L’enthousiasme conjuratoire: un affect dans les discours du virtuel / Conjuring enthusiasm: an affect in virtual theories (Mastere, 1995)


Le texte part d’un étonnement : les discours théoriques sur la « réalité virtuelle » au début des années 1990 — ceux de Pierre Lévy, Philippe Quéau, Howard Rheingold notamment — s’octroient une position de guides, autoritaire et hégémonique, tout en étant traversés d’une ambivalence structurelle entre prophétie catastrophiste et utopie émancipatrice. Plutôt qu’une posture critique, jugée elle-même arbitraire et autoritaire, l’étude adopte une démarche phénoménologique et « hantologique » (empruntée à Derrida) : il s’agit d’écouter la nécessité des affects que ces discours charrient, sans les juger ni les refouler.
Le phénomène R.V. Toute définition de la « réalité virtuelle » prétendant arriver avant le discours devient axiomatique et autoritaire. Le texte lui substitue le « phénomène R.V. » : une silhouette de sens qui précède toute définition, à la jointure du sujet et de l’objet, et qui engendre simultanément crainte et fascination. Est d’abord établi que le décalage entre la profusion médiatique du discours et la rareté des expériences concrètes fait déjà partie de ce phénomène ; puis que ces discours construisent une « histoire inéluctable » — la « réalité virtuelle » comme aboutissement d’un plan méta-historique (chez Lévy, la « machine univers » comme quête de contrôle) qui court-circuite la contingence des événements au profit d’une fin de l’histoire.
L’enthousiasme, chez Lévy et Quéau. La section centrale, « L’absolu et l’enthousiasme du possible », constitue le cœur du versant « enthousiaste » du titre. Y est montré comment Lévy et Quéau projettent sur la technologie le vieux problème philosophique de l’absolu — ce qui est illimité, délié de toute condition. Lévy célèbre le « triomphe de l’esprit cartésien » enfin rendu concret par l’ordinateur ; Quéau affirme qu’« il faut apprendre à ne plus seulement voir ce qui est donné à voir, il faut envisager l’invisible ». Les deux théoriciens partagent un même vocabulaire de l’amplification « sans perte d’énergie » : accroître indéfiniment la perception, la pensée, la communication. Le texte y repère un oxymore structurel — « rendre visibles des phénomènes imperceptibles » — et une contradiction féconde autour de la notion de « possible » : à la fois logique programmable et ouverture à l’imprévisible. Cette polysémie même est présentée comme constitutive de l’enthousiasme en tant qu’affect : un sentiment qui réjouit l’intellect précisément parce qu’il échappe à la simple résolution logique.
La navigation et Virilio. Face à l’immersion illimitée répond un second régime, la navigation préventive : donner à l’utilisateur des instruments (cartes, amers, radars) pour ne pas se perdre dans le « chaos des possibles ». Paul Virilio est convoqué à ce titre, avec sa description de la vitesse virtuelle comme un « espace-vitesse qui supplante momentanément l’espace-temps de nos activités ordinaires », et sa notion de « surface optique inconnue » héritée de la tradition maritime occidentale (La Machine de vision). Chez Virilio, la crainte de la perte de repères — l’inertie, la perdition dans l’« océan de données » — nourrit exactement la même ambivalence que l’enthousiasme lévyen : jubilation et terreur simultanées face à l’illimité.
La conjuration. Le concept central du mémoire, emprunté aux Spectres de Marx de Derrida, est développé dans la partie « Le temps des conjurations ». Il y est montré que les théoriciens du virtuel, en voulant exorciser les dangers qu’ils prêtent à cette technologie, ne font que les invoquer et les faire vivre — révocation et invocation étant présentées comme les deux faces d’un même affect. Est relevé l’usage récurrent et souvent infondé des références philosophiques classiques (Rheingold assimilant l’Allégorie de la Caverne au LSD, par exemple) : moins pour construire un savoir rigoureux que pour convoquer un « ancien » rassurant face à l’inconnu technologique. La formule « conjuratoire » culmine dans l’expression, forgée dans le texte lui-même, selon laquelle certains discours « témoignent de l’enthousiasme conjuratoire » — la coexistence, dans un même geste, de l’élan enthousiaste et du réflexe d’exorcisme.
Le fantôme et l’hantologie. Cette logique se prolonge dans la figure du fantôme (empruntée là encore à Derrida) : la « réalité virtuelle » comme spectre qui hante les discours sans jamais être pleinement présente ni pleinement absente, image d’image projetée sur un écran devenu lui-même fantomatique. Sont évoquées à ce titre les « réalités augmentées » et le « danger de si bien croire aux simulacres qu’on finit par les prendre pour réels » — une inquiétude formulée par Quéau en un vocabulaire proche de celui de Baudrillard, sans que ce dernier soit cité directement à cet endroit.
