“Tu me manques”

Elle se lève. Elle se rapproche. Je l’ai connue. Elle ne se souviendra pas de moi. Mon image s’effacera, les marques de mon corps, de son corps aussi sur moi. Chaque instant sera perdu. Quelle est cette distance? Quelle était cette proximité? Quelle sera-t-elle? Que deviendrons-nous, chacun de notre côté et dans cet ensemble qui fait défaut.

“Tu me manques” signale cette ambivalence amoureuse, entre la séparation et la rencontre. L’instant brutal et inimaginable de la séparation qu’on porte des mois, des années, dont finalement on ne se sépare jamais, car on ne finit jamais avec rien, et cet avenir, inimaginable, de cette personne qu’on ne connaît pas encore et qui existe déjà.

L’absence qui précède et succède à la présence

La relation amoureuse semble toujours osciller entre deux formes d’absence : celle qui précède la rencontre et celle qui lui succède. Deux visages d’une même distance qui habite le désir et la mémoire. Avant de connaître l’autre, nous portons déjà en nous la possibilité de sa présence, l’intuition de son existence ailleurs, indépendante de notre regard. J’ai souvent imaginé cette femme que je ne connaissais pas et qui avait une vie, une intensité, traversée de foudres et de rires. Une vie qui se déployait hors de ma perception, dans une altérité radicale et pourtant déjà liée à mon existence par les fils invisibles du possible.

Cette préfiguration de l’autre dans l’imaginaire n’est pas sans rappeler la douleur qui survient après la séparation, lorsque l’être aimé retourne à cette existence autonome, à cette vie hors de notre regard. J’aimais cette autre distance, une distance rapprochante (sans être familière) comme j’aime, mais d’une autre façon, à cause sans doute d’une fidélité à la blessure, à la ténacité de ce qu’on ressent, l’éclair de ce qui sépare, puisque cet éclair ne m’a pas encore tué.

Il existe donc une similitude troublante entre l’anticipation de la rencontre et la réminiscence de l’union perdue. Dans les deux cas, l’autre existe indépendamment de nous, et c’est précisément cette autonomie qui constitue à la fois la condition de possibilité de l’amour et la source de sa souffrance intrinsèque.

La parole comme résistance à l’effacement

La séparation déclenche un flot de paroles, comme si le langage pouvait retenir ce qui menace de disparaître. Il y a bien sûr la souffrance, mais quelque chose de vivant, de sensible, d’enfin humain s’y révèle. C’est le moment où on ne cesse d’en parler, de se confier à ses amis, parfois à des inconnus, comme si la seule façon pour que tout ne se perde pas était de se remémorer chaque souvenir, chaque image, chaque regard.

Cette logorrhée amoureuse n’est pas simplement l’expression d’une douleur qui cherche à s’extérioriser. Elle est d’abord une lutte contre l’oubli, une tentative désespérée de préserver par le récit ce que le temps menace d’effacer. C’est que le corps sent déjà que tout cela lui échappe et il veut y tenir par cette parole folle. Par la répétition compulsive des souvenirs, l’amant délaissé tente de fixer dans la mémoire des sensations déjà en train de s’évanouir, de maintenir vivante une présence qui s’estompe inexorablement.

Cette parole excessive rencontre inévitablement les limites de la patience d’autrui. On nous écoute un peu par compassion, un peu par habitude. Au fil des semaines l’intérêt décroît parce que comme on dit “chacun a ses problèmes” et qu’il y a là tant de souffrances, tant d’affect sans frein, que cela en devient intenable. La communauté humaine accueille temporairement cette détresse mais ne peut s’y maintenir indéfiniment. L’économie des affects collectifs impose une limite à cette hospitalité émotionnelle, non par indifférence mais par nécessité vitale.

La guérison paradoxale

Le temps opère malgré nous, conduisant vers une forme d’apaisement qui n’est jamais totalement désirée. On survit, on s’échappe à son tour, sans oublier on oublie tout de même, l’impact trop fort, la voix suffoquée, le désir sans peau. On revient à la vie sans même s’en apercevoir. Ce retour progressif à l’existence ordinaire s’accompagne d’une forme de culpabilité, comme si l’atténuation de la douleur constituait une trahison envers l’intensité de ce qui a été vécu.

