De l’art postcontemporain

On esquissera ici trop brièvement une définition de l’art postcontemporain dont l’objet ne sera pas d’ajouter un nouveau mot fétichisé à la panoplie des discours, mais de répondre de quelques façons à la notion d’art contemporain qui reste dominante. Qu’il soit immédiatement signalé que l’auteur n’est pas historien ou critique d’art, mais artiste et qu’ainsi son point de vue est impliqué, plutôt qu’engagé, dans une pratique qui surdétermine sans doute la définition qu’il proposera. Mais il souhaiterait que sa réflexion ne soit pas limitée à illustrer sa pratique et puisse servir à donner une lecture possible, et seulement possible, d’un tournant d’époque.

On peut considérer la production artistique comme se constituant autour de récits temporels. Chaque époque semble avoir construit une relation à un autre temps que le sien propre, se dissociant et s’associant, selon une promesse parfois messianique, et avoir « utilisé » les représentations artistiques pour en proposer une image. Ce n’est pas qu’il faille identifier une époque à un récit temporel déterminé, mais plutôt que coexistent à une même époque plusieurs temporalités que nous devons considérer comme de mouvantes polarités dont les relations définissent la tonalité de l’époque.

Nous allons balayer des pans d’histoire qui mériteraient des développements infiniment plus précis, mais nous poursuivons ici un objectif qui n’est pas d’historien.

Si la peinture chrétienne s’est donnée comme la répétition du chemin de croix, c’est que chaque croyant devrait suivre, c’est-à-dire répéter, la passion du Christ, un évènement passé devant revenir sans cesse (le corps chrétien ne cesse de couler par les stigmates). Cette répétition ne pouvait jamais avoir lieu à l’identique, le chemin initial reste irréductible, mais elle permettait du moins d’orienter l’existence du chrétien. Certaines représentations picturales de la Renaissance donnent quant à elles à voir un idéal antique, redécouverte des Anciens, répétition là encore d’une renaissance qui est aussi une première fois. C’est un passé qui ne passe pas parce qu’il ne s’était pas pleinement réalisé et qu’il faut enfin le faire advenir au présent pour le rendre identique à lui-même. La modernité a construit le temps comme futur promettant l’émancipation et les artistes apparaissaient comme étant à l’avant-garde de ces changements vers une autonomie plus grande de sorte que s’identifiait l’autonomie du médium, par exemple par l’abstraction, et l’autonomie en tant que liberté de l’individu. L’art contemporain a été enfin l’adhésion du présent avoir lui-même. Devenir contemporain à soi devant l’effondrement des promesses modernes, regard amusé quant à ces discours et à ces images qui ne faisaient que promettre. Désillusion, fin de fête. Ne reste plus que le présent dans son actualité, déferlement des publicités et des objets industriels, dont il faut saisir les déchets pour les désimplifier et aider, du moins, à comprendre et à ressentir ce présent dont nous sommes tissés.

Ces récits, ici suggérés, sont des temps seconds, comme il y a une Terre seconde, des temps syncopés qui scindent le présent en deux, le mettant en relation à un autre où la relation va parfois en amont ou en aval.

Depuis quelques années, l’art contemporain apparait aux yeux de certains comme excessivement cynique, parfois bêtement décoratif, répétant certains lieux communs esthétiques, et ayant souvent partie liée à l’économie financière tant et si bien qu’il a perdu toute force de décalage et de réflexivité. L’adhésion du présent avec lui-même qui permet de définir le contemporain, apparait alors comme étant devenue une mauvaise stratégie pour comprendre le retour des drames historiques, les guerres, les crises environnementales, etc.

Certains artistes, sans toujours le conceptualiser comme tel, ont développé un temps qui n’est déjà plus contemporain. Ce sont souvent des environnements étranges, dont l’être humain est absent, et qui mêlent des organisations naturelles et techniques comme si la différence entre les deux ne tenait plus dans leur autonomie à notre égard.

Quel est donc ce temps ? Il est a proprement parlé celui après le contemporain : ces environnements se placent après notre présent, dans un futur qui n’est plus celui de la modernité, car son moteur n’est plus la volonté du collectif humain. Le présent ne promet plus le futur, c’est ce dernier qui détermine le présent. C’est un futur qui pourrait être proche ou lointain, peu importe, car sa nature est moins temporelle que structurelle : nous n’y sommes pas, notre espèce a disparue et ne reste plus alors que les traces techniques, c’est-à-dire logistiques, de ce que nous avons été, ne subsistent plus que nos déchets dont certains sont peut être dotés d’une quasi-autonomie de mouvement. Ils continuent à bouger sans nous, sans témoin, sans personne. Quasi vivant, technique zombie. La révolution industrielle nous a dotés d’une puissance hantée par mille fantômes techniques nous entourant sans que nous le sachions.

Une exposition pourrait alors être strictement définie comme un espace de projection dans cet avenir incertain et nous y jetons par anticipation un regard puisque précisément ce regard, le regard humain, s’en sera absenté. Nous imaginons l’absence de notre regard, nos yeux se creusent non pas par aveuglement, mais par doublement de l’absence. Nous avançons dans un espace géologique, il y a les ruines des datacenters, une activité informatique résiduelle, mais qui serait capable d’en décrypter la présence ? Les pierres sont posées au sol dans une éternité qui ne s’adresse à personne. Des images défilent, synthèse de cette mémoire passée accumulée sur Internet. Un organisme ou une maladie se perpétuent sans que personne ne le sache.

L’art postcontemporain est à entendre comme un futur sans nous et c’est paradoxalement la spéculation de cette absence qui permet la réflexion sur notre condition présente, car le présent ne se laisse plus aborder dans sa contemporanéité sans répéter la domination dont elle est l’objet. Elle doit être décalée non seulement temporellement, mais aussi anthropologiquement. La question n’est même plus celle de la survie car cette volonté n’est pas sans rapport avec le mal qu’elle souhaitait résoudre. L’espèce humaine a donc disparu. Il restera tant de choses de ce que nous avons été. Mais elless ne se destineront à personne. La Terre sera vidée de notre présence et cette lacune béante permet de mieux percevoir le mouvement involutif, disnovatif brouillant les frontières entre l’organique et l’inorganique, le vif et le mort dont nous sommes les sujets et les objets. L’autonomie du sans nous est fort différente de l’autonomie greenbergienne ou du sublime burkien et kantien. Elle permet d’intuitionner la déliaison, c’est-à-dire l’absolu. Voici donc notre époque. Sa mémoire, à nouveau.