De la machine célibataire à la black box de l’IA

Il y a quelques similitudes entre la machine célibataire et le boîte noire de l’IA. Il y est question d’une possible solitude de la technique. Mais cet isolement, s’il est difficile à penser tant la solitude suppose une réflexivité et un être-au-monde, est dans le premier cas non-reproductif, même si c’est en un sens ambigu, et dans l’autre il ouvre la possibilité d’une reproduction si grande qu’elle viendrait nous submerger en devenant incontrôlable.

La machine célibataire est un motif qui s’est développé au cours du XIXe et XXe siècle comme une conséquence de l’industrialisation, de la physiologie et de la psychologie. Elle est une zone d’incertitude entre l’être humain et la technique, la réalité technique et la fiction, comme si la machine en venait d’une part à être dôtée d’affects et que ceux-ci n’étaient pas anthropomorphiques. Son apogée fut sans doute Marcel Duchamp afin de désigner la partie basse du Grand Verre. Il est difficile de savoir ce qu’est précisément une machine célibataire tant les définitions et ses origines historiques varient (Jean Clair en a proposé une généalogie). On peut retenir toutefois plusieurs caractéristiques : elle est (plutôt) féminine, elle est isolée des êtres humains, elle a une capacité reproductive trouble. Une machine célibataire est un système asocial séparé de la vie, marchant seule, avec sa propre logique sans se soucier de la finalité générale.

À entendre les récits médiatiques sur les « boîtes noires » de l’intelligence artificielle, on ne peut s’empêcher de penser à l’imaginaire de la machine célibataire. Il y est question d’une machine se dérobant à l’instrumentalité, c’est-à-dire du pouvoir des hommes. Il y est aussi question de deux machines communiquant entre elles et parlant un langage incompréhensible par quiconque. Langage du circuit fermé et de l’étrangeté radicale. Il y a la terreur d’une autoreproduction d’un feedback formant un flux continu, se déversant sur toutes choses, une hyperproduction. Entre l’isolement et la conjuration d’un complot, le lien est étroit, car les machines inaccessibles pourraient se dérober à notre pouvoir et se retourner contre nous. Causes formelle et matérielle ne sont plus subordonnées à la cause finale et efficiente, mais bien plutôt l’inverse, selon une figure moderniste de l’autonomie du médium, entendez de la matière. La machine célibataire allie l’empire simultanéité du machinisme et du monde de la terreur. La black box devrait quant à elle être analysée en relation avec le white cube.

On pourrait penser que le lien entre la machine célibataire qui appartient à l’histoire de l’art et la boîte noire qui est un concept technologique proposé par Minsky est une simple analogie. Il faudrait démontrer un lien de causalité plus précis entre le monde artistique et le monde technique, mais on peut déjà souligner que dès la cybernétique des années 50 les questions de la sexualité, de la solitude, de l’étrangeté, de l’engendrement, de la souveraineté des machines ont été posées. Le test de Turing lui-même était à l’origine un jeu sur le genre sexuel et il y avait chez lui un intérêt pour rendre les machines à leur singularité sans les soumettre d’avance au régime humain. Du côté des artistes, il faut rappeler la fascination qu’exercait la technique industrialisée sur Duchamp, Picabia, Brancusi et tant d’autres.

Entre les deux figures qui nous préoccupent ici, il y a une tonalité affective (Stimmung) commune qui permet de proposer une figure de la technique fort différente de la conception instrumentale et anthropologique héritée d’Aristote. C’est celle d’une peur panique envers une reproduction sans espèce (la technique) qui produit une nouvelle espèce, ou pire encore une confusion entre la série dont la reproduction est identique et l’espèce dont la reproduction fait émerger des individuations et des différences. Il y a quelque chose d’Alien (1979) dans la boîte noire de ces intelligences artificielles fantasmées, non pas selon un passé innommable et humide, mais en vertu d’un avenir sans nom et sec : les machines se reproduiraient sans arrêt selon des boucles cybernétiques de sorte que la Terre elle-même deviendrait la nourriture de leur constitution. Cette perte de la Terre est l’acosmie propre à ce régime de la technique.