Histoire environnementale 5 – Luma, Arles

Le symposium Histoire environnementale, pour sa cinquième édition, examine les intrications entre les humains et le monde naturel, en accordant une attention particulière au rôle des acteurs non humains dans les récits historiques et contemporains. Sous le titre Machines mythologiques, cette édition interroge la fabrique des mythes comme cadre critique pour comprendre comment les histoires environnementales se produisent, se transmettent et se transforment.

  • 16h30 : Présentation
    Impérialisme réticulaire : IA et technofascisme

    Avec Norman Ajari, philosophe et auteur
  • 16h45 : Présentation
    Vectofascisme

    Avec Grégory Chatonsky, artiste
  • 17h00 : Discussion
    Avec Norman Ajari, philosophe et auteur, Grégory Chatonsky, artiste, modérée par Salma Mochtari, chargé de recherche, LUMA Arles

Le Vectofascisme comme Machine Mythologique

1. Le Symptôme

Je vais tenter de définir devant vous le « vectofascisme » en une douzaine de minutes, ce qui relève de l’impossible. À la différence du technofascisme, qui est généalogique, le vectofascisme est descriptif : il désigne une mutation de notre sensibilité politique, de nos affects et de nos manières de produire du sens à l’ère des réseaux de neurones.

https://carrier-bag.net/vectofascism-part-1-vectoaesthetics/
https://carrier-bag.net/vectofascism-part-2-vectopolitics/

Partons d’une image.

Le 20 janvier 2025, lors de l’investiture de Donald Trump, Elon Musk lève le bras de manière équivoque. Immédiatement, deux lignes de défense s’organisent sur les réseaux. La première évacue le politique : ce serait le geste involontaire d’un homme neurodivergent. La seconde le dilue : Obama, Martin Luther King et tant d’autres auraient eux aussi, un jour, tendu le bras vers la foule.

C’est ce second argument qui est la clé de tout.

Comparer le geste de Musk à celui d’Obama, c’est opérer une détection automatique de ressemblance formelle en ignorant tout contexte historique et symbolique. C’est exactement ce que fait le machine learning lorsqu’il confond un chihuahua et un muffin aux myrtilles, parce que les yeux du chien ressemblent à des baies. La comparaison est formellement correcte. Mais elle est politiquement aveugle.

Et cet aveuglement n’est pas une erreur de calcul : c’est une paréidolie — l’art de reconnaître des formes dans du bruit — devenue méthode de gouvernement. C’est de là que part le vectofascisme. Je vous propose de le penser non comme un corpus de récits ou d’images, mais comme une machine abstraite : un dispositif qui structure les affects, oriente les corps, et rend certaines visions du monde habitables et d’autres inhabitables.

2. Le vecteur et l’affect

Un court détour technique. Qu’est-ce qu’un vecteur ?

Prenons une IA entraînée sur des millions d’images d’oiseaux. Elle ne mémorise aucune image. Elle calcule des statistiques de co-occurrence : avec quels pixels l’oiseau apparaît-il, dans quels contextes, à quelle fréquence ? Le résultat n’est pas une définition de l’oiseau, mais un ensemble de vecteurs fixant le minima et le maxima de ce qu’un oiseau peut être.

Le vecteur n’encode pas ce que l’image représente. Il encode ce que chaque pixel fait : ses voisinages, ses tensions, ses usages. Et c’est là que le politique commence. Car ces espaces ont une propriété décisive : on peut y naviguer de façon continue. C’est ce qu’on appelle l’espace latent : un espace à mille dimensions où tout est relié à tout, où il y a toujours un passage d’un point à un autre, sans jamais rencontrer de frontière nette.

Revenons à Musk. Quand on glisse de son salut vers la neurodivergence, on navigue dans l’espace latent de nos références. On passe du salut nazi au geste involontaire sans rencontrer le moindre obstacle. Or, quand on se rappelle que les neurodivergents furent parmi les premiers gazés sous le régime nazi, lors de l’Aktion T4, on mesure la violence de cette navigation : elle ne réfute pas, elle déplace ; elle ne contredit pas, elle dilue. Le vectofascisme ne ment pas — il rend le mensonge inutile, parce que tout devient insignifiant par équivalence. C’est sa première opération : fabriquer une indécidabilité calculée, une zone grise où le statut d’un énoncé devient, au sens de Lyotard, un différend impossible à trancher.

