Articiel.le.s : autonomie de l’intelligence et hétéronomie de l’imagination

Si on nous promet avec l’IA l’émergence d’une intelligence autonome, c’est sans doute que l’onconçoit d’avance, et sans vraiment y penser, l’intelligence humaine comme quelque chose d’autonome. En cela on suit sans doute une tradition occidentale simplifiée et mal comprise, pour ne pas dire impensée, consistant à considérer l’intelligence comme une capacité à s’extirper de la soumission à une causalité limitant la liberté. L’intelligence devient une faculté permettant de briser les chaines du déterminisme par le libre arbitre.

Or, s’il y a tout lieu de contester cette conception de l’autonomie tant elle est une figure de l’absolu dont l’expression maximale est théologique en ce qu’elle est une capacité de création pure et indéterminée et sans précédent, on doit aussi souligner que la réalité technologique de l’IA ne consiste aucunement en une autonomie, mais en une hétéronomie infinie.

En effet, l’IA actuelle n’est pas l’incorporation de règles logiques dans un logiciel à la manière d’un système expert, mais l’effectuation de statistiques sur un corpus jamais vu constitué de l’accumulation des mémoires sur le réseau. C’est la convergence entre l’induction statistique et les données massives (big data) qui a permis l’apparition de cette IA qu’il faudrait considérer comme une ImA (imagination artificielle).

Cette dernière est hétéronome, car elle est déterminée de part en part par la mémoire des anonymes que nous sommes, dressant un monument par anticipation à l’espèce que nous avons été. La capacité à anticiper relève de la surveillance, mais ne saurait s’y limiter, car elle est intrinsèquement liée à l’autonomie de la ressemblance.

On croit avoir fait le tour du problème en résumant cette hétéronomie à une reproduction à l’identique de ce qui est déjà en mémoire : le logiciel apprenant de ces mémoires ne pourrait que les reproduire. Or, c’est mal comprendre le jeu de répétitions et de différences, de cycles et de ressemblances, car c’est encore les considérer de façon autonome et fermée sur elles, alors qu’elles sont inextricablement techniques et anthropologiques. En effet, si l’hétéronomie de l’ImA existe en amont parce qu’elle est alimentée par les données massives, elle se poursuit en aval parce qu’elle est perçue et interprétée par es êtres humains, formant alors une boucle de la mémoire elle-même. Nous relisons une mémoire qui est notre mémoire, mais ce « propre » de la mémoire nous était inconnu, car du fait de la quantité accumulée nous ne pouvions y avoir accès. C’est en articulant finement la mémoire à l’artificiel qu’il sera possible d’approcher plus exactement le fonctionnement et les conséquences de ces logiciels d’apprentissage.