Le nombre, le chiffre et le marché (de l’art) (III)

Le rejet du marché de l’art traverse les discours de personnes aussi différentes que Ferry, Onfray ou Heinich qui, malgré le fait qu’on ne saurait les assimiler, partagent le jugement qu’un artiste qui vend ses œuvres est d’une façon ou d’une autre un «vendu. et qu’il se laisse dominer par le « marché », par le « capitalisme » et par l’« argent ». Il y aurait dans le marché quelque chose d’infâme, de sale et ridicule, en contradiction avec l’essence de l’art.

L’artiste véritable devrait donc se tenir le plus éloigné possible du marché de l’art dans un lieu isolé, afin de préserver la pureté de son œuvre. On exige de lui une morale. Il devrait être l’exemple (unique en son genre) d’une personne qui a fait sécession, qui est isolée, qui a rompu définitivement avec l’économie et donc avec la société. Et si on reconnait peut être que l’ensemble des individus ne saurait y parvenir, l’artiste serait chargé d’être à l’avant-garde de ce désir : rompre enfin avec l’asservissement capitaliste, avec le travail, avec les relations professionnelles, avec toute négociation, etc. Il devrait être exemplaire même si ce serait au risque de sa survie, car son œuvre lui permet et l’oblige à cet absolu. La vie d’un artiste se devrait donc d’être un ascétisme et une abstraction de l’économie.

Les exemples retenus pour illustrer cette critique sont toujours les mêmes et sont, pour le dire, peu nombreux : Damien Hirst et plus encore Jeff Koons. On avance aussi certaines ventes records qui font les titres des médias en les articulant avec le caractère prétendument « absurde » de certaines œuvres. Par là on croit démontrer que le « beau » est déconstruit ou occulté à la mesure du montant des ventes. La critique du marché est aussi une critique de l’art contemporain.

De cette critique, qu’on peut rattacher à celle du fameux « capitalisme » que chacun, à droite comme à gauche, semble partager dans un consensus qui permet de laisser de côté la définition précise et le statut actuel de qu’on critique, émerge comme un négatif une autre image de l’art, de l’artiste et de l’œuvre. Ils devraient être, chacun, purs et comme détachés des contingences matérielles et économiques. Que l’artiste, comme personne, comme corps, puisse en souffrir et voir ses conditions de survie se dégrader peu importe puisqu’il doit dédier sa vie à son œuvre. Le seul art qui vaut est celui qui s’expose à la mort. On se plonge alors dans l’image la plus fantasmatique de l’artiste romantique (qui n’a d’ailleurs rien d’historiquement romantique) qui donne sa vie, qui la consume, qui se détruit, qui meurt pour cet absolu : son œuvre séparée du reste de la société et de ses conditions.

La critique du marché de l’art apparait aussi comme une évidence de manière plus commune au quotidien : quand les gens parlent d’art contemporain, c’est souvent pour se moquer des prix de vente pour des œuvres « laides ». Si les ventes aux enchères, beaucoup plus que l’analyse d’œuvres réelles, font les titres des médias et sont l’objet de discussions, c’est qu’elles illustrent la conjonction entre l’art et le capitalisme. Remarquons que cette position est ambivalente parce qu’elle va avec l’idée que l’artiste ne doit pas gagner sa vie :

« Que fais-tu dans la vie? »
« Artiste. »
« Comment tu gagnes ta vie ? »

Cette critique contient un certain nombre de présupposés contestables dont le principal me semble être de valoriser le chiffre sur le nombre.

J’entends par nombre les corps des artistes dans leur multitude et par chiffre la quantification économique. Quand on ne parle d’art que du point de vue des ventes aux enchères, on ne met en avant qu’une toute petite fraction des artistes et on occulte le plus grand nombre. Qu’est-ce qui pousse des théoricien.ne.s à ne parler d’art que du point de vue de cette minorité et par un tel choix à confirmer ce qu’ils et elles souhaitent critiquer ? N’y a-t-il pas une autoconfirmation de leur objet et une ambigüité de la critique qui finalement ne fait que mettre en place et confirmer la domination ? N’est-ce pas justement dans ce mode de pensée consistant à être fasciné/répulsé par les millions d’euros de quelques ventes aux enchères, et dans le manque d’intérêt pour le grand nombre des artistes vivants, qu’il y a la soumission réelle qu’on projete et dénonce chez quelques artistes? Cette critique du marché de l’art n’invente-t-elle pas la domination d’un certain récit : l’art serait celui d’une minorité d’artistes et d’acheteurs qui détermineraient le statut de tous les artistes. La minorité du chiffre et la majorité du nombre.

