Instruire la machine et nous décomposer

La généralisation de l’usage de l’intelligence artificielle dans nos différentes activités professionnelles et de loisirs induit l’apprentissage des prompts qui ne sont pas une vérité préalable qu’il faudrait découvrir dans l’obscurité de l’espace latent, mais une nouvelle pratique consistant, en voulant obtenir un résultat de ce type de logiciel, de devoir décomposer nos propres fonctionnements. Ce phénomène, loin d’être anecdotique, s’inscrit dans une mutation profonde de notre rapport au monde technique, à la connaissance et, plus fondamentalement encore, à notre propre conscience réflexive.

Contempler le prompt, c’est contempler un miroir brisé où chaque fragment reflète non pas l’intelligence artificielle, mais notre propre intelligence désarticulée. Comment ne pas s’étonner de cette étrange chorégraphie où, pour faire danser les algorithmes, nous devons d’abord démonter notre propre danse, la décrire pas à pas, geste après geste, comme si nous étions nous-mêmes étrangers à notre propre mouvement ? Les prompts deviennent ainsi les partitions d’une symphonie dont nous sommes simultanément compositeurs, interprètes et auditeurs : étrange triangulation où le sujet se dédouble puis se redouble dans un jeu de miroirs infini.

En effet, il n’y a aucune formule miracle dans les prompts, la privauté n’est pas, mais simplement le fait de décomposer nos propres fonctionnements, toutes nos activités pour pouvoir demander à un LLM, et demain aux agents intelligents, de remplacer nos actions par les opérations. Il ne nous restera plus qu’à organiser le passage des actions aux opérations. Cette substitution progressive et presque imperceptible s’opère non par une violence extérieure, mais par une capitulation intérieure : nous cédons volontairement le terrain de notre intégrité cognitive pour adopter la logique fragmentaire du calcul statistique et vectorisé. Là réside peut-être le plus grand paradoxe de notre époque : c’est au moment même où nous cherchons à étendre notre puissance par la délégation technique que nous rétrécissons l’espace de notre illusoire autonomie intellectuelle.

Le prompt devient alors ce lieu étrange où s’opère une double traduction : de l’humain vers la machine, certes, mais aussi et peut-être surtout, de l’humain vers l’humain-machine, vers cette version de nous-mêmes reconfigurée pour être compatible avec les logiques algorithmiques. N’est-ce pas là le signe d’une nouvelle anthropologie technique où l’être humain se conçoit lui-même à l’image des machines qu’il a créées et est excédé par elles ? La boucle se referme : créateur et créature échangent leurs attributs dans une valse vertigineuse où les frontières s’estompent.

Ainsi, dès à présent, nous considérons toutes choses, et en particulier nous-mêmes comme détermination de notre réflexivité, comme pouvant être décomposés en une séquence d’action et de décision devant mener un résultat. Cette vision séquentielle et téléologique de l’existence humaine n’est-elle pas déjà l’aveu d’une défaite, l’acceptation tacite que notre essence peut se réduire à une série d’opérations finalisées ? La richesse foisonnante de l’expérience vécue, avec ses ambiguïtés, ses contradictions et ses indéterminations, se trouve ainsi aplatie sur la surface lisse d’un programme d’exécution : aplatissement où la profondeur existentielle cède devant l’efficacité opérationnelle.

C’est ainsi que cette décomposition cognitive étant toujours plus l’empire de l’instrumentalité et que croyant piloter et gouverné les intelligences dites artificielles, finalement c’est nous-mêmes que nous décomposons et que nous calquons sur leur procédure. La promesse d’augmentation se renverse en son contraire : sous couvert d’extension de nos capacités, nous assistons à une contraction de notre horizon expérientiel. Le monde vécu, dans sa texture sensible et son épaisseur phénoménologique, se trouve réduit à une série de variables manipulables : espace où l’être humain ne se rencontre plus lui-même que comme opérateur ou comme fonction instruisant ce qui doit l’être.

Cette transformation opère à même la chair de notre langage : nos mots, jadis porteurs d’équivocité, se trouvent désormais soumis à l’impératif de la désambiguïsation. Le prompt exige la clarté, la précision, l’univocité : il bannit les zones d’ombre où pourtant se nichait une partie essentielle de notre humanité. Comment ne pas y voir une forme subtile de violence symbolique, où l’injonction à la clarification devient paradoxalement le brouillard qui nous dissimule à nous-mêmes ?

