Le numérique n’est pas un médium

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La question du médium numérique revient à intervalle régulier. C’est toujours la même question qui est posée, la même méthode qui est proposée et le même résultat qui en découle : il s’agirait de comprendre le fonctionnement sous-jacent et interne du médium numérique pour pouvoir analyser véritablement la nature des oeuvres numériques et les ranger dans une catégorie « l’art numérique ». Celles-ci auraient donc comme objectif d’exprimer le numérique en sa nature même la plus générale. Ceci a pour conséquence la construction d’un monde autonome se comprenant en son essence la plus propre : le ghetto numérique.

On a de nombreuses raisons de douter de cette manière de chercher spontanément la souveraineté de l’art dit « numérique ». En effet, elle répète la génétique aristotélicienne de l’art et le procès entre la forme et la matière. La forme de l’oeuvre n’est que l’expression des fondements de la matière. La forme est le réel de la puissance (δύναμις) du matériel. Elle rejoue également, sans toujours le savoir, le procès moderniste tel qu’il fut engagé par Greenberg: l’histoire de l’art serait l’histoire de l’autonomisation (ou de la purification) des oeuvres et de la libération du médium des normes de la représentation. En abandonnant le réalisme, la peinture abstraite réaliserait le destin de la peinture. Rechercher en art ce serait rechercher l’essence même du médium, ce serait toucher à l’indifférencié singulier de la surface d’inscription.

Cette double tradition hylémorphique, l’une étant d’ailleurs le produit de l’autre, est discutable à plus d’un titre. L’un des contre-arguments est la définition même du médium et le partage ontologique qu’elle impose entre quelque chose de virtuel qui est en réserve et l’actuel d’une forme réalisée. Elle suppose que l’oeuvre d’art est le produit d’une intention humaine et/ou d’une poussée ontique. Elle induit l’idée que l’oeuvre est un singulier qui exprime un général (l’art comme concept). Ces partages entre définition et extension ne me semblent pas correspondre au travail de certains artistes. L’importance accordée au médium ne relève-t-elle de la conception moderne? Celle-ci n’est pas abandonnée, elle coexiste aujourd’hui avec les conceptions contemporaines et classiques, mais il faut souligner que depuis au moins les années 60, certains artistes ont marqués une indifférence à la classification par médium et n’ont pas mis le rapport entre la forme et la matière au coeur de leur pratique.

Le numérique peut-il être défini comme un médium au sens artistique du terme ? Le numérique peut-il être comparé, en tant que médium, à la peinture, sculpture, vidéo ? Sa surface sociale et son indétermination semblent être fort différentes. Des médiums aussi récents que la photographie ou la vidéo restaient cantonnés aux industries culturelles et aux activités de loisirs dans la vie quotidienne.  Pour sa part le numérique est partout et affecte la société en son entier depuis la généralisation du PC. Ce n’est pas une technologie particulière, c’est un paradigme ontologique, c’est-à-dire un partage entre l’être et l’étant. D’ailleurs, les oeuvres d’art ne sont qu’une partie minoritaire du numérique, elles machinent avec ce monde dont elles sont dépendantes. Ainsi, l’idée même d’une autonomisation ou d’une essentialisation du médium numérique est logiquement une absurdité. Quand on « utilise » le numérique, on se branche sur des surfaces sociales persistantes (usages) qui préexistent et survivront à l’oeuvre. Il faut ajouter que le numérique n’est pas un médium, parce qu’il n’a pas la particularité technique des médiums artistiques qui permettaient l’émergence de savoir-faire spécifiques. Le numérique est une manière-d’être ou une manière-de-faire qui peut s’appliquer à un grand nombre d’activités en utilisant des supports différents. C’est d’ailleurs cette indétermination du support et la prévalence de la méthode qui explique le rythme accéléré des innovations et des obsolescences numériques. Le savoir n’est plus constitué autour de la maîtrise de certains outils (hardware et software), mais grâce au flux même du changement en la compréhension de sa logique sous-jacente.

On peut se demander si l’idée même d’un art numérique, d’un art se définissant en sa numéricité, est encore valable. Cette prégnance du médium dans notre manière d’aborder les oeuvres n’est-elle pas liée à la persistance d’habitudes et d’usages qui ont été élaborés dans d’autres contextes esthétiques et sociaux ? La discussion sur le médium pourrait être envisagée d’une part, en reprenant l’héritage esthétique de la modernité greenbergienne. D’autre part, en déconstruisant philosophiquement les présupposés du médium. Le numérique n’est pas un médium, mais un monde, et ce monde n’est pas spécifiquement artistique. On peut parler d’une oeuvre dans un monde numérique ou faisant référence au monde numérique. Mais il semble difficile de comprendre les oeuvres comme l’expression ou l’indice, l’index privilégiés d’une essence du numérique. Le numérique n’est pas la définition des oeuvres comprises comme extension, parce que le numérique n’a pas d’essence.