Mais l’espace latent n’est pas qu’un espace informatique. Il ressemble structurellement à l’affect. L’affect, au sens de Spinoza, n’est pas un sentiment personnel : c’est une variation d’intensité, une différence de puissance entre deux états, une tension orientée. De même, le vecteur n’encode ni objet ni définition : il encode une position, une direction, une proximité. L’un et l’autre sont pré-représentatifs — ils précèdent le mot et le pixel comme l’affect précède la conscience. L’espace latent est une imagination transcendantale sous forme de bruit. Voilà pourquoi il déchaîne les affects : il leur offre une fluidité indifférenciée où tout glisse sur tout, sans seuil, sans friction, sans finitude.

3. La chambre vide et la boîte noire 

C’est ici que ce dispositif rencontre l’œuvre de Furio Jesi. Dans les années 1970, Jesi forge un concept capital : la machine mythologique. Furio Jesi est un mythologue et philologue italien mort en 1980, à 38 ans, avant d’avoir pu terminer son œuvre. Il travaillait à contre-courant : là où ses contemporains cherchaient dans le mythe une vérité profonde, une sagesse archaïque, il y voyait une machinerie de pouvoir. Ses textes sur la culture de droite allemande et italienne, publiés de manière posthume et fragmentaire, restent parmi les analyses les plus précises du fascisme comme dispositif sémiotique, et non comme idéologie.

Pour Jesi, ce n’est pas un automate antique, mais un mécanisme par lequel une société — singulièrement la culture de droite et les totalitarismes — s’approprie des fragments de symboles anciens, les arrache à leur sédimentation historique, et efface leur passé pour produire un « effet de mythe ». La machine suspend l’histoire pour faire passer une construction politique moderne pour quelque chose d’ancestral, de sacré, d’éternel.

Mais l’intuition la plus fulgurante de Jesi est ailleurs : la machine fonctionne à plein régime pour nous faire croire à un contenu supérieur, alors qu’en son centre, la chambre secrète est rigoureusement vide. Il n’y a pas de vérité originelle au cœur du mythe. Il n’y a que le mécanisme qui fait croire en elle.

Mon hypothèse est la suivante : ce vide central, c’est la boîte noire de l’intelligence artificielle.

Disons que ce vide est l’oeil du chihuahua ou un bleuet.

La boîte noire est saturée de milliards de paramètres, mais vide d’idéation. Personne ne peut lire le cheminement d’un vecteur. Et le vectofascisme s’engouffre dans cette opacité. La question n’est plus de savoir si un énoncé est vrai, mais de calculer le degré de vraisemblance qui maximisera l’engagement d’un segment de public. La vérité n’est plus une valeur : c’est un hyperparamètre.

Le leader, dès lors, change de nature. Il n’a plus de vie intérieure à incarner : il est une interface. Son grotesque, son artificialité, son ridicule ne sont pas des défauts — ce sont les propriétés de l’image technique. Il est une surface de projection, le point de capiton posé sur le vide de la boîte noire, optimisé en temps réel pour faire résonner les affects de chaque segment de la population.

4. Réentraîner le monde 

Le vectofascisme n’est pas une métaphore informatique appliquée à la politique. C’est une époque, une façon d’être au monde et de le modifier par rétroaction. Le fascisme du XXe siècle opérait dans l’espace euclidien : corps coordonnés, défilés géométriques, visibilité ostentatoire que l’opposition pouvait nommer et combattre. Le vectofascisme, lui, opère en deçà de la visibilité, dans des espaces que nous ne pouvons pas représenter. Sa puissance est cette invisibilité même : dire « ce n’est pas du fascisme » fait partie de son fonctionnement.

Cette machine déploie trois opérations.

D’abord, le bouc émissaire algorithmique. Là où le fascisme historique désignait un ennemi universel et fixe — le juif, le communiste, le dégénéré —, le vectofascisme calcule des ennemis comme des vecteurs locaux, optimisés pour chaque nœud du réseau. L’ennemi n’est plus une cible stable : c’est une direction variable selon le segment. Mais que l’on ne s’y trompe pas : son poids structural — racial, genré, situé — reste constant. La suprématie blanche ne disparaît pas dans le vectoriel ; elle s’y redistribue comme un poids diffus dans l’espace latent.

Ensuite, le réalignement du substrat culturel. L’ordre exécutif américain, Restaurer la Vérité et la Raison dans l’Histoire Américaine, contraint les musées du Smithsonian à réécrire leurs expositions. Le texte sature le lecteur du mot « alignement » — en IA, la mise en conformité des sorties d’un modèle avec les attentes de ses concepteurs. Ce n’est pas de la censure : c’est du fine-tuning. On ne supprime pas l’archive, on modifie ses pondérations jusqu’à ce que certains outputs deviennent improbables. Les institutions ne sont pas détruites : elles sont réentraînées.

