Spectre de la réalité virtuelle

The word is about, there’s something evolving,
whatever may come, the world keeps revolving
They say the next big thing is here,
that the revolution’s near,
but to me it seems quite clear
that it’s all just a little bit of history repeating

Il y a un certain amusement à voir la RV revenir sous forme de discours et d’images à la manière d’un spectre. Je ne veux pas dire là qu’elle revient de la même façon car je crois que ce retour est plus profond et symptomatique, il nous dit quelque chose de la structure même de cette technologie, au lieu même où la matérialité technique n’est pas séparable de l’imagination. Le surinvestissement affectif se répète et certains semblent défendre la RV comme si par là il tenait une idée, une perspective, une promesse… Cet emballement est le signe d’un affect d’absolu.

En 1995, j’avais écrit un mémoire de maîtrise : « L’enthousiasme conjuratoire, un affect dans les discours de la réalité virtuelle« . J’appliquais alors l’hantologie développée par Jacques Derrida dans Spectres de Marx (1993) à cette technologie dont on parlait tant à l’époque en tentant de montrer combien elle mettait en scène la métaphysique occidentale et ses fantasmes les plus classiques. Cette approche avait aussi eu comme résultat une installation de RV « Revenances » (1999) réalisée avec R. Drouhin. Je tentais par là de sortir de l’enthousiasme conjuratoire des pros (Lévy, Quéau) et des antis (Virilio, Baudrillard) qui étaient révulsés et simultanément fascinés par la RV. Leur structure était réversible car leurs affects étaient ambivalents.

En observant l’enthousiasme médiatique que provoque aujourd’hui la RV, et en remarquant l’aspect déjà kitsch et dépassé des images d’Oculus et autres HTC Vive, je revois des discours que j’avais déjà entendu dans les années 90, les promesses d’un bouleversement de la perception et de la culture : « Aujourd’hui les technologies sont enfin prêtes. Demain, ce sera le tour du marché ». Cette maturation témoigne que la RV était comme en réserve et continuait à travailler l’imaginaire de la Silicon Valley. La RV n’est pas seulement une technologie matérielle, elle est une structure idéologique qui remet en scène la métaphysique occidentale en tant que celle-ci promet une immersion fusionnelle et un monde au-delà des apparences. Ce futur nous avait déjà été vendu et il revient comme quelque chose de déjà ancien.

Que celle-ci revienne, alors que nous avions cru nous être débarrassé de tels fantasmes a de quoi amuser. Car ce qui revient c’est précisément le spectre. Il nous hante parce que nous sommes surdéterminés par une histoire dont nous sommes plus les symptômes que les sujets. Le caractère spectral est non seulement le sujet de la RV mais son prédicat, elle est son contenu et la forme par laquelle elle se donne. La déconstruction de la métaphysique est sans fin et sans doute est-elle devenue indissociable d’une déconstruction technologique.