Les deux pharmakon

Le concept de pharmakon, réactivé par Jacques Derrida dans « La Pharmacie de Platon » (1972), demeure l’emblème d’une critique radicale de la métaphysique de la présence. En montrant que le terme grec signifie indissociablement remède, poison et bouc émissaire, Derrida révèle l’indécidabilité structurelle de l’écriture. Bernard Stiegler, reconnaissant cet héritage, propulse le pharmakon dans l’ère technique contemporaine, faisant de la technique un organe exosomatique constitutif de l’humanité (Stiegler 1994).

J’ai longtemps lu Stiegler comme un continuateur de Derrida. Puis j’ai commencé à percevoir des fissures, des déplacements, quelque chose qui ressemblait à une trahison. Mais de quelle nature ? Et surtout : qui suis-je pour juger d’une trahison ?

Le passage de la déconstruction à la pharmacologie générale (Stiegler 2004) ne se fait pas sans un coût philosophique. Loin d’être un simple prolongement, ce déplacement méthodologique constitue peut-être une trahison féconde de la pensée derridienne, féconde, car elle lui confère une actualité politique, mais trahison, car elle semble abandonner l’une des exigences fondamentales de la déconstruction : le retour réflexif du discours sur lui-même.

Je dis « semble » parce que je ne suis pas certain de la validité de ce diagnostic. Une question me travaille depuis longtemps : en écrivant ceci, en me faisant le juge de cette « trahison », ne suis-je pas moi-même en train de reproduire le geste que je prétends critiquer ? Ne suis-je pas, à mon tour, le pasteur qui tranche entre le bon Derrida et le mauvais Stiegler ?

L’indécidable

Chez Derrida, le pharmakon est une « non-catégorie » (Derrida 1972, 117). Il est l’opérateur qui démantèle l’opposition logocentrique fondatrice : la distinction entre la mémoire vivante (mnêmê), intérieure et spontanée, et l’aide-mémoire (hypomnêsis), extérieure, artificielle et écrite (Derrida 1972, 115).

L’analyse du Phèdre démontre que l’écriture est un poison qui risque de faire oublier la « vérité » (le logos prononcé par l’âme présente), mais elle est également présentée comme le seul remède possible pour transmettre cette vérité. Ce qui est crucial, c’est l’identification de l’écriture à l’hypomnèse, qui vient suppléer, combler un manque et s’ajouter en excès, la mémoire originaire.

Le point de bascule déconstructif : cette mnêmê pure n’a jamais existé. Le logos vivant et présent à soi-même est déjà travaillé, dès son origine, par la possibilité de sa propre extériorisation, de sa corruption, de son inscription. Le pharmakon révèle que l’extériorité est originaire (Derrida 1967, 208). L’indécidabilité du pharmakon est donc la vérité structurelle du discours. Tenter de fixer l’écriture d’un seul côté, comme un pur poison ou un pur remède, est le geste même de la métaphysique qui cherche à réprimer la vérité de son propre support (Derrida 1972, 137).

Je pense souvent à cela quand je travaille avec des dispositifs techniques d’écriture. Cette hypomnèse que Platon condamnait, n’est-elle pas exactement ce que nous faisons tous, constamment, quand nous écrivons ? Et quand nous écrivons sur l’écriture, quand nous théorisons le pharmakon, ne sommes-nous pas pris dans une régression infinie, une hypomnèse de l’hypomnèse, un supplément du supplément ? Derrida le savait. C’est pourquoi son écriture était elle-même performative, contaminée par ce qu’elle décrivait.

C’est là que réside ce que j’appellerais la méthodologie derridienne : le concept d’indécidabilité oblige le discours critique à s’appliquer à lui-même. La déconstruction n’est pas un système ; elle est une pratique de lecture qui opère dans les marges et dans l’entre-deux. Le philosophe déconstructeur ne peut pas s’extraire de la contamination du pharmakon. Son propre texte, sa propre lecture, est une hypomnèse, une écriture, et donc un pharmakon à la fois remède à l’oubli de la métaphysique et poison potentiel s’il se fige en nouvelle dogmatique (Culler 1982, 94).

L’objet même de la déconstruction est de défaire les effets d’autorité (Derrida 1988, 140) en montrant que la source est elle-même contaminée. Le geste derridien est un geste d’humilité méthodologique : le philosophe ne se positionne pas au-dessus du texte qu’il critique. Il révèle l’instabilité du fondement, et par conséquent, l’impossibilité d’une position de surplomb.

