Acheiropoïètique

Que αχειροποίητα, le « non fait de main d’homme », soit devenu au fil de l’histoire de l’art acheiropoïète c’est-à-dire une image dont l’origine est miraculeuse, indique un glissement symptomatique. Il s’agit le plus souvent d’images du Christ ou de la Vierge Marie, les plus connues étant le suaire de Turin, Notre-Dame de Guadalupe et le voile de Manoppello.

Ce glissement transforme l’ahumain en transcendance divine, c’est-à-dire un principe sans doute mystérieux mais explicatif et ultime. Tout se passe comme si tout ce qui était hors de l’être humain était interprété selon cette conversion du fait de la difficulté de concevoir l’ahumain en tant qu’ahumain. Or, nous sommes entourés d’acheiropoïètique, les artefacts humains sont nombreux mais non majoritaires. L’anthropomorphisme est-il un principe si fort qu’il devient difficile de laisser l’ahumain comme ahumain ? Devons-nous toujours interpréter le fait ahumain, et qui peut nier qu’il y a du fait hors de l’être humain, c’est-à-dire des processus par exemple naturels, du point de vue de l’humain fut-il transfiguré, divinisé, sursignifié ? Et dans la notion générale même de nature, considérée comme un ensemble, n’y-a-t-il pas une simplification, une conceptualisation, une désingularisation que l’on pourrait soumettre à une critique proche de celle qu’avait portée Jacques Derrida par rapport au pluriel homogène « animaux » comme s’il s’agissait là d’une seule et même chose ?

L’une des forces de l’art n’est-elle pas de nous ramener à une acheiropoïètique morne et misérable, indifférente et neutre, bref à du singulier, sans que cette singularité soit le produit d’une structure de comparaison générale sursignifiante (dont la différence aura été une forme historique de la pensée) ? Faut-il considérer le dehors selon une logique de l’absolu ? Et cette logique ne nous entraîne-t-elle pas nécessairement vers une emphatisation absolutoire d’un principe premier qui est la projection de la volonté de puissance explicative de l’être humain ? L’individuation n’est-elle toujours une tendance à refaire humainement l’individu, à en refaire la genèse, à ne pas supporter cette projection, à remettre cette projection au dehors, à la rendre absolue ?