Matérialisme digital

« Le monde des objets, qui est immense, est finalement plus révélateur de l’esprit que l’esprit lui-même. Pour savoir ce que nous sommes, ce n’est pas forcément en nous qu’il faut regarder. Les philosophes, au cours de l’histoire, sont demeurés trop exclusivement tournés vers la subjectivité, sans comprendre que c’est au contraire dans les choses que l’esprit se donne le mieux à voir. Il faut donc opérer une véritable révolution, en s’apercevant que c’est du côté des objets que se trouve l’esprit, bien plus que du côté du sujet. » (F. Dagognet)

Ne faut-il pas opposer à l’idéalisme digital le matérialisme, car les pouvoirs de domination prennent souvent la figure d’un corps souverain et intact, puissant parce qu’intouchable. La doxa perçoit le numérique comme immatériel, virtuel, léger comme un nuage. Il s’agirait à tout prix de vaincre ce poids, cette gravité, cette souffrance antérieure à toute blessure et qui est l’existence anecdotique de chacun. Or, nous savons que cet idéalisme ne peut régner sur les esprits qu’au prix de l’occultation du coût matériel des technologies, coût en production, coût en perception, coût en obsolescence. Écrire ces quelques lignes coûtent de l’énergie : tout un réseau est mobilisé pour envoyer ces datas sur des serveurs qu’il faut refroidir. On a encore du mal à évaluer ce prix matériel.

Peut-être l’objectif de l’idéalisme digital était de sortir l’ordinateur du second principe de la thermodynamique, l’entropie, c’est-à-dire de la disparition de la complexité et de sa sous-catégorie, la vie, afin d’effacer l’idée d’un prix, meilleure façon pour que les usages se généralisent. S’il n’y a pas de coût, pourquoi ne pas rester connecté 24 sur 24 et 7 sur 7? L’abstraction numérique n’est pas donnée, elle est à faire, elle est un processus et celui-ci a aussi une gravité matérielle. On aurait tort de prendre l’effet pour la cause, de croire que comme il y a des abstractions (pour nous) il n’y a pas de matière (anonyme). Sans doute l’idéalisme numérique promettant un monde transparent, fluide et émancipant l’espèce humaine de sa finitude, n’est-il que cela : un anthropocentrisme oubliant le « monde en soi » et considérant seulement « les choses pour nous ».

Sans doute est-ce que l’un des lieux de ce matérialisme digital est l’art en tant qu’il contient, depuis ses racines grecques, l’ambiguité d’une production technique et artistique. Sans doute n’est-ce que cela : faire qu’un arrangement de la matière qui ne devait pas avoir lieu, ait lieu, que le possible soit, contingence local du possible qui pour ainsi dire répond à la contingence générale et factuelle de l’univers.

Sans doute reste-t-il à appliquer cette lecture à l’art contemporain depuis 40 ans afin de réfuter ce qui est devenu avec le temps une suite de clichés académiques. Tout se passe comme si celui-ci percevait le monde à la manière d’un être humain concentré sur sa subjectivité et oubliant le monde matériel hors de lui, réduisant les possibles, fermant la perception. L’oubli de la question technologique dans l’art contemporain s’apparente au refoulement d’un névrosé.