L’avenir ahumain contre le futur humain

Le hasard de la programmation artistique de cette rentrée à Bruxelles suscite des rapprochements, des comparaisons et peut être même quelques oppositions. Je viens de visiter l’exposition « 2050 une brève histoire de l’avenir » et j’ai été saisi par la proximité du thème (le futur) en même temps que par l’infinie distance vis-à-vis de l’exposition que j’ai ouverte avec Dominique Sirois et Christophe Charles voici quelques jours.

Il ne s’agit pas pour moi d’opérer une arrogante comparaison entre œuvres et de critiquer celles exposées au Musée Royal des Beaux-Arts, car beaucoup d’entre elles sont célèbres et déjà historiques. Je souhaite simplement discuter du commissariat et de l’idéologie sous-jacente qui a présidé au rassemblement de ces œuvres qui ne me semble pas prendre la mesure de l’esthétique que les temps avenirs peuvent susciter.

Les œuvres sont rassemblées afin de développer un regard anthropocentrique sur le futur. La question de fin qui semble s’adresser aux visiteurs est : « Quelle est votre vision du futur ? » Au-delà du caractère didactique de cette sentence, on réduit le futur à être le fruit d’une vision humaine, de ses désirs et de ses projections. Le futur serait déterminé par notre volonté.

Il n’y a donc aucun hasard à ce que la référence « théorique » (mais c’est un bien grand mot) soit Jacques Attali qui représente parfaitement l’humanisme occidental en ce qu’il ne considère que la subjectivité anthropologique. L’être humain est au centre de toutes choses, et comme ce centre s’effondre et occulte son effondrement, le subjectivisme est aussi un nihilisme. L’être humain pourrait décider du futur, puisque ce dernier est « son futur » et tout est finalement sous sa souveraineté. C’est pourquoi cet humanisme partage la même conception du futur que le posthumanisme : on prévoit ce qui va arriver avec certitude, on construit le temps par la volonté, etc.

Que quelque chose puisse excéder notre pouvoir ou simplement être au dehors, que même, idée absurde, la plupart de ce qui est soit hors de nous et se dérobe par là même à nos désirs, voilà une idée qui n’est pas même abordée alors même qu’elle est constitutive du temps en tant que contingence, c’est-à-dire en tant qu’avenir. Il faut dès lors reprendre la distinction entre le futur proposé par cette exposition selon un point de vue strictement humain et l’avenir, conceptualisé par Derrida, comme imprévisible et monstrueux.

L’exposition « Extinct memories » tente de développer une sensibilité « sans nous », c’est-à-dire de nous mettre dans la position d’une extinction radicale de l’espèce humaine et peut être même de toutes espèces vivantes. Cette spéculation qui pense l’impossible, parce qu’elle tente de penser la disparition même de la pensée, n’est-elle pas la condition préalable à la compréhension de ce que nous sommes, en ce début de XXIe siècle, en train de faire ?

2050 poursuit une illusion anthropocentrique qui est la source paradoxale de ce qu’elle croit dénoncer (la pollution, la guerre, l’inégalité). 2050 fait penser à un baby-boomer secouant la tête en refusant l’idée même de sa mort et se demandant s’il faut manger bio pour continuer à consommer dans le contexte actuel. Ce n’est donc pas le fait du hasard si l’exposition multiplie les outils de médiation les plus grossiers : cabine photo pour instagram, application pour smartphone, textes explicatifs dans tous les coins. L’exposition tente de se rapprocher des sujets que nous sommes plutôt que nous confronter au grand dehors.

Il ne s’agit nullement de nier toute dimension humaine, mais seulement de lui donner la place qui lui correspond : une parmi d’autres, parmi beaucoup d’autres. On passe dans cette exposition d’une œuvre à une autre où la figure humaine est omniprésente et la question de l’identité, avec la multiplication des drapeaux, devient même gênante à mesure qu’on avance. Il n’y a rien d’inhumain ou d’ahumain dans cette exposition. Il n’y a que de l’humain. Dès lors chaque œuvre est classée dans une section ressemblant au chapitre d’un livre de l’essayiste français, et tend à illustrer une idée didactique. Elle n’a plus d’autonomie, elle ne pense plus artistiquement, elle pense au service d’un concept. Parfois, on a l’impression qu’une oeuvre d’art est une « slide » PowerPoint servant à Attali à illustrer son propos dans le cadre d’une conférence devant le Conseil de l’Europe. Malaise…

Par la on comprend que la question de l’autonomie, aussi bien artistique qu’ontologique, est la question politique par excellence.