inPerson

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Si la forme du selfie est un nouvel objet à la mode médiatique et exprime, avec quelques années de retard, le contenu commercial du web 2.0 : l’ego imagé des internautes, d’autres stratégies de la subjectivité en réseau existent. Ce n’est pas le fait du hasard si le selfie a un tel succès dans le monde américanisé, tant il rejoint l’idéologie du nihilisme capitaliste. Le propre du selfie n’est pas l’image de soi, qui n’est pas un phénomène nouveau, mais le caractère homogène de toutes ces images, homogénéité liée au dispositif technologique de la prise de vue-écran (la main tendue, l’écran-appareil tourné vers soi), mais aussi à la manière dont ces images se répandent sur le réseau et se contaminent.

On pourrait analyser longuement l’idéologie sous-jacente du selfie. Mais, j’aimerais proposer un contre-concept pour décrire des stratégies qui tout en concernant la subjectivité en son sens le plus large, ne sont pas des identifications égotiques normalisées : inPerson. « En personne » est une formule amphibologique, parce que personne veut dire une personne particulière mais aussi personne au sens privatif. « Je est un autre », parce que quand il y a quelqu’un, il n’y a personne.

Ce caractère spectral, au sens derridien, de la présence est fondamental sur le réseau. Paradoxalement cette privation de l’ego comme représentation n’est en rien négatif. La négation serait plutôt du côté du selfie tant il nie, par son homogénéité picturale, les processus d’individuation et semble se préserver, s’autoimmuniser toujours de lui-même et par lui-même. L’inPerson est une subjectivité qui se perd, s’oublie, disparaît dans sa présence même au réseau. L’ego aura toujours été un manque. Un exemple serait par exemple un générateur biographique dont on traduirait automatiquement certains mots en images glânées sur le réseau. Il y a d’un côté un programme qui est bel et bien le signe d’une personne (le programmeur, l’auteur) mais sans autobiographie, et de l’autre côté des mémoires visuelles effectivement mémorisées sur le réseau. La rencontre des deux contient des éléments effectivement biographique, mais la conjonction des deux produit un (im)possible qui reste suspendu dans sa possibilité et qui brouille les limites du nécessaire et du contingent.

L’ensemble du projet Capture pourrait être compris comme une inpersonnalisation qui en l’absence de personne met en scène la faille du sujet. Selfie et inPerson produisent deux types de fictionnalité : l’une est anecdotique et causale, l’autre est impersonnelle et contingente.