Juste avant / Just Before

Juste avant que tout s’arrête, que nous n’ayons plus de matériaux et de pièces de rechange, que nous perdions les plans de fabrication et les modes d’emploi, que nous sachions plus comment la relation entre les choses opère, comment la logistique permet de faire circuler toutes choses comme des flux. Juste avant que le monde se retire. Juste avant que le monde qu’on croyait connaître en l’habitant ne devienne une étrangeté historique, j’aimerais nager parmi les flux machiniques et tenter d’y déceler un autre destin que la trahison hylémorphique.

J’imaginais alors un autre destin des techniques qui ne seraient plus considérées de façon instrumentale et comme l’expression d’une volonté humaine nommée rationalité calculante, mais comme une relation dont on ne pourrait pas clairement distinguer les éléments, car ceux-ci seraient affectés par l’expérience de leur relation. J’aimerais imaginer ce destin artiste des techniques. Imaginer que nous ayons gagné le monde, nous les artistes, à force de nous perdre dans les machines.

Par cet autre destin, l’économie qui réduit toutes choses à une quantification produisant des comparaisons, des perdants et des gagnants, des pauvres et des riches, un esprit de compétition depuis l’enfance serait amortie jusqu’à son bris. Les techniques s’affirmeraient comme des fictions et comme une multiplicité irréductible de mondes, la structure transcendantale apparente, mais toujours secrète. La puissance du faux s’affirmerait et constituerait nos sociétés. Mensonge là encore, mais désiré comme le bien le plus précieux et fragile, comme un sourire jeté à la vulgarité de la vérité.

J’imaginais donc, juste avant la fin du monde connu, ce moment charmant où je pourrais utiliser les réseaux de neurones pour faire toute autre chose et pour ne plus répondre à l’économie affective qui exige d’envisager l’avenir de façon positive, par cette croyance infantile qu’en imaginant un mal futur il se concrétise parce qu’on suppose là encore la puissance de la volonté et qu’on refuse de faire face à ce qui advient.

On aurait abandonné depuis bien longtemps ces impensés grâce aux images d’images, à cette répétition différante de la mémoire qui dans l’espace latent permet de produire un air de famille avec le mode que nous connaissons et de faire émerger, du cœur de cette ressemblance, une dissemblance, un écart, une différence ontologique. Non pas l’être et l’étant, mais l’être et les images. Pulsion de ressemblance qui permet non pas seulement de configurer un monde, mais de le rendre à sa cicatrice, à sa blessure, à son mal d’avant le mal, d’avant la mémoire.

L’art n’aura donc été pour moi que ce régime non instrumental et non anthropocentré de la technique pour découvrir en soi une différence à soi comme source de la réflexivité, opacité et non-transparence. Cette différence qui est aussi celle du monde, certains diront de la « nature ».

Avec la technique ainsi comprise, il a toujours été question d’ontologie, et non pas d’une activité technicienne, artisanale ou artistique.

Juste avant que nous perdions l’usage du monde, et que nous produisions puisse être un nouvel usage, un nouveau rapport, je me plongerais dans les réseaux de neurones, dans les logiciels et les GPU, dans les datacenters et l’hypermnésie du Web. Ce serait là une manière de ressentir le monde auquel nous sommes en train de dire adieu.

Just before everything stops, before we run out of materials and spare parts, before we lose the blueprints and instructions, before we know how the relationship between things operates, how logistics allows all things to flow like streams. Just before the world recedes. Just before the world that we thought we knew by inhabiting it becomes a historical strangeness, I would like to swim among the machine flows and try to detect in them another destiny than the hylemorphic treason.

I would then imagine another destiny of the techniques which would not be considered any more in an instrumental way and as the expression of a human will named calculating rationality, but as a relation of which one could not clearly distinguish the elements, because these would be affected by the experience of their relation. I would like to imagine this artist’s destiny of techniques. To imagine that we artists have won the world by losing ourselves in machines.

By this other destiny, the economy that reduces all things to a quantification producing comparisons, losers and winners, poor and rich, a spirit of competition since childhood would be dampened until it breaks. The techniques would be affirmed like fictions and like an irreducible multiplicity of worlds, the apparent transcendental structure, but always secret. The power of the false would assert itself and would constitute our societies. Lie there again, but desired like the most precious and fragile good, like a smile thrown to the vulgarity of the truth.

So I imagined, just before the end of the known world, this charming moment when I could use the neural networks to do anything else and to no longer respond to the affective economy that requires to consider the future in a positive way, by this infantile belief that by imagining a future evil it becomes concrete because one supposes there again the power of the will and that one refuses to face what happens.

One would have abandoned for a long time these unthinking thanks to the images of images, to this different repetition of the memory which in the latent space allows to produce a family air with the mode that we know and to make emerge, from the heart of this resemblance, a dissimilarity, a difference, an ontological difference. Not the being and the being, but the being and the images. Pulsion of resemblance that allows not only to configure a world, but to return it to its scar, to its wound, to its evil of before the evil, of before the memory.

The art will have been therefore only for me this not instrumental and not anthropocentric regime of the technique to discover in itself a difference to itself as source of the reflexivity, opacity and non-transparency. This difference that is also that of the world, some will say of the « nature ».
With the technique thus understood, it was always question of ontology, and not of a technical, artisanal or artistic activity.

Just before we lose the use of the world, and perhaps produce a new use, a new relationship, I would immerse myself in neural networks, in software and GPUs, in datacenters and the hypermnesia of the Web. This would be a way to feel the world we are saying goodbye to.