La privatisation de l’hyperstition

En regardant le fil de mes nouvelles sur Facebook, je remarque que nombreuses sont celles qui concernent des récits d’avenir élaborés par des entreprises : des promesses singularistes de Google jusqu’à Watson d’IBM en passant par les smart cities de Samsung ou encore les casques de RV en tout genre. Un exemple parmi d’autres : « Nanobot implants could soon connect our brains to the internet and give us ‘God-like’ super-intelligence, scientist claims« . Or ces récits qui mélangent l’imaginaire cinématographique et la prospective des années 80 et 90, sont relayés par des individus sans doute fascinés par ces anticipations. Il y a en eux un certain charme de la science-fiction, la promesse d’un avenir meilleur et plus radieux. Ces posts sont tels quels, ils ne sont accompagnés d’aucun commentaire, d’aucun point de vue critique, d’aucune mise en contexte. Ils ne font que relayer un mot d’ordre. Est-ce une simple naiveté?

On peut s’interroger sur ce qui pousse des individus à se faire les relais d’une communication entrepreunariale. Sont-ils rémunérés pour ce temps passé à reposter ces nouvelles ? Quelles sont leurs motivations? Sont-ils actionnaires ? Non, ils sont seulement charmés par le récit. Ils pensent réellement qu’ils délivrent une information utile. Sans doute estiment-ils qu’à présent l’oracle est réellement devenu l’entreprise. Si cette propagande existe depuis longtemps, on se souvient du projet EPCOT de Disney, ce qui semble nouveau est son mode de propagation et de dissémination. On s’imagine les chargés de communication en réunion raconter quelles nouvelles histoires ils vont pouvoir envoyer pour accaparer nos ressources réseau. Que les entreprises parviennent à convaincre des individus de renvoyer sur leur propre réseau social de telles publicités est remarquable.

Mais ce qui est sans doute le plus amusant est que cet avenir de science-fiction où la mort est vaincue, où les robots nous délivrent des tâches quotidiennes, où la propreté de la ville n’égale que sa richesse, est produit par ceux-là mêmes qui détruisent le présent. Tout se passe comme si ces récits d’anticipation avaient pour objectif de nous guérir des blessures du présent en nous faisant rêver à un avenir radieux.

En effet, depuis la seconde partie du XXe siècle, les grandes entreprises internationales forment des lobbies puissants qui réduisent progressivement la place de l’État et de ce qui est commun au profit d’intérêts privés en vue de concentrer toujours un peu plus le fruit du travail des êtres humains. Cette réduction entraîne dans les pays occidentaux un sentiment d’insécurité existentielle, une précarité touchant le prolétariat comme la classe moyenne. La défiance envers l’État s’accentue à mesure qu’il se montre incapable de renverser le rapport de force et se soumet toujours un peu plus au diktat des entreprises « créatrices d’emploi ».

En prenant un peu de distance, on voit un corps social dont les conditions se dégradent, des entreprises qui vendent l’imaginaire d’un futur parfait en vue de nous faire accepter des conditions de vie détestables et d’occulter le fait de savoir de qui nous prive concrètement d’avenir et les conditions effectives de la lutte. La domination a souvent opérée grâce à la promesse fantasmatique d’un avenir qui aurait réglé les problèmes du présent, mobilisant et accaparant par là même les affects, leur donnant forme. Ce sont ceux qui dominent qui promettent l’émancipation. Des systèmes totalitaires politiques jusqu’à ceux économiques, il s’agit toujours de prévoir le futur pour occulter le présent : en attendant mieux, un oiseau un peu gris nous sort son plus beau plumage coloré et tente de nous séduire.

* Hyperstition est un néologisme qui combine les mots « hyper » et « superstition » pour décrire l’action des idées dans le domaine de la culture et de la société.
Nick Land, “hyperstitions by their very existence as ideas function causally to bring about their own reality…transmuting fictions into truths.”