Mondialisation et post-internet

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Un nombre croissant de textes insistent sur le fait que l’art après Internet est radicalement reconfiguré, parce qu’Internet, au-delà de son aspect technologique, a transformé de part en part notre esthétique et nos habitudes sociales. Ces textes laissent supposer qu’Internet a un impact important sur le monde en tant que monde. Or, avec Heidegger, nous savons combien le monde dans sa relation conflictuelle avec la terre, n’est pas un donné, mais que l’activité fondamentale de l’être humain est de le configurer. Cette reconfiguration est fondée sur l’essence de la technique. On peut dès lors s’interroger sur la portée politique du concept même de « postinternet » qui semble trouver actuellement (mais pour combien de temps?) un certain écho.

On doit d’une part se questionner sur l’usage de « post » qui est amphibologique, tant il dit d’une part que l’art après Internet n’est plus le même (l’art étant alors contenu dans Internet, l’après étant inclusif) et d’autre part que l’art est après Internet, c’est-à-dire s’en débarrasse en passant de la question technique à la question sociologique et politique, l’après devient exclusif. Il faut souligner le fréquent rejet de la technique dans le domaine artistique dont le miroir est une fascination sans borne pour la technique, comme si cette question de la technique empêchait l’art d’être ce qu’il est. Il faudrait abandonner la technique pour enfin approcher l’art. C’est pourquoi sans doute l’usage du « post » enthousiasme les tenants de l’art classique. Avec Bernard Stiegler nous estimons qu’il y a un impensé technique, que la technique est même l’impensé tant elle fonde (le défaut de) la pensée occidentale. Cette seconde signification reprend bien évidemment toute la thématique de l’après en art, que cet après soit hégelien ou qu’il soit postmoderne, et il faut prendre en compte la différence entre ces deux après : la continuation absolue d’un devenir et la cessation d’un discours (celui de la modernité). C’est parce que le postinternet joue sur ces deux tableaux qu’il a un tel succès en ce moment. Il permet d’en finir avec la question et de revenir à une chronologie linéaire avec un avant, un après, une césure, puisqu’il laisse supposer quelque chose d’inévitable (l’avant et l’après comme césure d’un événement nommé Internet), et qu’il se débarrasse dans le même mouvement des questions soulevées par Internet (l’art est déjà après).

Ce jeu de mise à mort qui clôt la question et le devenir n’est pas nouveau dans l’histoire des relations entre Internet et l’art. Déjà, les classics of netart procédaient à une telle mise en scène permettant de s’accorder a priori une valeur dans l’histoire close du netart. Il faut boucler une histoire pour y prendre place. Il y a bien sûr là une stratégie de discours relevant du postmodernisme. Il y a surtout une manière d’en finir avec le questionnement.

Devant le discours massif du postinternet, j’aimerais signaler deux points : Internet est un processus qui n’est pas contenu dans les technologies mais dans une structure complexe nommée industrialisation (mobilisation totale, découpe de l’espace temps, quantification, énergie, etc.). Deuxièmement, Internet est un code et un décodage des flux localisés et politisé. Internet est américain et ne consistait pas au départ comme beaucoup le croit à libérer l’information, mais à la rendre intacte par dissémination. Cette dernière est une modalité de la mondialisation, parce qu’elle se répand sur toutes choses. Le fait que le concept même de postinternet soit produit aux USA n’est pas indifférent. Il faut savoir y déceler, même si ce n’est pas l’intention de leurs auteurs, une structure de domination tant il se présente lui-même comme une réalité inévitable. À y regarder de plus près, ce discours est complice du capitalisme avancé dans la mesure où il se présente comme quelque chose de massif, de naturel, d’organique et d’inévitable. Les discours du logiciel libre relèvent à mon sens de la même logique profonde et n’y résistent que superficiellement : c’est encore une manière de globaliser, d’imposer et d’unifier un modèle. Le logiciel libre en défendant d’une part la transparence de l’information et d’autre part la meilleure affectation des ressources cognitives par le travail de groupe n’est pas sans ressemblance avec les théories développées dans les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). Les différents services tels que Google ou Facebook sont aussi l’expression de cette compréhension américaine du monde comme disponibilité de toutes choses.

Il n’y a aucune nécessité contemporaine à prendre au premier degré ce discours. Il faut y déceler les affects qui le régissent et à en déconstruire les effets.

Il est enfin amusant de voir les efforts entrepris par les Américains pour conserver et promouvoir certaines formes de créations artistiques, alors même que des expériences majeures en France telles que les Immatériaux (1985) sont laissées de côté.

http://www.frieze.com/issue/article/beginnings-ends/
http://jstchillin.org/artie/vierkant.html

http://www.ica.org.uk/?lid=39298
http://blog.sva.edu/2013/09/in-the-press-svas-mark-tribe-discusses-rhizome-in-art-in-america/
http://rhizome.org/editorial/2013/nov/1/postinternet/