Le paradoxe de la finitude – Dialogue avec Anna Longo, Paris, FR

Le paradoxe de la finitude
The paradox of the finite – representations, conditions and excess
Représentations, conditions, dépassement

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Publié le jeudi 26 octobre 2017 par João Fernandes

RÉSUMÉ

Lorsqu’il est question des notions de fini et d’infini, on considère habituellement la notion d’infini comme représentant un plus grand défi pour la pensée que celle de fini. Et pour cause : alors que l’on est chez soi, pour ainsi dire, dans la finitude, l’infini apparaît comme un concept trop grand, peut-être un simple mot désignant une chose dont on ne pourrait rien se représenter. Nombreux, pourtant, sont les philosophes qui ont mis en cause cette évidence.

ANNONCE

Paris et Metz, 2-3-4 mai 2018.
Argumentaire
Lorsqu’il est question des notions de fini et d’infini, on considère habituellement la notion d’infini comme représentant un plus grand défi pour la pensée que celle de fini. Et pour cause : alors que l’on est chez soi, pour ainsi dire, dans la finitude, l’infini apparaît comme un concept trop grand, peut-être un simple mot désignant une chose dont on ne pourrait rien se représenter.

Nombreux sont les philosophes qui ont mis en cause cette évidence en faisant remarquer que le fini ne pouvait être déterminé que depuis l’infini. C’est déjà ce que faisait remarquer Descartes, quand il affirmait dans la troisième méditation la priorité de l’idée d’infini sur celle de fini, la seconde n’étant que la négation de la première. Puis c’est sur ce point que les métaphysiques post-kantiennes se sont appuyées pour dépasser la philosophie critique. Et enfin, aujourd’hui, ce raisonnement connaît un regain d’intérêt dans les réflexions qui veulent penser Après la finitude, dans le sillage du « matérialisme spéculatif » de Quentin Meillassoux. L’enjeu, à chaque fois, n’est rien moins que celui de l’accès à l’absolu : comment le sujet peut-il savoir que sa connaissance est limitée sans contempler la possibilité d’un point de vue supérieur ? C’est là ce que nous voudrions appeler le « paradoxe de la finitude ».

Le paradoxe de la finitude est particulièrement évident dans l’expérience esthétique du sublime qui engage spécifiquement la tension entre le fini et l’infini. Dans le cadre physiologiste de Burke, décrire le sublime comme induit par la prise de conscience fugace de sa propre finitude ne met-il justement pas en avant la difficulté de penser cette même finitude ? Le cadre kantien participe quant à lui de l’inclination humaine et illusoire à appréhender le monde fini comme s’il était infini. N’y aurait-il pas là une attention pré-esthétique – ou au contraire éminemment esthétique – de percevoir le monde en s’abstrayant des étiquettes dé-finissant le réel ? Le pragmatisme a justement décrit l’expérience esthétique comme se différenciant des expériences habituelles. Le sujet prend donc conscience des limites, des bornes déterminées par les automatismes de ses interactions quotidiennes et il prend conscience par l’expérience esthétique que son attention finie et déterminée sur le monde n’est pas une donnée immédiate et évidente, mais est la réduction d’une ouverture préalable.

Le paradoxe du fini rejoint ainsi celui de la naturalisation des conditions de la connaissance. Le naturalisme suppose l’inscription du sujet de connaissance dans la nature, et donc in fine une naturalisation de l’épistémologie elle-même. Avec ce paradoxe, l’aboutissement du programme du naturalisme ne peut être qu’une

explication de la connaissance par elle-même – c’est-à-dire un idéalisme. Il s’agit d’une problématique liée à la réapparition de la réflexion métaphysique comme un questionnement sur la fondation des conditions transcendantales de la connaissance que l’on retrouve surement dans le champ de l’épistémologie mais aussi dans celui des mathématiques où les positions en ontologie (Badiou) révèlent différentes conceptions de la notion même d’infini et sont tout autant la manifestation que la formalisation de la question métaphysique (Peirce, Zalamea) concernant l’unité idéale.

Ce retour de la spéculation implique, donc, une question à la fois essentiellement esthétique est intrinsèquement paradoxale : jusqu’où peut-on légitimement prétendre dépasser les limites des conditions a priori de notre expérience possible pour imaginer et rendre réelle l’expérience non seulement de mondes incompossibles, mais structurés selon d’autres conditions de possibilité ?