Enfin, le réalignement du substrat naturel. Le retrait des accords climatiques, la suppression des données environnementales fédérales, le démantèlement des agences de protection ne sont pas de simples décisions économiques. Ce sont des opérations de réentraînement du dataset planétaire. Espèces, écosystèmes, territoires cessent d’être des milieux pour devenir des paramètres à optimiser. Ce qui disparaît, ce n’est pas la nature : c’est sa capacité à faire friction, à imposer sa logique face au déchaînement de la volonté de puissance.

Un même geste s’exerce donc sur les archives et sur les vivants. Voilà la machine mythologique achevée : un dispositif qui dissout la distinction entre culture et nature, non pour les réconcilier, mais pour les soumettre au même régime d’optimisation. Mais toute machine a une limite. Celle du vectofascisme est précisément ce qu’il ne peut pas réentraîner : le fait que les corps meurent, que les espèces disparaissent, que le temps ne soit pas réversible. L’optimisation bute toujours, finalement, sur la finitude. C’est là que s’ouvre la question politique : non pas comment résister à la machine de l’extérieur, mais comment activer, depuis l’intérieur même du calcul, ce qu’il ne peut pas calculer.

5. Le réalisme du possible contrefactuel

Au terme de ce parcours, une certitude politique.

Le fascisme classique promettait un Reich millénaire. Le vectofascisme promet l’immortalité technologique : l’exode vers Mars, le transhumanisme, le « drill, baby, drill » comme refus de toute limite terrestre. C’est la promesse d’une libération absolue de toute contrainte corporelle, écologique, terrestre : une pure intensité sans résistance, sans friction, sans mort. Appelons cela des affects sans corps, AsC : des affects qui circulent dans l’espace latent sans jamais rencontrer la résistance d’un organisme, d’un lieu, d’une limite. Mais ces affects sans corps finissent toujours par exterminer les corps réels, qui sont, eux, le siège de la finitude.

On le voit à l’obsession du vectofascisme pour les personnes trans, parmi les premières ciblées, alors même qu’elles incarnent la navigabilité du vectoriel : un vecteur qui change d’orientation et d’intensité sans se fixer dans une coordonnée stable. C’est le paradoxe ultime de cette machine : elle se sert de la fluidité continue de l’espace latent à seule fin de produire de la rigidité — identitaire, raciale, genrée. Machine de fluidité qui fabrique de la rigidité, elle n’utilise le calcul que pour refermer le devenir.

Alors, que peut-on lui opposer ? Pas un retour au réalisme naïf des faits, car la machine a déjà digéré les faits sous forme de datasets. Ce qui s’oppose au vectofascisme, c’est le réalisme du possible contrefactuel.

L’apprentissage profond est une machine intrinsèquement conservatrice : elle prédit l’avenir en prolongeant les probabilités du passé. Elle calcule ce qui est probable. Le contrefactuel, lui, affirme la réalité de ce qui aurait pu être et de ce qui pourrait être — les bifurcations, les manques, les potentiels non advenus qui hantent le réel. Il refuse de confondre le possible avec le statistiquement prévisible.

Il ne s’agit donc plus de glitcher l’algorithme en surface, mais de penser une autre IA. Non plus l’IA de l’accumulation infinie, de la mémoire totale et de l’alignement réussi, mais une IA de la finitude : une IA qui désapprend, qui oublie, qui perd. Une IA pour laquelle le manque ne serait pas un déficit de données à combler, mais l’ouverture même où surgit l’incalculable.

S’entraîner à perdre, au cœur de l’optimisation : non pas subir la perte, mais en faire une opération. Là où Horkheimer et Adorno voyaient la raison se retourner en domination et le monde se figer en réification, une IA qui perd réintroduirait dans le calcul ce que le calcul exclut — l’événement, l’accident, le possible. Elle appartiendrait à ses utilisateurs, et non à ses concepteurs.

Contre ces affects sans corps, il nous faut réactiver ce que j’appelle des affects avec corps , AaC : des affects qui savent qu’ils habitent quelque part, qu’ils vieillissent, qu’ils meurent, qu’ils dépendent d’autres corps et d’autres espèces.. La conscience de la finitude, individuelle, collective, écologique, et désormais celle des machines elles-mêmes, n’est pas un pessimisme cosmique. C’est la conscience que le présent aurait pu être autre, et que l’avenir n’est pas écrit dans les poids de la machine. C’est peut-être là, dans cet affect qui ne peut pas être réentraîné, que se joue une sensibilité politique capable d’opposer, à l’indifférence du vectoriel, la réalité d’une égalité radicale.