Des mondes séparés et de l’image de l’infans

Combien de fois me suis-je tenu au bord des mots, contemplant leur étrange pouvoir de séparer ce qu’ils prétendent unir ? Je m’interroge : est-ce la faute intrinsèque du langage si les mots, quoi qu’on entreprenne, renvoient inlassablement à cette béance entre les mondes comme une forme de négativité, une lacune irréparable, un manque constitutif ? Est-ce dans leur architecture intime, dans le pli secret de leur structure, que se forme ce creux vertigineux qui m’obsède depuis si longtemps ?

Je me demande parfois si ce drame de la communication – cette tragédie quotidienne et silencieuse – n’est pas précisément ce qui permet au langage d’atteindre au pathos véritable, de toucher à la question fondamentale des mondes séparés. Et si c’était dans une séparation plus ancienne encore, inscrite au cœur même des mots – origine troublée qui suggère leur provenance étrangère à eux-mêmes – que naît paradoxalement l’utopie d’un dépassement de la séparation, le rêve impossible d’une réunion, d’une identité retrouvée ?

J’ai souvent éprouvé cette sensation : à peine un mot s’échappe-t-il de mes lèvres qu’un monde entier se déploie. Un monde qui ne m’appartient pas vraiment, qui échappe à ma mainmise, puisque j’en hérite et qu’il constitue précisément cette antériorité qui me façonne malgré moi. À peine un mot prononcé et voilà que mon souffle – ce pneuma vital – s’interrompt subtilement, s’ajuste à quelque chose d’autre, à ce langage qui me précède, à cette prononciation qui me dépasse.

Et les images, dans leur relation différentielle aux mots (car il n’existe pas d’image isolée, j’en ai la conviction profonde), opèrent-elles cette séparation des mondes selon les mêmes modalités ? Cette irréductibilité fondamentale qui interdit de dire avec assurance “ton monde”, “mon monde”, “ce monde” ou “le monde” – comment se manifeste-t-elle dans l’assemblage des images, dans ces frictions entre surfaces sensibles qu’évoquait Bataille lorsqu’il composait la revue Documents ?

J’ai passé des heures à me demander comment les images prononcent – mais est-ce vraiment une prononciation, n’est-ce pas plutôt un murmure, un chuchotement à la limite de l’audible ? – cette différence irréductible entre nos mondes. Et lorsque ces images deviennent flux perpétuel, comme c’est le cas dans notre univers contemporain saturé de visualités, parviennent-elles pour autant à suspendre cette séparation, c’est-à-dire cette fondamentale discontinuité ? Comment puis-je penser ensemble cette continuité apparente (des images et du flux qui les porte) et cette discontinuité essentielle des mondes qu’elles révèlent ?

Je l’ai compris au fil des années : lorsque je me tiens devant un film, une peinture ou une installation, je ne cherche nullement à m’y retrouver dans ce qui ne serait alors qu’une projection narcissique. Ce que je traque dans ces constellations d’images, c’est une différence fondamentale, la répétition différée de ce décalage du sens intime que j’éprouve constamment. Je cherche précisément cet endroit fragile, ce point de bascule où le continu et le discontinu cessent momentanément de s’opposer.

Cette quête m’a habité depuis ma première rencontre avec une image qui m’a véritablement regardé. Je me souviens encore de cette sensation d’être simultanément séparé du monde représenté et pourtant intimement lié à lui par un fil invisible. Dans cet interstice paradoxal, j’ai entrevu la possibilité d’une autre relation aux images – non pas comme reflets ou représentations d’un monde préexistant, mais comme ouvertures vers une multiplicité de mondes possibles.

Au fond, peut-être est-ce dans les failles mêmes du langage et des images que gît leur véritable puissance. Cette incapacité fondamentale à combler l’écart entre les mondes n’est pas un échec à déplorer mais la condition même d’une expérience authentique. La séparation n’est pas l’opposé de la relation mais son fondement secret.

J’ai appris à habiter ces espaces liminaires, ces zones crépusculaires où les mots et les images révèlent simultanément leur pouvoir de liaison et de rupture. C’est précisément là, dans cette tension irrésolue, que j’ai trouvé une forme de vérité qui échappe aux certitudes du discours univoque.

Le flux d’images qui caractérise notre époque m’apparaît désormais moins comme une continuité homogène que comme une série infiniment complexe de microdiscontinuités, de ruptures infimes, de sauts imperceptibles. Chaque transition, chaque coupe, chaque fondu révèle en creux cette séparation fondamentale des mondes tout en dessinant les contours d’une possible communauté sensible.

Les mots et les images ne nous séparent pas d’un monde qui serait autrement accessible dans sa plénitude ; ils nous révèlent plutôt que cette séparation est constitutive de notre être-au-monde. Et c’est peut-être dans cette révélation même, dans cette lumière particulière jetée sur l’écart qui nous constitue, que réside leur beauté la plus profonde.