Rythomologie générative de l’existence en réseau
Capture et participation
L’intrication de l’existence humaine et des machines se développe sur deux captures : phénomène double, onde et corpuscule, flux visible et invisible qui s’écoule entre nos vies et les architectures numériques qui les encadrent. D’un côté, la détection inconsciente d’activités anthropologiques sous formes de données, présence silencieuse des capteurs qui enregistrent le moindre de nos mouvements, le moindre de nos choix : caméras de surveillance scrutant nos déplacements dans l’espace urbain, bases de données bancaires mémorisant chaque transaction, chaque pulsion d’achat, chaque hésitation financière. Ces captures, invisibles et pourtant omniprésentes, tissent autour de nous une toile dont nous ne percevons que rarement la densité, la complexité, l’extension. Elles constituent la face obscure de notre condition contemporaine, le versant nocturne de notre immersion dans le monde numérique : présence spectrale qui nous accompagne sans que nous en soyons pleinement conscients.
De l’autre côté, se déploie la participation volontaire à l’enregistrement de fragments existentiels : gestes délibérés par lesquels nous livrons au dispositif technique des bribes de notre intimité, des parcelles de notre être-au-monde. Souvenirs cristallisés en images numériques, photographies attestant de notre présence en tel lieu, à tel moment ; commentaires et dialogues où s’exposent nos opinions, nos désirs, nos indignations. Cette exposition de soi, cette donation consciente constitue le versant lumineux de notre condition numérique, celui où nous nous croyons acteurs, protagonistes, sujets souverains de notre présence en ligne. La forme la plus répandue de cette participation est le Web 2.0 qui permet à des entreprises qui mettent à disposition de la machinerie (serveurs) de faire en sorte que les êtres humains leur donnent des données de façon volontaire, parce que cette machinerie en réseau est un mode de socialité interhumaine.
Ces captures ont deux faces : dualité essentielle qui brouille les frontières entre le passif et l’actif, l’involontaire et le délibéré. Face première : l’enregistrement de données préexistantes qui auraient sans doute lieu sans cet enregistrement, simple captation d’activités qui se déploieraient indépendamment du dispositif technique qui les mémorise. Face seconde, plus troublante : l’enregistrement de données produites dans et pour le contexte de cet enregistrement (Facebook, Twitter), gestes qui n’existeraient pas sans l’horizon de leur mise en ligne, paroles qui ne seraient pas prononcées sans l’attente de leur écho numérique. Cette seconde capture participative a donc comme capacité de produire de nouvelles activités en vue de leur donnée-tion, c’est-à-dire de leur mise en données. On nommera la première, capture externe et la seconde capture interne : distinction conceptuelle qui ne correspond pas à une séparation empirique nette, mais à deux pôles entre lesquels nos existences oscillent constamment.
On place au cœur du capitalisme numérique, la captation, la privatisation et la marchandisation des données existentielles avec le plus souvent l’accord des participants, même si cet accord est imposé par la production d’une structure sociale telle que Facebook. Cette structure est belle et bien inventée par une entreprise parfois en désaccord avec la socialité courante : dissonance fondamentale entre les modes spontanés de la relationnalité humaine et les architectures imposées par les plateformes. Par exemple le rôle des “like” dans Facebook est en soi problématique, tant il exclut des modes de débats dialectiques : comment exprimer la nuance, l’ambivalence, la contradiction dans un système binaire qui ne connaît que l’approbation ou le silence ? En produisant et en imposant des socialités, les entreprises jouent sur la hantise de la perte de contact et sur la solitude : exploitant les failles existentielles de la subjectivité contemporaine, instrumentalisant l’angoisse de l’isolement qui traverse nos sociétés atomisées. Ce processus doit être mis en relation avec la question de la subjectivité occidentale et du nihilisme : comment ne pas voir dans cette frénésie de connexion, dans cette panique de la déconnexion, le symptôme d’un vide intérieur, d’une perte de substance qui caractérise le sujet occidental à l’ère du désenchantement du monde ? Par ailleurs, le succès actuel du “selfie” est un symptôme de cette marchandisation de l’image de soi : cristallisation narcissique d’un rapport à soi médiatisé par le regard des autres, devenu lui-même marchandise circulant dans l’économie de l’attention.