Pourquoi était-elle si importante? Pourquoi cette blessure? On s’était effondré. Mais on n’est pas dupe, on ne veut pas en revenir, en tout cas pas totalement. La guérison complète apparaît comme une forme d’amnésie existentielle, une perte de contact avec une vérité fondamentale que la souffrance amoureuse avait révélée. On refuse la guérison naïve. On ne veut que la grande santé qui se rappellera chaque jour combien l’intensité nous avait brisé.

Cette résistance au rétablissement complet n’est pas un attachement morbide à la douleur mais plutôt une fidélité à l’expérience transformatrice que constitue la rencontre amoureuse et sa perte. On ne veut pas abandonner ce sentiment et cette mémoire. On veut la garder proche de soi, au moment même où on ne risque plus vraiment sa vie, à ce moment où ça redevient vivable. La cicatrice devient ainsi le témoin permanent d’une vulnérabilité assumée, d’une capacité à être affecté qui définit notre humanité.

De l’autre et de l’aliénation

La distance amoureuse révèle une vérité fondamentale : l’irréductible altérité de l’être aimé. Cette ténacité là, est toute proche de l’amant délaissé qui la nuit se souvient d’une femme qu’il ne connaît pas, mais dont il devine, peut-être dans un autre pays, la présence. Elle existe sans lui. Absolument et il faudra respecter le secret de cette distance, quand il la rencontrera, quand il effleurera ses lèvres et sera en elle.

L’amour authentique exige cette reconnaissance : l’autre n’est jamais entièrement accessible, jamais complètement possédé. Même dans la plus grande intimité physique et émotionnelle persiste une part insaisissable, une singularité qui échappe à toute appropriation. Il faudra éviter la domestication. Savoir qu’elle est, absolument, sans lui même quand elle est avec lui.

Cette transcendance de l’être aimé n’est pas un obstacle à l’amour mais sa condition même. C’est précisément parce que l’autre demeure en partie inaccessible qu’il peut être désiré dans la durée, que la rencontre peut conserver sa dimension d’événement, son caractère de miracle jamais totalement accompli. La distance n’est plus alors ce qui sépare mais ce qui permet la relation dans son authenticité.

De l’autonomie

Aimer véritablement, c’est donc consentir à cette distance irréductible qui fait de l’autre un être libre, existant indépendamment de notre regard et de notre désir. C’est accepter que celle ou celui que nous aimons appartienne d’abord à soi-même, qu’il ou elle demeure fondamentalement insaisissable même dans les moments de la plus grande proximité.

Cette conception de l’amour s’oppose radicalement au fantasme fusionnel qui voudrait abolir toute séparation. Elle reconnaît que la relation amoureuse ne consiste pas à combler un manque ou à compléter une insuffisance, mais à établir un lien qui préserve et même célèbre l’altérité. L’être aimé n’est pas un remède à notre solitude existentielle mais une présence qui nous confronte à l’énigme permanente de l’autre.

La véritable rencontre amoureuse est donc celle qui maintient cette tension féconde entre proximité et distance, entre intimité et respect de l’autonomie. Elle ne cherche pas à capturer l’autre dans les filets de la connaissance ou de la possession, mais consent à ce qu’il demeure en partie mystérieux, toujours susceptible de nous surprendre et de se transformer hors de notre emprise.

Dans cette perspective, la séparation elle-même apparaît non plus seulement comme une blessure à surmonter mais comme une expérience qui révèle la nature profonde de la relation amoureuse : une connexion qui respecte l’indépendance fondamentale des êtres qu’elle relie. Le “tu me manques” exprime alors non pas seulement l’absence douloureuse mais aussi la reconnaissance de cette liberté essentielle de l’autre, de son existence qui se poursuit au-delà de notre regard.

C’est peut-être là que réside le paradoxe le plus profond de l’expérience amoureuse : ce qui nous lie le plus intimement à un autre être est précisément la reconnaissance de ce qui, en lui, nous échappe irrémédiablement. L’amour authentique ne cherche pas à résoudre cette énigme mais à l’habiter pleinement, dans une attention constante à cette présence qui demeure, même dans la plus grande proximité, infiniment autre.