Mémoire des rêves

Mue (2018)

Ma mère était là dans mon rêve. Un homme était aussi là, il avait un très fort souvenir d’elle et de mes sentiments. Je ne voulais pas la voir cette fois, je ne me souviens pas de ce qui s’est passé.
L’homme était assis sur un escalier de service, qui était une sorte d’endroit… Je faisais aussi partie de ma mère, montrant du doigt mon ami et un zoo, et j’essayais de passer la porte… J’ai commencé à nettoyer un cheval qui avait quitté le bord de la route.
J’ouvre la porte et je vois une serviette. Je vois aussi un grand bâton, il y a une actrice. Je dis, j’ai une petite femme . Elle entre et dit :  » Mon père est là, et je veux rentrer chez moi. »

Memories Center : The Dream Machine (2014-2019)

Il n’y a jamais d’expérience directe du rêve, il n’en reste que le récit et ce premier coup se donne comme un second coup, comme quelque chose qui suit le simulacre d’une expérience produisant des effets. Ainsi, au moment même où nous nous relevons terrorisé par l’étouffement du sommeil, nous ne sommes pas sûrs si nous avons bien rêvé ce dont nous nous souvenons, et la première chose à laquelle nous pensons est précisément le risque d’oublier ce rêve, preuve qu’il n’existe que par la mémoire. Cette dernière pourrait être le signe d’autre chose. La bascule entre le sommeil et le rêve pourrait bien être un bouleversement dans le régime du récit : par exemple, une sensation est interprétée comme une histoire avec ses enchaînements de causalité.

Le rêve n’est pas. Il n’y a que le récit impliquant celui qui énonce et celui qui écoute. Celui qui raconte met une telle vivacité dans son récit qui pourtant, à l’écoute, semble s’effondrer dans son inconsistance. Quant à celui qui écoute, il fait preuve de patience. Il sait bien que ce récit doit s’exprimer et doit trouver sa destination pour que la bascule puisse enfin se réaliser pleinement.

S’il n’y a de rêve que de mémoire, c’est que l’origine du récit reste incertaine. Opacité de la privauté adressée non seulement à celui qui écoute mais encore à celui qui raconte : en narrant un rêve, on espère peut être y découvrir son propre mystère, quelque signification cachée dans les inconsistances et les incohérences, dans les lacunes et les détours. Retour à la transparence espérée.

L’opacité du rêve est aussi celle de la pensée, mais d’une qualité particulière puisqu’elle ne semble pas même évidente à celui qui l’expérimente, la nature de son expérience étant imprécise. Pour effectuer des expériences de lecture de rêves, encore faut-il faire confiance au récit du sujet qui rêve en faisant fi des décrochages entre le sommeil et la veille.

Qu’arrive-t-il quand une civilisation comme la nôtre devient hypermnésique et cherche, par tous les moyens, à mémoriser l’important comme le négligeable ? L’enregistrement de nos mémoires, aussi peu exhaustives, imparfaites, simplificatrices soient-elles, ne transforme-t-il pas d’avance notre expérience en un sentiment proche de celui du récit du rêve ? Lorsqu’un ordinateur nous rappelle de réaliser telle ou telle tâche, lorsqu’il nous permet de nous souvenir par des textes, des photos, une expérience que nous avions oubliés, ne joue-t-il pas alors un rôle analogue au décrochage entre le sommeil et la veille ? Lorsque les machines peuvent générer, grâce à un traitement statistique, à partir de récits de rêves, de nouveaux rêves illustrés par des images elles-mêmes générées à partir d’une accumulation d’images passées, produisons-nous seulement une nouvelle manière de rêver ou plus profondément encore un nouveau régime d’opacité à notre privauté et donc à ses conditions de possibilités ? L’imagination transcendantale, c’est-à-dire la capacité a priori de l’expérience de former des images (ou diagrammes) qui ne sont pas mimétiques et qui assurent une voie de passage entre l’intuition et l’entendement, consiste précisément en ce décalage entre le rêve et « son » récit. Ceci permet de définir notre expérience anthropotechnologique comme une « positionnalité excentrique ».