Le flux sans le chaos

Si certains associent sans vraiment y prendre garde et comme par une habitude de la pensée, le flux à un chaos impensable c’est parce qu’ils transforment un état, le flux, en une chose. Cette transmutation conceptuelle, presque imperceptible dans son opération mais fondamentale dans ses conséquences, révèle une tendance profondément ancrée de l’esprit humain : celle de substantialiser ce qui relève du processus, de réifier ce qui appartient au domaine du devenir. Le flux, dans son essence même, échappe à cette chosification ; il se déploie comme modalité d’être, comme condition existentielle plutôt que comme entité circonscrite. Cette distinction n’est point subtilité de langage mais bien ligne de partage ontologique : penser le flux comme chose, c’est déjà le trahir dans sa nature la plus intime.

En tant qu’état, le flux est variable, il n’est pas une chose compacte, de sorte que c’est son tempo, sa variabilité, son différentiel qui importe. La variabilité constitue l’essence même du flux, sa texture ontologique, pourrait-on dire : ce n’est point dans une quelconque substance stable que réside sa vérité, mais précisément dans cette instabilité constitutive, dans cette modulation perpétuelle qui défie toute fixation conceptuelle. Le différentiel du flux : voilà ce qui sollicite notre attention, ce qui exige un renouvellement de nos catégories intellectuelles. Comment penser ce qui, par nature, se dérobe à la saisie statique ? Comment élaborer une grammaire du mouvant qui ne figerait pas son objet dans l’acte même de le décrire ? L’urgence philosophique réside peut-être dans ce défi.

Et celui-ci n’impose pas nécessairement une fréquence chaotique entraînant des changements si rapides qu’aucune régularité n’est pensable et s’il y a une régularité elle n’implique nullement la régularité des lois. Ici se profile une distinction capitale : le rythme du flux, sa cadence propre, n’équivaut pas nécessairement à une précipitation vertigineuse qui rendrait vaine toute tentative de discernement. Les pulsations du flux peuvent s’établir selon des tempos variés, des alternances perceptibles, des récurrences identifiables : le fleuve s’écoule sans pour autant être emporté par une frénésie autodestructrice. Et lorsqu’une régularité s’observe dans ce mouvement, gardons-nous d’y voir l’expression d’une nécessité légale, d’un déterminisme sous-jacent : la constance n’est pas synonyme de loi, la répétition ne trahit pas nécessairement un ordre caché. La pensée des flux nous invite à cette audace : concevoir une régularité sans règle, une constance sans contrainte.

Il serait absurde d’appliquer un raisonnement probabiliste égalitaire, comme si tous les possibles logiques avaient également une chance de sortir ou comme, ce qui revient au même, si le fait que certains possibles sortent plus que d’autres impliquerait une loi qui expliquerait ce déséquilibre. Cette absurdité relève d’une confusion méthodologique profonde : celle qui consiste à plaquer sur le réel une grille d’intelligibilité fondée sur l’équiprobabilité abstraite des possibles. Le flux ne se distribue pas selon les canons d’une justice mathématique qui accorderait à chaque configuration potentielle une chance égale d’actualisation. Certaines virtualités émergent avec insistance, d’autres demeurent en retrait : faut-il pour autant postuler une législation cachée qui rendrait raison de ces préférences ? N’est-ce pas céder à la tentation d’un fondamentalisme explicatif qui chercherait toujours, derrière la surface mouvante des phénomènes, l’immobilité rassurante d’un principe ? Peut-être le flux nous invite-t-il à une autre sagesse : celle qui accepte l’existence de régularités sans les transformer aussitôt en nécessités, celle qui reconnaît des tendances sans les durcir en déterminismes.

Le flux compris en tant que chaos est aussi le produit d’une conception défaillante du flux considéré paradoxalement comme une pure continuité, c’est-à-dire comme un changement qui ne change pas dans le changement. Cette conception, qui se donne l’apparence de la radicalité tout en maintenant subrepticement un invariant, trahit une résistance de la pensée face à la mutation absolue. Penser le flux comme continuité pure, comme homogénéité du devenir, c’est encore lui imposer une constance, lui refuser cette altération fondamentale qui atteindrait jusqu’à sa propre nature. Dans ce paradoxe se loge une défaillance conceptuelle : celle qui consiste à vouloir penser le flux tout en le soustrayant à sa propre logique, à vouloir saisir le changement tout en l’immunisant contre lui-même. Le flux authentique ne saurait être ce changement monotone, cette variation invariante, ce devenir immobile : il doit s’appliquer à lui-même, se réfléchir dans son principe, s’altérer jusque dans son essence.