De l’indécidable à l’objet technique à gérer

Bernard Stiegler effectue une translation essentielle du pharmakon : de la sphère de l’écriture et de l’ontologie du logos à celle de la technique et de l’anthropologie. Il fait de la technique un fait de la néoténie humaine, la nécessité de se compléter par un organe artificiel, et le point focal d’une crise symbolique (Stiegler 1994, 212).

Pour Stiegler, la technique est l’organe exosomatique qui extériorise la mémoire et le savoir. Historiquement, cette extériorisation passe par la grammatisation (Stiegler 2009, 110), un processus qui va de l’écriture aux technologies numériques. Ce pharmakon technique est constitutif de la noétique et de l’individuation.

La crise survient lorsque ce pharmakon est capturé par l’industrie culturelle et le capitalisme pulsionnel. Les technologies numériques, le poison moderne, détruiraient la capacité d’attention et homogénéiseraient le savoir au profit d’une « bêtise systémique » (Stiegler 2004, 88). L’ambivalence est radicalisée : la technique est le seul remède possible à la crise engendrée par la technique elle-même.

Il y a quelque chose de vertigineux dans cette formulation. Le remède est le poison, le poison est le remède, mais pas au sens où ils seraient simplement interchangeables. Plutôt au sens où la même chose, selon son usage, son dosage, son orientation, peut basculer de l’un à l’autre. C’est ce que Stiegler appelle l’ambivalence constitutive de tout pharmakon. Et c’est cette ambivalence qui appelle, selon lui, une intervention, une pharmacologie.

Le déplacement méthodologique majeur est l’institution de la pharmacologie générale (Stiegler 2004, 35). Pour Stiegler, l’urgence de la crise interdit de s’arrêter à la seule analyse de l’indécidabilité. Il faut intervenir. La pharmacologie devient l’art de « doser » les effets du pharmakon pour en maximiser la fonction re-médiale et en neutraliser la fonction toxique.

C’est ici que je m’arrête et que je m’interroge. Car Lyotard, dès 1986, reconnaissait que Stiegler prenait « à rebours » la critique derridienne, et ce n’était pas un reproche. Il y a peut-être quelque chose dans l’urgence des mutations techno-logiques qui appelle autre chose qu’une pure analytique de l’indécidabilité. Quelque chose qui résiste à la patience infinie de la déconstruction. Que faire quand la maison brûle ? Continuer à analyser l’indécidabilité du feu ?

Stiegler a vécu cette urgence. Il l’a théorisée, mais il l’a aussi vécue, dans sa chair, dans son parcours singulier, dans son engagement politique. Peut-on lui reprocher d’avoir voulu agir ? D’avoir cherché des prises là où Derrida maintenait l’indécision ? La déconstruction est-elle condamnée à n’être qu’une analytique sans fin, une sophistication croissante de l’impuissance savante ?

Ces questions me travaillent parce qu’elles touchent à quelque chose de plus large que le seul débat Derrida-Stiegler. Elles touchent à la possibilité même d’une pensée critique qui ne se contente pas de déconstruire mais qui tente de construire, ou de reconstruire, quelque chose. Et cette tentative, inévitablement, implique des choix, des hiérarchies, des distinctions. Elle implique de sortir, ne serait-ce que provisoirement, de l’indécidabilité pure.

Le discours du guérisseur

C’est dans l’institution de cette pharmacologie que Stiegler semble abandonner l’héritage méthodologique de Derrida, en transformant le pharmakon réflexif en un objet externe à traiter.

Le pharmakon derridien impliquait que l’analyse elle-même était prise dans la logique de l’indécidable. Le discours de Derrida était un discours contaminé. Le discours de Stiegler, en revanche, paraît se positionner au-dehors du pharmakon qu’il dénonce. En instituant une « pharmacologie », Stiegler se dote d’une méthode stable et d’un savoir positif qui lui permettent de distinguer le Bien (l’orientation noétique et l’individuation) et le Mal (l’aliénation et la bêtise). Le discours du pharmacologue n’est plus soumis à la suspicion d’être lui-même une hypomnèse aliénante. Il devient un discours de vérité et de prescription, implicitement purifié de la contamination du pharmakon qu’il administre et qu’il juge.