L’inversion de Turing
La commercialisation des données existentielles produit une structure dans laquelle ce sont les existences qui sont capturées par les machines : renversement vertigineux qui fait de nos vies le carburant d’un moteur technologique dont nous ne maîtrisons ni la direction ni la vitesse. L’objectif est de faire intervenir dans cette écoute le moins d’humains possibles, ce qui explique comment des entreprises qui règnent sur le monde peuvent employer si peu d’individus : paradoxe apparent d’un empire sans sujets, d’une domination sans dominants visibles, d’un pouvoir qui semble s’exercer dans l’absence même de ses détenteurs. On peut penser qu’il s’agit d’une structure proche du test de Turing, puisqu’il s’agit, en vue de capturer ces existences, d’utiliser des appâts humains (les autres) qui ont un rôle de médiation entre nos vies et les machines : étrange triangulation où l’autre devient l’instrument inconscient de ma propre capture, où la relation intersubjective se trouve secrètement détournée au profit d’un tiers invisible.
Ce sont bien des êtres humains, mais ils servent d’objets intermédiaires aux machines pour opérer un enregistrement : je parle bien à quelqu’un, mais l’entreprise ne dépense l’infrastructure qui me permet de communiquer, qu’en vue de capter mes informations. La gratuité apparente des services offerts dissimule ainsi un coût réel, payé non en monnaie conventionnelle mais en fragments d’existence, en traces de présence, en données comportementales dont la valeur marchande échappe à celui qui les produit. Ce n’est pas une machine qui se fait prendre pour un être humain, c’est la relationnalité de l’être humain comme telle qui est utilisée pour une activité machinique : inversion qui ne contredit pas la logique du test de Turing mais la déplace et l’approfondit, faisant de l’humain non plus le juge mais l’objet même du test, non plus celui qui évalue l’apparence d’humanité mais celui dont l’humanité même devient la matière première d’un processus technique.
Il y a bien sûr des cas de mimésis turingienne où des bots se font prendre pour des êtres humains, mais le plus important semble être ce jeu interhumain dont la fonction est machinique : jeu où chaque relation, chaque échange, chaque reconnaissance mutuelle s’inscrit dans une économie plus vaste qui les englobe et les dépasse. Ainsi, quand sur Internet on nous demande de reproduire une série de signes pour bien vérifier que nos capacités de reconnaissance visuelle sont humaines (jusqu’à quand ?), c’est pour être bien sûr que nous fournirons des données anthropologiques qui sont commercialisables : ironie d’un dispositif qui nous demande de prouver notre humanité précisément pour mieux l’exploiter, qui exige la démonstration de notre différence machinique pour mieux nous intégrer dans le circuit de la production de valeur. Derrière ces procédures d’identification se cache donc une hantise d’un réseau infesté par les machines qui se parleraient entre elles : angoisse d’un système qui échapperait à ses créateurs, d’une technique devenue autonome, d’une circulation de signes dont l’humain serait exclu. Le dialogue intermachinique serait un feedback de feedback, une boucle s’accélérant de plus en plus, jusqu’à l’extinction totale : image apocalyptique d’une communication devenue folle, d’un échange de signaux privés de signification, d’une circularité autophage qui absorberait toute extériorité.
Il y a donc une hantologie propre à l’existence en réseau : spectralité fondamentale qui traverse notre condition numérique, peuplée de présences invisibles, de traces fluctuantes, d’identités incertaines. Les spectres sont les machines autoréférentielles (célibataires, penseront certains) qui excluent l’être humain du dialogue et de la production des données : figures fantomatiques d’une technique émancipée de son usage humain, devenue sa propre fin, son propre horizon. Cette hantologie, au sens derridien, est l’inconscient politique du capitalisme numérique : ce qui le travaille souterrainement, ce qui l’inquiète et le fascine tout à la fois, ce qui constitue son point aveugle et sa vérité refoulée. Elle consiste en un processus accélératoire d’insignifiance, dont l’une des formes contemporaines est l’emballement de la spéculation financière à haute fréquence : transactions ultra-rapides où les algorithmes dialoguent entre eux dans un langage incompréhensible à l’entendement humain, créant des signaux dont la signification s’est évanouie dans la pure vitesse de leur circulation.