Le rejet pur et simple des théories du virtuel est écarté : il reviendrait à retomber dans les mêmes schémas. Est proposée à la place une substitution : remplacer la question de l’essence (« Qu’est-ce que la réalité virtuelle ? ») par une question de force et de perspective, nietzschéenne (« Qui conjure, et pourquoi ? »). La pensée doit laisser une place à l’échec, à l’imprévisible, à ce qui reste « out of joint » dans le temps, plutôt que de vouloir totaliser d’avance l’avenir. La spéculation théorique, est-il conclu, ne vient jamais à bout de la pulsion conjuratoire : elle en naît plutôt.
- Aller-retour fonctionnel : Dispositif comportemental et théorique consistant à s’immerger dans la réalité virtuelle tout en se garantissant un « billet de retour » vers la « réalité réelle » afin de réassurer le sentiment d’ontologie et d’éviter la déréalisation.
- Amplification (sensorielle et intellectuelle) / L’absolu : Projet et fantasme d’extension inconditionnée des facultés humaines de perception, de pensée et de communication. Ce désir vise à dépasser les limites empiriques et la finitude de l’expérience.
- Auto-immunité du possible : Dynamique par laquelle la modalité du possible indécidable contamine et détruit toute prétention de la réalité ou de l’histoire à se fixer dans une présence ou une vérité absolue.
- Balbutiement médiatique / Réification médiatique : Phénomène par lequel les discours médiatiques, pris entre la jeunesse de la technologie et leur propre vieillesse, énoncent des jugements prophétiques répétitifs et une sur-représentation du virtuel en l’absence d’expérience directe.
- Conjuration / Enthousiasme conjuratoire (Invocation & Révocation) : Affect ambivalent structurant les discours sur le virtuel. Il conjugue l’invocation (appel incantatoire à faire venir le virtuel comme promesse d’émancipation ou d’absolu) et la révocation/exorcisme (défense, répulsion et exorcisme visant à se protéger contre la déréalisation, le chaos et la perte de sol).
- Convertisseur sensoriel : Appareillage technologique capable de traduire et de rendre perceptibles (visibles, audibles ou touchables) des phénomènes d’ordinaire imperceptibles pour les sens humains.
- Disjointure / Out of joint / Intempestivité : Non-contemporanéité à soi du présent qui se trouve déboîté ou hors de ses gonds. Elle brise la continuité linéaire et ouvre le temps à l’événement et à l’altérité.
- Hantologie / Spectre / Fantôme : Approche théorique (issue de Derrida) pensant le virtuel sous le signe de la hantise (présence absente, revenant). Elle déjoue les oppositions binaires de l’ontologie classique (présence/absence, réel/simulacre).
- Imago : Dans la tradition scolastique réactivée par l’auteur, image spirituelle et non corporelle d’un spectre ou d’une semblance qui apparaît aux sens sans posséder de matérialité physique.
- Inéluctable immersion / Inéluctabilité : Motif discursif prophétique affirmant que l’avènement et la pénétration de la réalité virtuelle sont inévitables et s’imposeront de manière globale à la société.
- Interprétation performative : Mode de discours théorique et médiatique qui ne se contente pas de décrire la réalité virtuelle, mais produit, transforme et devance l’événement qu’il prétend seulement analyser.
- L’à-venir (vs l’avenir) : Temporalité de l’événement imprévisible, monstrueux et incertain qui vient à nous dans l’indétermination, par opposition au simple « avenir » calculé, maîtrisé et programmé par les discours prophétiques.
- Membre fantôme (ou membre virtuel) : Métaphore phénoménologique décrivant la perception paradoxale d’une partie du corps ou d’une technologie dont l’esprit continue à chercher à se servir alors qu’elle est physiquement absente ou amputée.
- Navigation préventive : Attitude réactive et ensemble de techniques de pilotage/repérage (cartes, boussoles, amers, radars) visant à maîtriser l’espace virtuel, à prévenir le chaos et à éviter la perdition dans les abîmes de données.
- Paradigme (Méta-modèle) : Version formelle et intelligible de l’Idée platonicienne, considérée comme le modèle algébrique sous-jacent et pur de tous les modèles d’images de synthèse.
- Phénomène R.V. : La silhouette et la signification questionnante de la réalité virtuelle située à la jointure du pôle subjectif et du pôle objectif, médiatisée et structurée par le langage avant toute expérience directe.
- Plan méta-historique / Fin de l’histoire : Récit téléologique attribuant un sens, une directionnalité et une causalité sous-jacente à l’histoire occidentale (comme la quête du contrôle), dont le virtuel constituerait le parachèvement ou l’aboutissement.
- Principe de raison ( Nihil est sine ratione ) : Exigence formelle leibnizienne selon laquelle « rien n’est sans raison », mobilisée pour fonder et réduire la réalité à des modèles calculables et intelligibles.
- Principe de réel : Exigence ontologique réclamant un fondement stable (Grund) et accordant une priorité hiérarchique absolue au « réel actuel » sur la réalité virtuelle.