Cette posture stable et non réflexive est précisément ce qui confère au discours stieglérien son caractère pastoral (Foucault 1982, 78). Le pasteur, ou le médecin, le guide spirituel, est celui qui se place au-dessus du troupeau pour le mener vers le salut ou la guérison. La pharmacologie stieglérienne serait une méthode de jugement : elle soumet les effets de la technique à une évaluation normative pour « extirper le négatif ». Derrida montrait que le poison était constitutif et ne pouvait être extirpé sans anéantir le remède ; Stiegler poserait au contraire l’impératif de la séparation thérapeutique et de la maîtrise.

En cherchant à subordonner le poison au remède et à contrôler le dosage, Stiegler restaurerait la figure du sujet maître et possesseur de sa technique, cette figure cartésienne que la déconstruction avait justement remise en cause. Il substituerait à l’indécidabilité éthique une gestion technique de l’ambivalence.

Mais est-ce vraiment ce que fait Stiegler ? Je relis ses textes et je trouve partout des passages où il reconnaît que le remède est le poison, que toute thérapeutique est elle-même pharmacologique. Stiegler n’était-il pas parfaitement conscient de ce risque pastoral ? Ne le thématisait-il pas lui-même, inlassablement ?

Et puis cette question qui me hante : si Derrida avait raison, si tout discours est contaminé par le pharmakon, alors qu’en est-il de ce texte que j’écris maintenant ? Ce texte qui prétend identifier une « trahison », qui tranche entre la bonne déconstruction derridienne et la mauvaise pharmacologie stieglérienne, n’est-il pas lui-même un exercice de surplomb, une position pastorale déguisée en critique du pastoralisme ?

Techno-logos et distinction

Le point le plus problématique de cette supposée trahison pastorale réside, en plus de l’absence d’humour, dans l’oubli que la technique elle-même est un produit et un prolongement du Logos.

Derrida avait montré que l’écriture est un pharmakon parce qu’elle met en crise le Logos, la parole pleine, présente, intelligible (Derrida 1967, 105). Mais le Logos lui-même, en tant que principe de rationalité, de distinction et de maîtrise, est la matrice de l’Occident technique. La technique n’est pas seulement un fait anthropologique brut, mais l’accomplissement d’une volonté métaphysique de maîtrise et d’objectivation (Heidegger 1954).

Stiegler connaissait Heidegger. Il le citait constamment. Comment aurait-il pu ignorer cette dimension ? Et pourtant, en se concentrant sur le pharmakon technique comme l’urgence à traiter, il semble évacuer la contamination du principe de la guérison lui-même, c’est-à-dire le discours de la rationalité qui doit opérer la pharmacologie. Le pharmacologue qui prétend doser le poison n’est-il pas lui-même un effet du Logos technique qu’il prétend soigner ?

En visant l’extirpation du poison, Stiegler réintroduirait subrepticement la métaphysique de la distinction que Derrida cherchait à détruire. On pourrait schématiser ainsi :

La déconstruction derridienne maintient l’ambivalence dans l’indécidabilité. La pharmacologie stieglérienne transforme l’ambivalence en distinction, puis en extirpation du négatif.

La pharmacologie postule un état de pureté relative qui doit être atteint, le remède dominant le poison. Elle opère une nouvelle hiérarchie de valeur au sein de l’indécidable, ce que Derrida interdisait méthodologiquement. En voulant sauver l’humanité de son empoisonnement, Stiegler se doterait d’un outil, la pharmacologie, son discours, qui prétend échapper à la logique du pharmakon.

C’est ainsi que la trahison de Stiegler se bouclerait : en refusant la contamination du pharmakon sur sa propre méthode, il rétablirait une autorité de surplomb, capable de juger et d’administrer, et par là, il réintroduirait les effets de dogmatisme et de fixité que le pharmakon derridien avait pour seule vocation de déconstruire (Derrida 1972, 172).

Mais cette lecture est-elle juste ? Je me demande si elle ne procède pas elle-même d’une forme de purisme déconstructif, comme s’il y avait une « bonne » façon de maintenir l’indécidabilité, et que Stiegler l’avait trahie. N’est-ce pas précisément le genre de distinction que Derrida nous apprenait à déconstruire ?

L’impossibilité de la pureté déconstructive

Ce qui me trouble, c’est que l’impossibilité de maintenir l’indécidabilité pure est peut-être précisément ce que le pharmakon enseigne, y compris sur le discours de Derrida lui-même. Si tout discours est contaminé, si toute position est déjà prise dans le jeu de ce qu’elle prétend critiquer, alors la déconstruction elle-même ne peut pas rester « pure ». Elle doit, à un moment donné, se trahir pour opérer. Elle doit prendre position, même provisoirement, même en reconnaissant l’instabilité de cette position.

