Les trois langages

Depuis plusieurs années je m’intéresse à la différence entre la pensée, la voix entendue par celui qui parle, la voix entendue par celui qui écoute. Cet intérêt débute par une intuition alors que j’étais adolescent : la ressemblance entre les pensées et les mots parlés ou les mots écrits est factice. Croire qu’on peut écrire ou dire ce que l’on a dans la tête présuppose que les trois formes de langages sont identiques ou peuvent se traduire les uns dans les autres sans que par cette traduction un décalage profond s’ouvre.

La différence entre les trois est structurelle, elle permet de détecter une fêlure au coeur de chacun d’entre nous. Cette fêlure est transcendantale, Emmanuel Kant a été sans doute l’un des premiers à voir que le sujet se pensant, se pense comme hors de lui, comme un sujet passif. C’est ce que Gilles Deleuze reprendra sous le vocable de paradoxe du sens intime.

Si les mots qui défilent dans ma tête ne sont pas les mots du langage commun que sont-ils? Et comment même savoir ce qu’ils sont s’ils sont au-dehors intraduisibles? Ne serait-ce pas une forme d’ineffable? Partons de l’hypothèse que le langage des pensées, et je souhaite insister sur la multiplicité de ses pensées parce que la pensée au singulier n’existe pas, est un langage qui est antérieur à l’apprentissage du langage parlé et écrit et qui conditionne même l’entrée de l’être humain dans le langage communicable. Ceci voudrait dire qu’avant d’apprendre à parler « leur » langage, l’enfant a déjà un langage. Mais si ce langage est singulier, s’il n’est le langage que d’un seul, langage qui dans sa solitude àlui-même n’est pas même connu par le sujet, ceci veut dire que ce langage est antérieur même à la constitution du sujet comme relation à autrui.
L’apprentissage du langage commun serait alors à considérer comme l’apprentissage d’une ressemblance, d’un effet de ressemblance plus que d’une ressemblance référentielle, entre ce qu’il y a dans ma tête, ce qu’il y a dans ma bouche (et que j’entends dans ma gorge et dans mon corps), ce qu’il y a dans vos oreilles. Le langage ne serait pas le dictionnaire et la grammaire, mais cette ressemblance informe et infondée qui fait que les pensées, qui sont comme un langage, s’élaborent toujours sur un sable mouvant.

Cette conception du langage, aussi intuitive et peu élaborée soit-elle, donne une étrangeté surprenante à nos activités les plus quotidiennes et les plus intimes. Et c’est à partir d’une telle conception qu’il faut comprendre le travail que j’avais réalisé « ma voix » ainsi que les présentes expérimentations sur les interfaces neurologiques dont l’objectif est moins de lire les pensées, celles-ci ne se lisant jamais parce que vous l’aurez compris elles ne sont pas une écriture, que de traduire et d’écarter les éléments du langage que nous tentons fallacieusement de tenir ensemble comme étant identique. Cet écartement à proximité et ce qui tient la singularité des pensées et l’appropriation du langage. Si mes pensées ne sont pas les mots que je prononce ou que j’écris c’est qu’au coeur de mon être le plus intime il y a quelque chose d’étranger et c’est cet étranger qui m’amène au langage et à autrui.

De la même façon quand je dicte ce texte à une reconnaissance vocale sur ordinateur et que je transforme l’ami de l’écrivain qui écrit ce que l’écrivain dit en une machine.