Le second présupposé contestable est un principe d’abstraction qui consiste à demander aux artistes de ne pas en être (des artistes) en les plaçant devant des demandes inconciliables : on les imagine comme des non-corps capables de vivre au-dessus des conditions matérielles, sans aucun moyen de survie, alors même que ces théoricien.ne.s qui s’expriment ont souvent des moyens d’existence qu’ils questionnent rarement. On demande aux artistes de faire une grande œuvre, mais sans aucun moyen de subsistance ou de production, ou alors faut-il qu’en plus de leur production, ils soient obligés d’avoir un travail à côté, ce qui est bien sûr un temps pris sur leur travail artistique, rendant plus difficile l’exercice de leur pratique. La demande contradictoire consiste en une conception de l’art comme pureté qui se résume finalement à sa propre idée plutôt qu’à une réalité plastique et matérielle… cette conception n’est pas questionnée par ces personnes dont le point aveugle n’est rien de moins que les présupposés et fondements de leurs critiques.
Le troisième élément réfutable est le principe de faiblesse : un artiste qui gagne bien sa vie, qui vend ses œuvres, qui peut s’acheter un appartement, augmenter ses moyens de production, etc… bref un artiste qui mène une vie « normale », disons bourgeoise, apparait aux yeux de certains comme une anormalité par rapport à ce que devrait être une vie d’artiste. En dernier ressort, cette critique du marché est une manière d’imposer à des corps un mode de vie qu’en général on est soi-même incapable de mener. L’énergie qu’on met dans cette critique est à la hauteur de l’incapacité à appliquer à soi-même ces principes puritains et idéalistes.

Le quatrième est le principe de désocialisation qui est contradictoire, car on demande simultanément aux artistes d’être dans la société, de s’engager politiquement et d’être radicalement autonomes. Certains estiment qu’un artiste doit être « autiste » (cette métaphore étant fondée sur une ignorance de la signification des autismes). Un.e artiste qui présente son travail à un.e collectionneu.se.r devient comme par magie un agent de la domination, mais un.e théoricien.ne qui va au supermarché et qui par là utilise le corps d’un.e cassièr.e reste un point aveugle et impensé. Une désocialisation absolue me semble une hypothèse strictement théorique qui n’a aucune application réelle et cette exigence adressée aux artistes est injuste. La question n’est pas d’être autonome, mais les modalités de l’hétéronomie, de la relation et d’être avec. Nous sommes toujours liés à l’infrastructure de la société. Il n’y a pas de dehors, mais il y a plusieurs intérieurs.

Le cinquième élément est la valorisation de l’ignorance. Ainsi, ces critiques imaginent que la relation d’un.e artiste à un.e collectionneu.r.se est toujours de l’ordre de la domination, de la soumission ou, selon les dires de certains, d’une « prostitution » (il y aurait tout lieu de déconstruire cette analogie) ou d’une domestication (« chiens de concours »), mais ce sont les des à priori. En effet, elles ne peuvent pas imaginer qu’un véritable dialogue peut s’engager entre eux et qu’un collectionneur n’est pas nécessairement un millionnaire dont le seul objectif est la spéculation économique, qu’un.e commissaire n’est pas nécessairement un.e dominant.e. Qu’il puisse même, par passion, par désir d’une œuvre, s’endetter, se mettre lui-même en danger économique, etc. reste impensé, qu’il y a en lui (et peut être même dans l’argent) quelque chose de cet absolu de l’art. La critique ne prend que quelques cas parce qu’elle refuse la diversité des situations. Elle n’est capable de penser le marché de l’art que comme une caricature et non comme des situations multiples.

La critique simpliste du marché de l’art qui serait dégradant pour l’essence de l’art dont le corps de l’artiste devrait être le support me semble fondée sur des présupposés irréalistes et sur finalement une haine et un ressentiment envers l’artiste et un amour d’une idée contestable de l’art comme concept pur. Il s’agit souvent de théoricien.ne.s qui ont le souhait de dicter la vie à d’autres et qui pensent incarner beaucoup mieux cet idéal, rejouant à quelques siècles de distance la demande de Platon d’exclure les artistes de la Cité. Quand on parle de l’art en général au singulier c’est toujours qu’on développe une idée normative et injuste de l’art et qu’on ne prend pas en compte les objets, les pratiques et les corps qui sont multiples et impurs. Cette critique laisse croire qu’un monde hors économie est possible, faisant de l’économie le synonyme d’une certaine économie historiquement déterminée et réalisant la domination qu’elle croit contester. C’est donc cette critique qui est l’agent de la domination beaucoup plus que les artistes. Il s’agit donc de penser le plus grand nombre (dont nous sommes) plutôt que l’abstraction du chiffre.