions sans narration

La pensée qui se penche sur les flux est le plus souvent triste et réactive. Elle semble elle-même débordée par son objet. Incapable de le définir puisqu’il est partout, elle tente pourtant de le saisir pour l’arrêter, au-delà même du possible. Car elle sait que les flux ne peuvent être arrêtés. Tenir un discours consiste ici à tenir le désespoir coûte que coûte au-delà de tout réalisme considéré comme une ultime abdication. Il suffit d’entendre Houellebecq, dont toute l’oeuvre pourrait être analysée comme une tentative désespérée de répondre à l’envahissement des flux contemporains : « Comme Bret Easton Ellis dans American psycho, j’apporte de mauvaises nouvelles : et on pardonne rarement aux porteurs de mauvaises nouvelles. {…} Nous vivons en des temps où un flux accéléré d’informations et de positionnements nous emporte […} soumettant la doxa à un processus de redéfinition permanent. {…} Les maîtres et les collaborateurs du flux peuvent légitimement entrer en fureur lorsqu’ils le voient se briser, une fois de plus, contre la muraille du livre, ami de la lenteur. Dans ce sens, oui, je plaide coupable : j’ai écrit un livre réactionnaire ; toute réflexion est devenue réactionnaire. » (Demonpion, Denis. Houellebecq non autorisé : Enquête sur un phénomène. Libella Maren Sell, 2005, p. 256)

Pour quelles raisons le flux provoque-t-il une telle pensée? Qu’est-ce qui fait que le flux estl’objet un tel rejet et une telle crainte sauf dans de rares cas (Lucrèce, Spinoza, Nietzsche et Serres pour ne citer que certains)? Et pourquoi, dans le même temps, alors même que la pensée adopte la réaction, elle ne peut pour autant se dégager du flux? Est-il exact d’opposer le flux à la lenteur et à la pauvreté, aux interruptions? N’y aurait-il pas une pensée joyeuse (et non fascinée) des flux?

Nous savons combien le flux est un agencement non segmentable de continuité et de discontinuité, combien sa profusion continue est fonction d’une sécheresse atterrée, combien le trop se comporte dans le pas assez, combien la palpitation selon un tempo imprévisible provoque une crainte profonde chez l’être humain. Nous savons aussi combien cette structure de la physis et du cosmos est aussi celle, structurellement et non formellement, de la psyché humaine comme de son esthétique. Cet intenable battement de la vie dans lequel rien ne s’organise, rien ne peut s’organiser, comme si l’existence se défaisait au-delà même des fonctions et normes sociales, des injonctions et des projets que nous prononçons, de cette confiance insoupçonnée en l’avenir. Le parallélisme, toujours qui se suit et qui jamais ne s’entrecoupe, entre la physis et la psyché a de quoi effrayer car elle ne laisse aucune porte de sortie, aucun dehors, aucune échappée qui permettraient d’en finir de ce trouble-là.

La narration traditionnelle, entendez aristotélicienne, qui va du classicisme aux tentatives contemporaines, ces dernières n’étant que des essais au sein même de structures et de médiums nécessairement linéaires, pour produire l’effet d’un imaginaire discontinu et fragmentaire, cette narration donc est une guérison. Cette dernière peut être la persévérance de la maladie ou la mort, peu importe, à un moment ça s’arrête d’une manière ou d’une autre. Il y a bien un début par lequel on entre, un milieu que l’on continue et une fin qui est un dégagement et qui nous réconcilie avec tout le mal que nous fait le livre, la pièce, le film, que nous a fait finalement la vie, la nôtre comme celle des autres. Nous en sortons réconcilié et guéri. Je ne veux pas dresser là un tableau caricatural de la narration. Je sais combien de tentatives héroïques ont été faites pour persister dans ce mal antérieur à toute souffrance, dans la palpitation de la vie. Mais justement, il fut un mal, il fut une guérison. Début, développement, conclusion, dont le cinéma aura été la figure majeure parce qu’il aura enfermé tout un peuple dans une salle obscure en échange de quelques dollars. Il y avait bien une infinitude mais c’était un effet de construction jamais la structure même. Tout se passe comme si l’invivable se tenait à la limite de l’oeuvre mais n’y rentrait jamais.

Face à cette structure narrative, une autre possibilité résiste et insiste au fil du temps. On peut en retrouver la trace dans les encyclopédies à l’accès discontinu (on ouvre une page à un article), dans les listes et les bottins téléphoniques, dans les images-instruments de la finance, de la conquête spatiale et de l’armée. C’est une fiction sans guérison parce que sans fin. Ce sans fin n’est pas l’infini divin mais l’infinitude du désir et de l’existence, l’anthropologique dans son excentration, dans son incomplétude, comme si toujours le sol se dérobait sous nos pieds. Et c’est pourquoi je suis si mal à l’aise face à des notions telles que la fiction interactive ou même générative que par faiblesse j’ai parfois adopté. Même si les conditions techniques sont aussi des conditions d’inscriptions matérielles et ne sont donc pas sans influences structurelles, cette fiction ne peut privilégier le facteur technique comme principale détermination. Nous devrions parler de fiction sans narration (FsN), c’est-à-dire sans guérison, sans ce double nous permettant de dédoubler cette existence. L’absence de narration c’est l’absence de narrateur, c’est-à-dire d’une voix qui surplombe les autres voix, celles qu’on raconte, et qui donne un sens à tout cela. Fin de l’autorité, apprentissage de quelques rudiments paiens en vu de défaire ce qui n’est que discours. Cette structure est devenue difficile à supporter dans un contexte socio-politique dans lequel le réseau a laissé chacun s’exprimer dans la nullité même de la voix et de l’écriture, mais peu importe cette nullité qui est un jugement de valeur, seul compte l’inscription de ces millions d’internautes qui viennent déstabiliser l’autorité des voix culturelles.

Nous voulons donc à la suite de quelques autres tentatives, porter cette FsN, l’infinitude irréconciliée de cet imaginaire qui ne cesse qu’en s’en détournant, qu’en fermant le courant, qu’en interrompant ce qui sans cela continuerait, encore et encore. Quel est l’intérêt de ce type de fiction? N’est-ce pas terriblement ennuyeux? Nous assumons cette discordance face à l’exigence toujours plus forte d’un résultat. Nous ne tenons pas en haute estime cette nécessité dans laquelle parfois nous sommes placés de devoir émouvoir, toucher, faire penser, changer le public. Quel public? Qu’est-ce donc que cette homogénéité? N’est-ce pas des singularités que nous ne pouvons d’aucune manière penser, tenir par la pensée et en pensée, ces singularités qui nous tiennent à l’écart d’elles et à l’écart de nous-mêmes ? L’ennui pourrait ici être un autre nom pour l’étrangeté qui n’est pas même considérée ou repérée comme étrangeté. L’étrangeté étrangère. Nous nous plongeons alors dans une fiction incertaine et infinie. Elle n’en a jamais fini, elle ne clôt jamais le débat. Il y a toujours à voir et à entendre. Ce n’est pas toujours très intéressant, parfois il y a des rencontres plus émouvantes et ces moments ne sont pas le produit d’une économie volontaire, simplement le fait ponctuel, là. LaFsN est un projet très ambitieux et en même temps assez médiocre et indéterminé. Son ambition est liée à sa rupture quant aux habitudes de production et de consommation esthétique. Sa médiocrité est le peu d’intérêt qu’elle revendique, car pourquoi aurait-elle plus de voix que d’autres voix?