De l’influence du post- sur le post+

En croisant la lecture d’Abandoning Accelerationism? Two Exits dans lequel il est question de postaccélérationisme, avec le climat actuel de certains milieux artistiques et théoriques (OOO, postinternet, réalisme spéculatif, etc.) , une association me saute aux yeux : nous semblons passer d’un courant de pensée à un autre à une vitesse de plus en plus rapide. Une théorie est abandonnée au profit d’une autre, les mouvements se multiplient de semaine en semaine, leurs promoteurs les élaborent puis les critiquent et les déconstruisent pièce par pièce. Ce qui s’accélère n’est-ce pas la pensée occidentale, sans doute cherchant une échappée à la situation actuelle ? Ces abandons et ces créations successifs ne sont pas sans rappeler les flux, la conjuration d’un débordement et d’un appauvrissement.

L’une des marque de cette marche forcée, alternant déséquilibre et relève, est l’usage grandissant du préfixe « post » en un sens qui n’est pas chronologique mais topologique. Il y a sans doute une multitude de facteurs qui explique la rapidité du flux actuel, mais ne se pourrait-il pas que l’un d’entre eux soit que le « post » soit surdéterminé par le post, c’est-à-dire que le logos soit influencé par les supports d’inscription utilisés. Cette approche derridienne permettrait de comprendre de quelle façon Internet influence nos pensées et nos affects, nos constructions et nos analyses. La vitesse avec laquelle nous pouvons poster implique une vitesse dans la rédaction. La rapidité des réactions, souvent intenses selon une logique du flame war, éclaire les raisons d’un cycle où le destinateur tente d’intégrer d’avance les réfutations des destinataires. Or la manière dont les posts sont structurés technologiquement n’est en rien neutre. Le design des sites est élaboré par des entreprises privées dont l’enjeu est de commercialiser l’attention et les existences individuelles.

Il semble évident que le rythme de publication sur papier avec ses comités de lecture et de relecture, avec la lenteur de l’impression mécanique et de la diffusion géographique, entraînait un délai (une différence au sens de différé) entre la pensée et sa mise en application sur le corps social. Internet tend à rendre hystérique la réflexion et les inscriptions libidinales : publié à l’instant, ce texte pourra entraîner de vives réactions ou une indifférence muette, il est déjà obsolète. Ce que nous voyons apparaître est un nouveau tempo des affects (Frédéric Lordon) et de la pensée (Patrice Loraux), tempo qui est conditionné par l’hyperstructure de l’innovation et de l’obsolescence immédiate des technologies et par les modalités d’inscription et de diffusion sur Internet (infrastructure).

La question consiste alors à tenir le pas gagné (Kafka) d’un autre tempo de la pensée, ouvrant la possibilité d’un échec dans le cadre de cette hyperstructure et de cette infrastructure. On ne saurait être nostalgique et vouloir sauvegarder une prétendue lenteur de pensée hors du contexte actuel par la mise en retrait. La lecture de Domus et la mégapole (1988) de Jean-François Lyotard semble de plus en plus indispensable pour répondre à ce défi lancé par notre époque.