Netlife
Netlife est un sous-projet de Capture consistant à créer un logiciel simulant une existence en réseau, principalement sur Facebook et Twitter : projet paradoxal qui tente de fabriquer artificiellement ce qui semblait être le propre de l’humain – une présence, une identité, une histoire. L’objectif n’est pas de faire croire en une existence humaine à partir de processus informatiques, mais de rendre indistincte ou indifférente la distinction entre l’anthropologique et le technologique : non pas tromper, mais troubler ; non pas imiter, mais interroger les frontières mêmes de ce qui constitue une présence authentique dans l’espace numérique. Cette neutralité témoigne du parallélisme sans ressemblance entre les deux : parallélisme qui n’est pas imitation mais coexistence sur le même plan de deux ordres de réalité qui, sans se confondre, deviennent indiscernables dans leurs manifestations concrètes.
Il s’agit d’une part de passer entre les mailles de la détection machinique (les machines tentent de se reconnaître entre elles et de s’exclure), et d’autre part d’utiliser les différentes modalités d’inscription (écriture, citation, annotation) disponibles sur le réseau, en vue créer un rythme existentiel : rythme qui serait la signature même d’une présence, sa manière propre d’habiter le temps numérique, de s’inscrire dans sa temporalité spécifique. La trop grande régularité de celui-ci pourrait être suffisante pour en détecter la provenance technologique : l’humain se reconnaîtrait ainsi paradoxalement à ses irrégularités, à ses hésitations, à ses silences imprévisibles, à ses retours inattendus. Enfin, Netlife mêle différentes procédures de générations afin de brouiller les cartes : stratégie de confusion qui ne vise pas tant à tromper qu’à interroger les critères mêmes de l’attribution d’humanité dans l’espace numérique.
Cette question de la genèse des médias est fondamentale parce qu’elle permet de faire l’hypothèse d’une provenance et donc aussi pour une part d’une intentionnalité : derrière chaque message, chaque image, chaque interaction, nous cherchons à identifier un auteur, une conscience, une volonté. La question : ce média est-il humain ou machinique ? Est une question qui porte sur : Que me veut-on ? Interrogation qui manifeste notre besoin fondamental d’attribuer une intention à ce qui s’adresse à nous, d’identifier une subjectivité derrière les signes qui nous parviennent, fut-elle artificielle, simulée, construite.
S’il ne s’agit pas de faire un tableau exhaustif des procédures possibles, les possibilités étant déterminées par un contexte socio-technologique se transformant au fil des innovations et des adoptions, voici quelques pistes de réflexion typologique portant principalement sur le texte : sentiers de traverse qui s’ouvrent dans le paysage numérique, chemins possibles pour une existence simulée qui chercherait à se fondre dans le flux des présences en ligne. Génération morphologique : production de textes qui imitent les structures syntaxiques et lexicales des énoncés humains, simulant leurs rythmes, leurs hésitations, leurs particularités stylistiques. Recomposition à partir d’un corpus préexistant : collage intelligent qui puise dans la masse des textes déjà publiés pour en extraire des fragments signifiants, les réagencer selon de nouvelles logiques, créer de nouvelles constellations de sens à partir d’éléments dispersés. Découpe d’un corpus préexistant : prélèvement plus brutal qui isole certains passages, certaines phrases, certains mots pour les faire résonner dans un nouveau contexte, leur donner une nouvelle vie, une nouvelle signification. Repost d’un corpus posté par d’autres : geste de reprise, d’écho, de citation qui s’inscrit dans la logique même de la circulation numérique, où tout contenu est potentiellement réappropriable, rediffusable, remixable. Capture d’un corpus “sagesse des foules” : agrégation de contenus multiples produits par une diversité d’acteurs, assemblés selon des logiques de pertinence, de popularité, de résonance.
Nous nommons rythmologie, la programmation du rythme, c’est-à-dire de la fréquence semi-aléatoire de la production et de la diffusion sur le réseau des médias, et de leur provenance anthropologique ou machinique : science nouvelle qui étudie les temporalités spécifiques des existences numériques, leurs cycles, leurs pulsations, leurs moments d’intensité et leurs périodes de latence. Le rythme est l’actualisation factuelle de cette rythmologie, c’est-à-dire les événements sur le réseau : manifestations concrètes, observables, mesurables d’une présence qui se déploie dans le temps numérique, qui habite ses plis et ses interstices. La loi est un ensemble de procédures permettant aux machines de détecter d’autres machines (bots), et c’est cette loi identitaire qu’il faut défier et détourner : non pour tromper malicieusement, mais pour interroger la possibilité même d’une distinction absolue entre l’humain et le machinique dans un espace où leurs traces se confondent, où leurs modalités d’existence convergent, où leurs frontières s’estompent dans le flux incessant des données.