Les réseaux solitaires

Le débat qui touche depuis plusieurs années Internet est symptomatique de notre conception de la technique et du politique. À travers les différentes législations qui voient le jour plus ou moins difficilement en Occident et qui vise à « réguler » Internet, se joue une reprise en main fondamentale du réseau. Alors que celui-ci a été l’un des lieux d’émergence des multitudes, comme on a pu le voir dans les différents mouvements de révolte politique de ces dernières années, les régimes occidentaux, prétendument démocratiques, tentent de soumettre cette possibilité pour chacun d’être un émetteur d’informations. La schizophrénie occidentale consistant à vouloir défendre le droit d’auteur, plus exactement le droit du producteur, et la liberté politique d’Internet, signale une tension dont nous voyons peut-être le bout. Sans vouloir prendre des paris sur l’avenir on peut penser que la période libertaire d’Internet est finie. La taille du réseau, le nombre d’internautes ên proportion de la population totale, exigent des infrastructures que les états ne prennent pas en charge et que les entreprises installent. De sorte que ce sont bel et bien celles-ci qui régulent selon leurs intérêts propres Internet qui n’est donc pas, comme certains le croient, un bien commun, une chose publique, politique, mais un instrument aux mains de l’économie de marché.

Le paradoxe c’est que au-delà des idéologies capitalistes qui tentent de réguler, c’est-à-dire de contrôler, le réseau, il y a la taille de celui-ci qui en change la nature. Le réseau recouvre la population mondiale de telle sorte que les régulateurs traditionnels se remettent en place et gagneront en force. Il y a là peut-être quelque chose d’inévitables et on peut conceptualiser cela en disant, paradoxalement, que c’est la dimension relationnelle du réseau qui la rend dépendante de dispositifs de contrôle et que donc au-delà d’une certaine dimension la relation retourne à l’autorité des médias classiques, nous replaçant dans la posture du consommateur passif. C’est justement la logique du iPad qui, au-delà de l’image publicitaire sympathique mais totalement fausse de Apple, nous met dans une posture très étonnante en nous faisant consommer du réseau comme s’il s’agissait de la télévision parce que cette machine ne permet pas fondamentalement de transformer le code.

Le second paradoxe qui est comme l’image inversée de cette régulation produite par l’étendue du réseau, c’est peut-être que la solitude technologique sera à même de produire, ou plus exactement de ne pas empêcher, l’émergence des multitudes. Plusieurs projets étranges voient le jour qui consistent à faire des machines qui diffusent librement un réseau qui est totalement déconnecté du reste du réseau, c’est-à-dire d’Internet. Ces machines si elles se mettent en relation avec un destinataire inconnu, se coupent volontairement de la relation avec d’autres machines. En ce sens, ce sont des machines solitaire. Étrange concept qui pourrait faire croire à un anthropomorphisme qui humanise l’ordinateur, mais qui finalement conçoit la possibilité d’un isolement technologique, de quelque chose qui est en soi et qui n’est pas seulement pour nous. La conceptualisation de la solitude technologique ouvre une voie nouvelle et très riche pour l’esthétique contemporaine. Le cas de ces ordinateurs isolés des autres machines qui se mettent en relation possible avec les êtres humains de passage à proximité de leur réseau, constitue peut-être une nouvelle politique du réseau. Il faut distinguer dans un réseau les relations entre machines-humains et machines-machines selon le plan de découpe d’une destination inanticipable et d’une infrastructure capitaliste, mais ceci ne témoigne pas d’une hiérarchisation de la qualité des relations dans un réseau, cela constitue seulement une lecture de sa structure et des implications de celle-ci sur les régimes de partage et de financement.

Alors que le réseau Internet se rêvait d’être un Nouveau Monde, centrée sur les États-Unis, un nouveau continent immense et reliant toutes les individualités, les fondants dans une nouvelle terre, les nouveaux réseaux solitaires ont pour hypothèse une autre topologie qui est constituée de minuscules îlots selon une logique insulaire dans laquelle chacun est sur une île, espace infime que l’on peut temporairement aborder à plusieurs avant de repartir sur l’océan vers d’autres îles. Finalement le réseau Internet était malgré ce que nous avons cru une logique sédentaire parce que la totalisation de l’infrastructure et l’équidistance des points de communication (avoir accès à tous, tout le temps et partout) a comme conséquence l’institutionnalisation politique et économique de l’infrastructure technologique. Les machines solitaire quant à elle sont plus aptes à ne pas empêcher les singularités parce qu’elles sont des insularités. Elles remettent en cause la totalisation utopique d’Internet, totalisation que les capitalistes comme les utopistes politiques pouvaient revendiquer selon une réversibilité don on connaît d’avance les gagnants. C’est parce qu’elles sont seules qu’elles peuvent peut-être nous permettre de résister aux autorités et aux structures de contrôle. Si une machine solitaire s’arrête alors le réseau ne s’effondre pas parce qu’il n’y a que des réseaux locaux et aucun réseau global : une machine solitaire est la source et le lieu de partage des informations dont elle dispose. C’est là un changement de paradigme non seulement technologique mais aussi existentiel puisque nous n’avons alors affaire avec ces machines solitaire qu’à des éléments partiels dénués d’une possibilité fût-elle régulatrice de totalisation. C’est une question de flux: Internet comme flux absolu, les réseaux solitaires comme flux fini.