C’est ce que je nomme le flux intégral. Or s’il y a un changement véritable il doit aussi affecter le changement comme tel, c’est-à-dire la logique, et c’est pourquoi le flux est ambivalent. Le flux intégral : celui qui ne laisse rien indemne, pas même ses propres modalités d’opération, pas même les structures logiques qui prétendent le comprendre. Cette radicalité du flux exige une plasticité correspondante de la pensée : les catégories que nous mobilisons pour appréhender le mouvant doivent elles-mêmes se faire mouvantes, la logique doit se fluidifier pour épouser son objet. D’où cette ambivalence constitutive du flux, cette oscillation perpétuelle qui n’est pas indécision ou confusion, mais bien fidélité à sa nature profonde : le flux ne se laisse pas figer dans une détermination univoque, il ne se réduit pas à une qualification stable, il demeure dans l’entre-deux, dans cette zone intermédiaire où les oppositions traditionnelles perdent leur tranchant.

Il n’est pas un continuum intégral, il est afflux et reflux, excès et pauvreté, donation et retrait. Le flux se révèle dans cette alternance rythmique, dans cette pulsation qui conjoint les contraires sans les dissoudre : il est tout à la fois générosité et avarice, prodigalité et réserve. Comment penser cette coexistence des opposés qui n’est pas contradiction logique mais tensionalité féconde ? Comment concevoir un mouvement qui procède par sursauts, par intensifications et relâchements, par moments d’abondance et périodes de tarissement ? Le flux nous confronte à cette exigence : élaborer une pensée capable d’accueillir la non-linéarité, l’irrégularité, la discontinuité dans la continuité même. Un défi qui est aussi une chance : celle de réconcilier dans notre appréhension du réel ce que la tradition philosophique a trop souvent séparé.

S’il y a un chaos du flux, il ne saurait s’identifier au désordre ou à l’ordre. Ce chaos n’est pas l’autre de l’ordre, son adversaire ou son négatif : il se situe en deçà de cette opposition, dans une dimension où ces catégories n’ont pas encore trouvé leur lieu de séparation. Le chaos du flux désigne plutôt cette indétermination première, cette potentialité non encore actualisée, cet état de virtualité pure où les formes ne sont pas encore distinctes mais déjà en gestation. Ni ordre ni désordre, mais matrice de l’un et de l’autre, condition de possibilité de leur émergence et de leur distinction. Penser le chaos du flux, c’est se tenir dans cet espace originaire où les déterminations ultérieures puisent leur source, c’est habiter ce moment d’indistinction fertile qui précède et permet toute articulation.

Si la mécanique des fluides fonctionne puisqu’elle offre une certaine prédictibilité, nous ne comprenons toujours pas son fonctionnement. Cette efficacité pragmatique couplée à une opacité théorique nous place dans une situation singulière : nous savons faire sans savoir pourquoi cela fonctionne, nous manipulons sans comprendre le principe de notre manipulation. La mécanique des fluides opère comme une boîte noire dont nous observons les effets sans pouvoir en élucider les mécanismes internes. Cette situation n’est-elle pas emblématique d’un certain rapport au savoir qui caractérise notre époque : un savoir opératoire, efficace, mais dont les fondements restent obscurs ? La pensée du flux nous invite peut-être à habiter cette incertitude, à faire de cette limite non un échec provisoire mais une condition constitutive de notre rapport au réel.

Tout se passe comme si elle opérait sans pour autant répondre à un ordre déterminé. Le rapport de la physique au flux est très exactement une logique qui ne dialectise plus ordre et désordre, qui ne cherche plus à expliquer par un fondement absolu, un principe premier, mais à décrire. Voilà peut-être l’horizon d’une pensée renouvelée du flux : non plus la quête illusoire d’un principe explicatif ultime, d’un fondement inébranlable qui rendrait raison de tout phénomène, mais l’élaboration patiente d’une description attentive aux mouvements, aux variations, aux intensifications et aux affaiblissements. Cette pensée descriptive n’est pas renoncement à l’intelligence du réel, mais bien déplacement de son lieu d’exercice : comprendre le flux, ce n’est pas le rapporter à un principe extérieur qui en détiendrait la clé, mais suivre ses méandres, accompagner ses modulations, épouser ses rythmes. Dans ce cheminement avec le flux se dessine peut-être une autre manière d’habiter le monde, une sagesse qui ne serait plus domination conceptuelle mais consentement à la fluidité.