Stiegler savait cela. Il savait qu’en instituant une pharmacologie, il risquait de réintroduire ce que Derrida avait déconstruit. Mais peut-être pensait-il, et c’est là que je ne sais plus où je me situe, que ce risque valait d’être couru face à l’urgence de la crise. Que rester dans l’indécidabilité pure était une forme de démission politique. Que le pharmakon derridien, s’il restait purement analytique, devenait lui-même un poison, le poison de l’inaction savante.

Et moi qui écris ceci ? Quelle est ma position ? Je prétends critiquer Stiegler au nom de Derrida, mais ce faisant, je me dote moi-même d’une autorité de jugement. Je tranche. Je distingue. Je fais exactement ce que je reproche à Stiegler de faire. Mon discours n’est pas moins pastoral que le sien, peut-être l’est-il davantage, puisqu’il se dissimule derrière une apparente fidélité à la déconstruction.

Conclusion provisoire

Le déplacement du pharmakon de Jacques Derrida à Bernard Stiegler est un passage de l’analyse réflexive de l’instabilité du logos à la gestion pragmatique et pastorale de la technique.

Si Stiegler réalise une trahison féconde en donnant une actualité politique et une dimension d’urgence à l’indécidabilité derridienne, il paye ce geste par la perte du retour critique de son discours sur lui-même. En se posant comme le pharmacologue capable d’extirper le négatif en vue de la guérison, il sort son propre discours de la logique du pharmakon, se dotant d’une autorité de jugement qui rappelle la position que Derrida passait son temps à défaire.

Mais peut-être cette trahison est-elle inévitable. Peut-être est-elle inscrite dans la logique même du pharmakon : tout remède à la métaphysique de la présence risque de devenir lui-même métaphysique. Derrida le savait. Stiegler le savait. Et moi qui écris ceci, je ne fais que reproduire le geste, une fois de plus.

Le risque est grand, en voulant guérir la technique, de rétablir, sous l’apparence de la science thérapeutique, l’autorité métaphysique du Logos que le pharmakon avait si puissamment ébranlée. Mais le risque est peut-être aussi grand, en refusant de guérir quoi que ce soit, de transformer la déconstruction en une forme sophistiquée d’impuissance, ce que Lyotard appelait déjà, dans un autre contexte, le « différend » paralysant de la pensée confrontée à l’urgence du réel.

Je ne sais pas comment sortir de cette aporie. Peut-être n’y a-t-il pas de sortie. Peut-être l’écriture elle-même, cette écriture, maintenant, est-elle condamnée à osciller entre ces deux poisons : le pastoralisme de la guérison et le nihilisme de l’indécidabilité pure. Peut-être est-ce cela, précisément, que le pharmakon nous enseigne : qu’il n’y a pas de position tenable, et que nous devons néanmoins en tenir une.

Écrire sur le pharmakon, c’est déjà être pris dans sa logique. Critiquer Stiegler au nom de Derrida, c’est déjà trahir Derrida. Maintenir l’indécidabilité, c’est déjà décider. Il n’y a pas d’innocence possible, seulement des degrés de lucidité sur notre propre contamination.

Ce texte est un pharmakon. Je ne sais pas s’il est remède ou poison. Probablement les deux. Comme tout texte. Comme toute technique. Comme toute pensée qui tente de penser ce qui la déborde.

Culler, Jonathan. 1982. On Deconstruction: Theory and Criticism after Structuralism. Ithaca: Cornell University Press.

Derrida, Jacques. 1967. De la grammatologie. Paris : Minuit.

Derrida, Jacques. 1972. La Dissémination. Paris : Seuil.

Derrida, Jacques. 1988. Limited Inc. Paris : Galilée.

Foucault, Michel. 1982. « Le sujet et le pouvoir. » In Hubert L. Dreyfus et Paul Rabinow, Michel Foucault : un parcours philosophique, Gallimard.

Heidegger, Martin. 1954. La Question de la technique. Traduit par André Préau. Paris : Gallimard.

Stiegler, Bernard. 1994. La Technique et le temps, tome 1 : La faute d’Épiméthée. Paris : Galilée.

Stiegler, Bernard. 2004. De la misère symbolique 2 : Néoténie et pharmacologie générale. Paris : Galilée.

Stiegler, Bernard. 2009. Pour une nouvelle critique de l’économie politique. Paris : Galilée.