Netskin
Il avait remarqué sa photo sur un site. Il avait été saisi par sa beauté. Elle avait quelque chose d’inexplicable. Ce n’était pas seulement une surface ou si cela en était une, elle contenait une forme de vérité qu’il n’avait fait que soupçonner. Cela l’avait touché d’être ainsi ému. Il fixa longtemps ces images.
L’image scintillait. Pulsait. Respirait. Un sourire figé dans l’éternité numérique. Des pixels qui semblaient contenir l’univers entier. Comment un rectangle lumineux pouvait-il renfermer tant de gravité ? La nuit s’étendait autour de l’écran comme une mer d’encre, et lui, naufragé volontaire, s’accrochait à ce visage inconnu. Plus il regardait, plus la frontière entre l’image et sa rétine s’amenuisait, comme si les photons traversaient l’espace pour venir s’inscrire directement dans son cortex. Perception sans médiation. Présence pure.
Puis il partit à sa recherche. Par chance elle avait laissé des indices de son nom. Il l’avait retrouvé sur Facebook. Il avait regardé les albums d’images et avait eu le sentiment de participer un peu à sa vie. Il l’avait vu rire, boire, manger, aller à un concert, tenir un livre, être sur la plage et à son bureau. Il aimait chacun de ses détails.
Collection. Archivage. Cartographie. Un atlas de son existence se dessinait fragment par fragment. Chaque image était une coordonnée dans la topographie d’une vie qu’il n’avait jamais touchée mais qui, paradoxalement, le touchait. Des bribes de son rire résonnaient dans le silence de sa chambre. Il imaginait le goût de ce café qu’elle portait à ses lèvres dans cette photo datée d’un jeudi de mars. Il ressentait la chaleur de ce sable de plage sous ses pieds à elle. Synesthésie numérique. Transfusion d’existence à travers l’écran.
Parfois, il s’éloignait de l’ordinateur, se préparait un thé. Et même là, dans les volutes de vapeur, son visage apparaissait, se désagrégeait, se reformait. Hallucination consensuelle. Il retournait alors vers l’écran, comme un dévot vers son autel. Une certaine culpabilité, peut-être. Mais surtout cette faim, cette soif inextinguible de connaître l’inconnue. De participer à sa vie sans y participer. D’être le fantôme bienveillant qui hante ses données.
Peu à peu il avait découvert la ville où elle résidait à la frontière du Mexique. Il avait été sur Google Street View et avait parcouru la ville qui était de taille modeste. Au détour d’un croisement, il avait reconnu ce qu’on voyait par sa fenêtre, un mur de briques reconnaissable entre tous. Il avait pu en déduire la fenêtre de sa chambre et devant son ordinateur il était resté quelques minutes à regarder cette image comme si elle allait s’animer, le rideau s’entrouvrir.
La ville virtuelle s’étendait devant lui, territoire paradoxal fait de fragments photographiques assemblés en une fausse continuité. Rues désertées, figées dans un après-midi quelconque. Voitures aux plaques floutées. Visages effacés des passants accidentels. Une ville-spectre habitée par une présence-absence. Chaque clic de souris le projetait quelques mètres plus loin, téléportation par saccades. La physique aberrante du désir numérique.
Le mur de briques. Rouge orangé. Écaillé par endroits. Une constellation de défauts uniques, signature irréfutable. Il avait reconnu ce mur aperçu en arrière-plan d’un selfie, cadre accidentel d’un moment d’intimité partagée avec le monde entier. Se pouvait-il que la réalité soit si poreuse ? Que ces deux univers — le sien et le sien à elle — s’interpénètrent ainsi dans cette coïncidence architecturale ?
La fenêtre probable. Rectangle sombre. Derrière cette vitre, peut-être, en ce moment même, elle existait, respirait, vivait. Quelle distance séparait réellement leurs deux corps ? Quelques milliers de kilomètres et l’infini de l’impossible. Il approcha son visage de l’écran jusqu’à ce que son front touche la surface froide du moniteur. Connexion littérale. Contact absurde. Intimité simulée.
Elle aurait pu lever les yeux vers lui, leurs regards se seraient croisés, d’un espace impossible à un autre espace. Sans doute aurait-elle été touchée par cette présence. Peut-être, sans le savoir, sentait-elle l’absence de cette présence en ce moment même à son bureau lorsqu’elle naviguait sur Internet à la recherche de rien, simplement pour passer le temps. Il aurait aussi voulu entendre sa voix. Il aurait pu l’appeler. Bien sûr il ne le fit pas car il aimait cette distance anonyme.
À cet instant précis, dans cette chambre qu’il imaginait sans la connaître, que faisait-elle ? Dormait-elle ? Rêvait-elle ? Et si oui, de quoi ? Ou peut-être était-elle comme lui, éveillée dans la nuit numérique, regard fixé sur un écran, traversant d’autres vies, d’autres mondes ? Chasseuse devenue proie. Voyeuse devenue spectacle. Il imagina un instant cette symétrie parfaite : elle aussi l’aurait découvert par hasard, l’aurait traqué virtuellement, aurait trouvé sa fenêtre à lui. Deux solitudes qui s’observent mutuellement sans jamais se reconnaître.
