Matière dernière

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Lorsque la terre aura été transformée par les transmutations humaines et que nos rejets se seront entassés jusqu’à ce qu’on ne puisse plus les distinguer du sol, le sol ne sera plus le sol, la terre ne sera plus la terre. De nouvelles géologies apparaissent qui mettent en cause la distinction entre le naturel et l’artificiel : le plastiglomérate est une mélange de plastique, de roche volcanique, de sable, de corail (An anthropogenic marker horizon in the future rock record). La distinction nous semblait factice depuis si longtemps, l’artificiel se fondant bien, d’une manière ou d’une autre, sur une matière première. Celle-ci était transformée, fusionnée, séquencée, synthétisée, l’acte était de transformation, point de création ex nihilo.

L’art aura peut être été l’anticipation de cette traduction de la matière. Ce sont des paysages déchaînés, balayés par l’indistinction du naturel et du transformé. Il ne s’agissait pas de représentation, mais de montrer que quelque chose changeait dans la terre. Quelque chose dans la terre n’était pas identique à elle-même, quelque chose était son apparent opposé. Le « change » de la terre, son gouffre. Il n’y avait pas d’un côté la terre objective et nous soutenant, et de l’autre côté le monde, la multiplicité des mondes inventés, produits, configurés par les êtres humains. Il y avait toujours eu une indistinction troublante de la terre et des mondes. Nous n’avons jamais pu sauvegarder quoi que ce soit, car il n’y avait rien à sauvegarder.

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Les nouvelles géologies mêlent les matières premières (la poussière d’étoile), les matières secondes (transformées) et bientôt ternaires (synthétisées) : à la fin il n’y aura que la matière qu’il y avait au début. Les organismes vivants eux-mêmes sont de la matière transformée, de la matière capable de se reprogrammer et de se reconfigurer. Si la peur nous saisit que des plantes transgéniques se reproduisent et profilèrent sans contrôle possible, c’est que la terre elle-même est cette germination incessante : les flux ne s’arrêtent jamais, leurs arrêts sont une autre manière de continuer. Pas de prolifération transgénique sans prolifération génique. The Thing (1982) de J. Carpenter est cette prolifération en tous sens rendant indistincte original et copie.

On peut percevoir ce phénomène comme une dégradation, comme un devenir, comme une structure : quelque chose ne s’arrête jamais et nous (en) sommes sans souffle. La pierre se mêle avec le plastique, les sacs sont ingérés par les organismes marins, ils meurent, s’adaptent, périssent. Nos organes sont infiltrés par des matières toxiques qui préservent les récoltes, morts les corps pourrissent moins vite d’avoir ingérés des conservateurs. Ce n’est pas une dégradation, quelque chose depuis l’origine (depuis le sans-origine) est à l’oeuvre qui dit ce trouble de la terre et des mondes. L’un est le principe de changement de l’autre, l’un et l’autre.

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En-deça de la nostalgie et de la fascination, en-deça donc de la structure affective de la conjuration, il y a un autre affect, plus froid et neutre qui perçoit le grondement des mondes sous la terre et de la terre sous les mondes, ce grondement est notre histoire.