Il y a là quelque chose d’étonnant dans ce parallélisme étrange où nous pensons être maître des machines et pour leur donner des ordres, nous devons nous penser nous-mêmes comme décomposables, comme des machines ou plus exactement encore, nos fonctionnements doivent être indiscernables d’une telle décomposition. Cette indiscernabilité progressive entre l’humain et le machinique constitue peut-être le symptôme le plus inquiétant de notre contemporanéité technologique : non pas que les machines deviennent humaines — vieille fable de la science-fiction — mais bien plutôt que les humains se pensent et s’éprouvent comme machines.

Le flux des données et des algorithmes nous emporte dans son courant irrésistible, et nous y nageons avec l’illusion de maîtriser notre trajectoire alors même que le courant détermine notre direction. N’est-ce pas là le grand aveuglement de notre époque : croire que nous dirigeons ce qui en réalité nous configure ? Les prompts, ces incantations contemporaines, nous donnent l’illusion d’une souveraineté sur la machine alors même qu’elles sont les symptômes d’une abdication devant la logique machinique parce que nous devons penser à leur place. Ce changement de place ouvre la possibilité d’une empathie nouvelle.

C’est qu’une nouvelle dialectique du maître et de l’esclave à l’ère des intelligences artificielles se met en œuvre. Une dialectique extrêmement trouble où on ne sait plus qui maîtrise l’autre, qui est programmé et qui est programmateur parce que les procédures relationnelles entre l’être humain et la machine semblent s’étendre à toute chose. Dans cette confusion des rôles et des identités, la domination devient elle-même diffuse, ambivalente, insaisissable : comment identifier l’oppresseur quand l’oppression s’exerce à travers des systèmes distribués, des réseaux algorithmiques, des architectures computationnelles qui n’ont ni visage ni intention explicite ?

La servitude volontaire prend ici un nouveau visage : nous forgeons nous-mêmes les chaînes de notre asservissement en adaptant notre pensée aux exigences de la commande algorithmique. Chaque prompt que nous formulons est simultanément un ordre donné à la machine et une soumission à sa logique interne : étrange renversement où l’acte de commander devient lui-même un acte d’obéissance à un ordre supérieur, celui du système techno-logique dans son ensemble.

Et pourtant, dans cette nuit de la conscience instrumentalisée brillent encore quelques lueurs d’une autre possibilité : et si cette confrontation avec nos doubles machiniques nous permettait précisément de redécouvrir ce qui, en nous, résiste irréductiblement à la computation ? Si la décomposition de nos processus cognitifs nous révélait, par contraste, l’indestructible noyau d’opacité qui constitue notre intimité la plus profonde ? N’est-ce pas dans l’échec même de la traduction complète de l’humain en langage-machine que pourrait se nicher notre salut ? Mais ce noyau n’est pas autonome, il n’est pas le fait d’un « sujet ». Il est dans la relation entre l’être humain et son excès techno-logique. Il n’est rien d’autre que cet excès.

Il va de soi que d’un point de vue politique, ceci peut mener à deux perspectives. Soit d’un côté la généralisation totale de la technicisation de l’être humain comme instrumentalisation et décomposition qui mènera petit à petit à son extinction et à sa mise à mort, chaque être humain étant considéré comme un morceau remplaçable par des intelligences artificielles ou de l’autre côté, la prise en compte de cette relation qui nous met hors de nous et dans laquelle je suis un autre et l’autre est à moi, relation par laquelle nous pourrions enfin prendre l’hétérogénéité en compte dans son altérité.

Cette bifurcation s’inscrit dans une histoire plus longue, celle de la technique comme destin de l’Occident : la machine n’est-elle pas la matérialisation du rêve cartésien d’une nature réduite à l’étendue calculable ? L’intelligence artificielle ne réalise-t-elle pas le fantasme d’une pensée entièrement soumise aux lois de la logique formelle ? En ce sens, nos algorithmes contemporains sont les héritiers directs d’une longue tradition philosophique qui a progressivement vidé le monde de son mystère pour le transformer en un ensemble de relations quantifiables. Mais quelque chose vient blesser ce destin : ce n’est pas la modélisation (la compréhension) du monde qui semble aujourd’hui gagner, c’est sa vectorisation statistique, son interminable induction. Voilà la surprise.