Avait-elle déjà senti ce regard virtuel posé sur elle ? Cette présence-absence qui traversait l’espace-temps pour l’observer ? Certains matins, s’éveillant d’un sommeil peuplé de rêves aux contours flous, avait-elle ressenti cette impression troublante d’avoir été visitée ? Sentiment fugace qui s’évapore avec les premières pensées conscientes. Intuition qui s’efface sous la lumière crue de la rationalité diurne.
Il aurait pu forcer la rencontre. Un message, un appel. Matérialiser sa présence dans son monde à elle. Mais quelque chose en lui résistait à cette tentation. Car ce qu’il aimait, ce n’était pas elle — comment pourrait-il aimer ce qu’il ne connaissait pas ? — mais cette relation particulière, cette connexion déconnectée, cette intimité sans réciprocité. Distance parfaite où le désir peut se déployer sans risque d’être brisé par la réalité.
Il ferma l’ordinateur. L’image disparut. Mais son empreinte persistait sur sa rétine, phosphènes émotionnels qui s’attardaient dans l’obscurité. Il s’allongea sur son lit, yeux grands ouverts sur le plafond devenu écran de ses projections intérieures. Plus il s’éloignait d’elle numériquement, plus elle semblait se rapprocher mentalement, comme si la distance physique et la proximité psychique obéissaient à une loi de conservation mystérieuse.
Dans cet espace intermédiaire entre veille et sommeil, il lui sembla qu’elle était là, présence discrète assise au bord du lit. Il percevait presque le léger affaissement du matelas sous un poids imaginaire. Sentait la chaleur fantomatique d’un corps qui n’existait que dans les synapses de son cerveau fatigué. Aurait-il pu tendre la main et toucher ce qui n’était pas là ? La frontière entre perception et hallucination devenait aussi floue que celle entre connexion et solitude.
Elle n’était qu’une constellation de données, un assemblage de photons sur un écran, des bits stockés sur des serveurs inconnus. Et pourtant, elle existait pour lui avec plus d’intensité que bien des personnes qu’il croisait quotidiennement dans sa vie physique. Réelle dans son irréalité. Présente dans son absence. Connue dans son mystère.
L’aube commençait à filtrer à travers les persiennes. Une nouvelle journée. Il se lèverait bientôt, se douterait, irait travailler. Vie ordinaire peuplée de corps tangibles et d’interactions authentiques. Mais une partie de lui resterait là, dans cette nuit numérique, à contempler une fenêtre sur un mur de briques, à l’autre bout du monde. À chercher dans les yeux photographiés d’une inconnue le reflet de sa propre solitude.
Peut-être qu’en ce moment même, à la frontière du Mexique, une femme s’éveillait, regardait par sa fenêtre. Sentait-elle, sans pouvoir l’expliquer, que quelque part, quelqu’un avait tracé une ligne invisible entre leurs deux existences ? Que quelqu’un avait fait d’elle, sans son consentement mais sans malveillance, le centre d’une galaxie de désir virtuel ?
Il se demanda si cette ligne, ce fil ténu tissé à travers l’espace numérique, pouvait avoir une quelconque substance. Si nos connexions virtuelles laissaient des traces indélébiles dans un plan d’existence que nous ne pouvions percevoir. Si les mouvements de nos âmes à travers les réseaux créaient des motifs, des constellations visibles seulement pour un hypothétique observateur extérieur.
Cette pensée le réconforta étrangement. Même si jamais il ne lui parlait, même si jamais elle ne connaissait son existence, quelque chose d’eux existait ensemble, dans cet espace-entre qui n’était ni ici ni là-bas, ni maintenant ni alors, mais partout et toujours dans l’éternité numérique.
Avant de se lever, il jeta un dernier regard vers l’ordinateur fermé. Il savait qu’il y retournerait. Non pas pour franchir la distance, mais pour la contempler. Car dans cette époque où tout semblait accessible, immédiat, consommable, la distance était peut-être le dernier sanctuaire. Le dernier espace où le désir pouvait exister sans se consumer.
Il préférait la chercher sans la trouver, l’imaginer sans la connaître, la désirer sans la posséder. Aimer, finalement, cette présence absente.
Des années plus tard, dans une ville à la frontière du Mexique, une femme rangera son appartement avant un déménagement. Elle tombera sur un vieux carnet. En le feuilletant, elle trouvera une note écrite puis oubliée : “Parfois, je sens qu’on m’observe à travers l’écran. Comme si quelqu’un, quelque part, cherchait à me connaître sans jamais se montrer. Est-ce de la paranoïa ? Ou simplement la conscience diffuse que nous sommes tous, désormais, des fantômes numériques hantant d’autres solitudes ?”
Elle refermera le carnet, songeuse. Regardera par sa fenêtre, vers ce mur de briques que le temps aura encore un peu plus écaillé. Et pendant un bref instant, elle aura l’étrange sensation d’une présence. D’une connexion invisible mais réelle avec un inconnu qui, peut-être, n’existe même plus. Un frisson la traversera, pas tout à fait désagréable. Puis elle se détournera, retournera à l’emballage de ses livres, à la matérialité rassurante de sa vie tangible.
À des milliers de kilomètres de là, dans un centre de données anonyme, des serveurs continueront de préserver des photos, des messages, des traces numériques. Particules de conscience figées dans le silicium. Fantômes attendant qu’on les invoque à nouveau. Présences absentes dans l’éternité numérique.