Le débit du monde

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En lisant le titre de cet article « Les Terriens vivent à crédit à compter d’aujourd’hui » (http://www.liberation.fr/terre/2013/08/20/les-terriens-vivent-a-credit-a-compter-d-aujourd-hui_925772) je m’interrogeais sur l’idée que nous serions débiteurs de la terre.

Si je ne remets nullement en cause la réalité pratique d’un tel phénomène, cette formule a de profondes résonances qui méritent d’être analysée. Car qu’est-ce que cela signifie d’être ainsi débiteurs ? N’est-ce pas d’une part l’application, au plan le plus général qui soit, celui du monde même, de la stratégie culpabilisatrice de celui qui vit à crédit, qui vit sur le dos de quelqu’un d’autre, dont l’existence même est illégitime tant elle en parasite une autre ? Et n’est-ce pas symptômatique du capitalisme que de tout concevoir, la terre et le monde, l’habitation dans sa plus grande généralité, comme un système de crédit et de débit, comme un système de valeur quantifiable ? Par une telle conception, ne réduit-on pas la relation conflictuelle entre le monde (comme ce qui est à notre disposition, comme ce qui est configuré par nous) et la terre (comme l’Ouvert, comme notre sol toujours déjà là, comme l’autonome) a n’être qu’un système de créance qui en croyant valoriser la valeur de la terre, la limite a n’être qu’orientée vers nous et pour nous ? Ultime servitude du monde-terre.

Etre débiteur c’est devoir quelque chose à quelqu’un, quelque chose qu’il faudra bien rembourser un jour ou l’autre. On deviendra pauvre, il faudra trouver de nouvelles ressources ou ce sera la fin du monde, la relation de la terre à l’être humain s’effondrant. Etre débiteur résonne étrangement avec l’idée même d’un débit du monde : le monde comme flux continu qui à présent peut être évalué parce que nous concevons la terre selon le mode de l’energia transformable et utilisable. Par débit, on entend la valeur négative d’un emprunt (à redonner), mais on entend aussi le débit d’un cours d’eau. Dans le calcul énergétique tout est mis sur la même base, la même opération, l’énergie ne dépend pas de la singularité des choses, elle est commune à toutes choses. Et c’est la science physique qui en privilégiant la généralité sur la singularité, a aussi autorisé les opérations concrètes de réduction qui nous font calculer la terre.

Anthropomorphisme du général et autonomie des singularités. S’il n’y a pas lieu d’opposer un prétendu intraduisible de la terre (in se) et un traduisible dérivé du monde (per nobis), parce que la terre et le monde ne peuvent se comprendre qu’en résonance l’un avec l’autre, il faut souligner que dans cette idée de débit des êtres humains par rapport à la terre, il y a une ambivalence profonde : en débitant la terre nous la soumettons à notre régime et à nos besoins, sa valeur et sa qualité dépendent d’un calcul basé sur la quantité d’énergie, d’autre part le débit a le double sens d’un crédit (d’une limite qui nous arrête) et d’un flux (continu).