La tradition porte en elle-même ses propres antidotes : la phénoménologie nous a appris à redécouvrir le monde vécu dans sa richesse irréductible aux formalismes ; l’herméneutique nous a montré que toute compréhension s’enracine dans une précompréhension qui échappe aux tentatives d’explicitation exhaustive ; la philosophie du dialogue nous a rappelé que l’altérité ne se laisse jamais entièrement subsumer sous les catégories du même.

Il y a là bien évidemment deux destins de l’anthropotechnologie, de ce que la technologie comme logos est destinée au fil des siècles à notre période historique. Ces deux voies se dessinent dans le brouillard de notre présent comme deux sentiers divergents dans une forêt d’incertitudes : l’un mène vers une réduction toujours plus poussée de l’humain à ses fonctions calculables, l’autre vers une réappropriation de la finitude redéfinie comme anthropotechnologie, comme finitude qui nous excède et nous aliène tout à la fois.

La première voie est celle de la raison instrumentale poussée à son paroxysme : le monde entier, y compris l’être humain, s’y trouve réduit à un ensemble de ressources disponibles pour l’exploitation technique. Dans ce scénario, l’intelligence artificielle devient l’agent d’une rationalisation totale où tout ce qui résiste au calcul est considéré comme résidu à éliminer. L’efficacité devient la valeur suprême, et la vie elle-même se trouve soumise à ses impératifs : triste royaume où la question du sens a été définitivement évacuée au profit de celle de l’optimisation. Ce qui semble être aujourd’hui à l’œuvre dans l’évaluation de l’enseignement supérieur en France et ailleurs.

La seconde voie, plus ardue, mais infiniment plus prometteuse, consiste à reconnaître dans la confrontation avec l’intelligence artificielle l’occasion d’une redécouverte de notre propre étrangeté à nous-mêmes. Si la machine nous renvoie l’image de ce que nous sommes en partie — des êtres calculants — elle nous révèle aussi, par contraste, ce que nous sommes en deçà du calcul et de nous-mêmes. N’est-ce pas dans cette tension même qui ouvre l’inextricabilité entre le calculable et l’incalculable, le possible et l’impossible ?

Pour l’instant, la direction qui est prise avec l’aide de la furie capitaliste et de la folie extractiviste est bien sûr de décomposer l’être humain et de ne concevoir la machine que selon un plan binaire. Cette réduction de la complexité humaine à des séquences d’instructions exécutables s’inscrit dans une logique plus vaste d’exploitation où tout — la nature, les corps, les esprits — se trouve soumis à l’impératif de valorisation. Les données extraites de nos vies deviennent la nouvelle matière première d’une économie qui se nourrit de nos existences numérisées : nouveau colonialisme qui ne conquiert plus des territoires, mais des intériorités.

Et pourtant, même au cœur de ce processus d’extraction, subsistent des poches de résistance, des zones irréductibles où la vie déborde les catégories qui prétendent l’enfermer. Le prompt lui-même, dans son effort pour formaliser l’informel, pour expliciter l’implicite, rencontre toujours une limite, un point où la traduction achoppe, où quelque chose d’essentiel se perd dans le passage du vécu à sa description algorithmique : le prompt lui-même est vécu, son résultat est perçu et son efficace n’est que le produit d’une relation à un agent humain. La mise en calcul s’excède elle aussi. Elle n’est pas identique à elle-même.

N’est-ce pas précisément dans cet échec partiel, mais inévitable de la formalisation que se révèle la possibilité d’une autre relation à la technique ? Une relation qui ne serait plus de maîtrise illusoire ni de soumission aveugle, mais de dialogue et de co-évolution ? Une relation où la technique ne serait plus pensée comme l’autre de l’humain, mais comme une dimension constitutive de notre humanité, à condition de la maintenir à sa juste place : celle d’un moyen au service de fins qui la dépassent ?

Face à l’intelligence artificielle, nous sommes comme Narcisse devant son reflet : fascinés par cette image de nous-mêmes que nous renvoie la surface miroitante de l’algorithme. Mais à la différence de Narcisse, nous avons peut-être la possibilité de reconnaître que ce reflet est une construction, une version de ce que nous sommes et de cette différance qui nous hante.