- Réalité amplifiée : Procédé technologique consistant en la superposition et la corrélation de données alpha-numériques intelligibles à la vision habituelle du monde physique.
- Réduction de réalité / Augmentation d’intelligibilité : Équation réflexive par laquelle la perte de réalité sensible matérielle est compensée théoriquement par un gain équivalent en intelligibilité formelle et symbolique.
- Visite spectrale / Processus spectrogène : Processus d’incorporation ou de matérialisation paradoxale d’un concept abstrait sous la forme d’un corps artefactuel ou idéologique.
The text starts from a sense of astonishment: theoretical discourses on “virtual reality” in the early 1990s — those of Pierre Lévy, Philippe Quéau, Howard Rheingold in particular — assume a guiding, authoritative, hegemonic position, while being traversed by a structural ambivalence between catastrophist prophecy and emancipatory utopia. Rather than a critical stance, judged itself arbitrary and authoritarian, the study adopts a phenomenological and “hauntological” approach (borrowed from Derrida): it seeks to listen to the necessity of the affects these discourses carry, without judging or repressing them.
The R.V. phenomenon. Any definition of “virtual reality” claiming to precede discourse becomes axiomatic and authoritarian. The text substitutes for it the “R.V. phenomenon”: a silhouette of meaning that precedes any definition, at the joint of subject and object, generating fear and fascination simultaneously. It is first established that the gap between the media’s profusion of discourse and the scarcity of concrete experiences is already part of this phenomenon; then that these discourses construct an “inescapable history” — “virtual reality” as the culmination of a meta-historical plan (in Lévy, the “universal machine” as a quest for control) that short-circuits the contingency of events in favor of an end of history.
Enthusiasm, in Lévy and Quéau. The central section, “The Absolute and the Enthusiasm of the Possible,” forms the core of the “enthusiastic” side of the title. It shows how Lévy and Quéau project onto technology the old philosophical problem of the absolute — that which is unlimited, unbound from any condition. Lévy celebrates the “triumph of the Cartesian spirit” finally made concrete by the computer; Quéau states that “one must learn to no longer merely see what is given to be seen, one must envisage the invisible.” Both theorists share a vocabulary of amplification “without loss of energy”: indefinitely increasing perception, thought, communication. The text identifies a structural oxymoron here — “making imperceptible phenomena visible” — and a fruitful contradiction around the notion of the “possible”: simultaneously programmable logic and openness to the unforeseeable. This very polysemy is presented as constitutive of enthusiasm as an affect: a feeling that delights the intellect precisely because it escapes simple logical resolution.
Navigation and Virilio. Facing unlimited immersion is a second regime, preventive navigation: giving the user instruments (maps, landmarks, radars) so as not to get lost in the “chaos of possibles.” Paul Virilio is invoked here, with his description of virtual speed as a “speed-space that momentarily supplants the space-time of our ordinary activities,” and his notion of an “unknown optical surface” inherited from the Western maritime tradition (The Vision Machine). In Virilio, the fear of losing one’s bearings — inertia, being lost in the “ocean of data” — feeds exactly the same ambivalence as Lévy’s enthusiasm: jubilation and terror simultaneously in the face of the unlimited.
Conjuration. The text’s central concept, borrowed from Derrida’s Specters of Marx, is developed in the section “The Time of Conjurations.” It is shown that theorists of the virtual, in seeking to exorcise the dangers they attribute to this technology, only invoke and sustain them — revocation and invocation being presented as two faces of the same affect. The recurring and often unfounded use of classical philosophical references is noted (Rheingold equating Plato’s Allegory of the Cave with LSD, for instance): less to build rigorous knowledge than to summon a reassuring “ancient” in the face of technological uncertainty. The “conjuratory” formula culminates in an expression coined within the text itself, according to which certain discourses “bear witness to conjuratory enthusiasm” — the coexistence, in a single gesture, of enthusiastic impulse and exorcistic reflex.
The ghost and hauntology. This logic extends into the figure of the ghost (again borrowed from Derrida): “virtual reality” as a specter that haunts discourse without ever being fully present or fully absent, an image of an image projected onto a screen that has itself become ghostly. “Augmented realities” are evoked here, along with the “danger of believing so thoroughly in simulacra that one ends up taking them for real” — a concern formulated by Quéau in a vocabulary close to Baudrillard’s, though the latter is not directly cited at this point.
Outright rejection of theories of the virtual is set aside: it would amount to falling back into the same patterns. A substitution is proposed instead: replacing the question of essence (“What is virtual reality?”) with a question of force and perspective, in a Nietzschean vein (“Who conjures, and why?”). Thought must leave room for failure, for the unforeseeable, for what remains “out of joint” in time, rather than seeking to totalize the future in advance. Theoretical speculation, it is concluded, never overcomes the conjuratory drive — it is born from it instead.